CHAPITRE VINGT-HUIT
Honor ferma le message qui occupait son écran, fit basculer le dossier de son fauteuil et prit une gorgée de cacao avec un mélange de soulagement et de regret. L'arrivée inattendue, la veille, du croiseur léger Anubis, porteur de messages de la part de l'amiral Danislav, avait mis l'amiral Sarnow (et son capitaine de pavillon) au fait des dernières informations dont disposait l'Amirauté. Des informations terrifiantes. Aux yeux des Lords, il n'y avait plus aucun doute : la République populaire de Havre comptait lancer une attaque en force... très bientôt.
Honor partageait cette analyse, et la dispersion ordonnée par Parks l'inquiétait d'autant plus. Enfin, au moins Danislav avait confirmé que son escadre de cuirassés, renforcée par une division supplémentaire que l'Amirauté avait eu bien du mal à trouver, arriverait au plus tard dans soixante-douze heures. Malheureusement, Danislav, bien que tacticien déterminé, n'était pas réputé pour son imagination... et il était plus gradé que Sarnow.
Elle grimaça à cette idée. Même avec ses dix cuirassés, Danislav serait bien trop faible pour tenir le système contre une agression sérieuse. Il aurait besoin de toute l'imagination disponible, et elle espérait qu'il aurait le bon sens de reconnaître les talents de Sarnow et de s'appuyer sur eux.
Contrairement à Parks.
Elle grimaça de nouveau et fit rouler une autre gorgée de cacao sur sa langue. Nimitz émit un discret grognement et elle sourit tandis qu'il bâillait, remuait les oreilles et s'étirait sur son perchoir, la queue recourbée en un geste dédaigneux qui exprimait sa propre opinion de Parks.
« Tout à fait d'accord », lui dit-elle avec un petit rire. Elle avait beau respecter l'intelligence de Nimitz, elle ne se faisait aucune illusion sur sa capacité à juger des compétences d'un amiral. Sauf, bien sûr, quand il était du même avis qu'elle.
Elle eut un sourire moqueur et fit doucement pivoter son fauteuil, puis son sourire s'évanouit. Ces derniers jours avaient apporté leur lot de tension comme Pavel Young prenait sa place au sein des officiers du groupe d'intervention. Dans l'ensemble, elle était parvenue à éviter les contacts directs avec lui, mais sa seule présence voilait sa bonne humeur, au point que même Paul et Michelle avaient du mal à la dérider. Au moins, elle n'avait pas eu à le supporter hors des conférences officielles car Sarnow avait fait briefer Young par ses propres assistants, mais elle se sentait coupable. Ernestine Corell s'était chargée de la plupart de ces réunions et, bien qu'elle choisît ses mots avec grand soin, le ton qu'elle employait pour parler de lui en disait long sur l'opinion qu'elle en avait.
Honor fronça les sourcils et se frotta le bout du nez en se demandant (une fois de plus) comment un individu de cet acabit avait survécu si longtemps au service de Sa Majesté. Elle avait vu la réaction de Corell se répéter chez bien trop d'officiers, dont bon nombre d'hommes, pour se croire la seule à en penser du mal.
Elle soupira et bascula un peu plus son dossier. Vu les problèmes qu'il lui avait posés, elle avait fait sur sa personne des recherches plus approfondies qu'elle ne voulait bien l'admettre et dont le résultat l'avait atterrée. Elle savait depuis toujours qu'une certaine frange de l'aristocratie (qui ne se limitait pas aux conservateurs, loin de là) ne s'estimait pas concernée par les lois, se croyait au-dessus des contraintes que les êtres moindres devaient accepter, mais la famille Young arrivait à se démarquer même au sein des plus viles couches de la noblesse. D'après ce qu'elle avait lu, le père de Pavel, l'actuel comte de Nord-Aven, était aussi détestable que son fils. Quant au grand-père, on le tenait pour pire encore ! Trois générations d'une même famille avaient suivi leur voie égoïste, déterminées, semblait-il, à démontrer à elles seules jusqu'où la « noblesse » pouvait s'abaisser. Et, bizarrement, on les avait laissées faire.
La richesse, la naissance et l'influence politique, résuma-t-elle amèrement. Un pouvoir qu'ils jugeaient si naturel que les responsabilités qui l'accompagnaient n'avaient aucune incidence sur leur vie. Un pouvoir dont ils abusaient avec une insouciance qui la rendait malade. Certes, leur attitude révoltait également la majorité de leurs pairs, mais cela ne protégeait pas de leurs méfaits les plus petits et, parfois, elle en venait à s'interroger sur la société tout entière. Pourtant, même lorsqu'elle était au plus bas, une part têtue d'elle-même soulignait qu'ils ne se détachaient si visiblement que parce qu'ils constituaient l'exception et non la règle.
Ses épaules frémirent et elle se sermonna. Ce qui poussait Young à se conduire ainsi et la façon dont il s'en tirait comptaient moins que les conséquences de ses actes, et une chose était désormais claire. Paul avait vu juste : Young avait peur d'elle. Elle le lisait dans ses yeux, maintenant qu'elle savait ce qu'elle y cherchait, dans les rares occasions où il se trouvait à sa portée. Elle avait un peu honte, d'ailleurs, de la satisfaction intense que lui avait inspirée cette découverte. Même le fait que Houseman et lui se démenaient manifestement pour lui mettre le commodore Van Slyke à dos ne parvenait pas à gâcher son triste plaisir – bien que ça aurait pu être le cas, elle l'admettait franchement, si Van Slyke s'était montré prêt à leur accorder le moindre crédit.
Elle eut un nouveau sourire glacé et se retourna vers son terminal : l'image du commodore avait ramené son attention aux choses vraiment importantes. Elle ouvrit une carte du système et des positions actuelles du groupe d'intervention, et hocha la tête d'un mouvement lent et satisfait en l'étudiant.
L'amiral Sarnow avait repensé les déploiements ces deux dernières semaines, et la force d'intervention n'était plus groupée autour de la base. Il y avait laissé les mouilleurs de mines, car il avait conçu pour eux un plan à la fois plus subtil et plus sûr que celui qu'Honor avait envisagé, mais il avait placé ses croiseurs de combat et ses croiseurs lourds au plus loin de la primaire afin de couvrir les vecteurs d'approche les plus probables depuis Seaford 9.
Cela n'allait pas sans risques, reconnaissait Horion Si les méchants arrivaient par l'autre bout du système, l'escadre pourrait bien se trouver en mauvaise position pour gérer la menace, mais elle demeurait assez près pour intercepter l'ennemi avant la base, en théorie. Ce serait serré si les Havriens arrivaient sur le vecteur le moins favorable car le remorquage des capsules limitait les unités de Sarnow à une accélération inférieure à trois cent cinquante-neuf g. L'interception aurait donc lieu à une distance dangereusement faible; toutefois, l'avantage que leur conférait leur capacité de transmission supraluminique devait rendre la chose possible. D'un autre côté, l'amiral Rollins n'allait probablement pas se montrer trop inventif. S'il croyait disposer d'une puissance suffisante pour prendre le système, il ne ressentirait pas le besoin de jouer au plus fin; et s'il en doutait, il aurait toutes les raisons de se montrer prudent au moment dé lancer l'attaque.
Elle hocha de nouveau la tête puis leva les yeux au moment où le carillon d'admission résonna. Elle vérifia son chrono et haussa les sourcils en appuyant sur le bouton. Elle n'aurait pas cru la matinée si avancée.
Oui ?
— Le commandant en second, madame, annonça le fusilier en faction.
— Merci, caporal. Qu'elle entre. »
Le sas s'ouvrit aussitôt et Michelle Henke la salua d'un sourire. « Prête pour les rapports de la semaine ? » Henke tira un bloc mémo de sous son bras et l'agita. Honor grommela.
« Comme toujours. » Elle soupira et désigna le fauteuil qui lui faisait face. « Assieds-toi et voyons en combien de temps on peut expédier ça, cette fois. »
« D'accord. » Henke acquiesça et entra une note sur le bloc mémo. « Voilà pour l'aspect matériel de la salle des machines. Maintenant (elle examina un nouvel écran de données), venons-en aux promotions. Le chef Manton doit passer maître principal, mais, si nous lui donnons son grade, nous dépasserons nos effectifs en électronique.
— Mmmm. » Honor tapota doucement du doigt sur ses genoux croisés en se laissant aller contre son dossier. Le commandant d'un vaisseau de Sa Majesté avait le pouvoir d'autoriser la promotion des engagés et non-cadres tant qu'il restait dans les limites de l'effectif que PersNav lui imposait. Si une promotion dépassait l'effectif, il fallait dès que possible rendre le personnel « trop gradé » au contrôle de l'Amirauté pour réaffectation. C'était un règlement pénible, mais il servait à empêcher les commandants de faire du favoritisme.
« Il est extrêmement efficace, Michelle, dit-elle enfin. Et Dieu sait qu'il a fait un excellent boulot depuis l'entrée en service du Victoire. Je ne veux pas le perdre, mais je ne veux pas non plus le retenir. De toute façon, nous dépasserons l'effectif quand il sera promu, même si nous attendons que PersNav prenne l'initiative – auquel cas il passera encore au moins dix mois dans son grade, facilement. Si nous le nommons maître principal maintenant, il aura au moins le salaire et l'ancienneté qu'il mérite.
— D'accord. Le seul problème, c'est que les autorités navales vont exiger que lui ou le maître principal Fanning soit réassigné hors du Victoire.
— À moins que nous ne convainquions l'amiral de nous soutenir pour le garder "dans l'intérêt du service", fit Honor, songeuse. Après tout, c'est le meilleur technicien gravitique que j'aie jamais vu et il faut prendre soin de notre transmetteur d'impulsions, or c'est son œuvre depuis le début, donc... »
La sonnerie de son terminal l'interrompit, lui tirant une grimace.
« Excuse-moi une seconde, Michelle », dit-elle en redressant son dossier. Elle appuya sur la touche de réception et l'écran s'alluma sur le visage d'Évelyne Chandler. Au vu de son expression, Honor se raidit. « Oui, Évelyne ?
— Le réseau de capteurs extérieur vient de signaler une empreinte hyper, madame, une grosse empreinte, à environ trente-cinq minutes-lumière de la primaire. Pile sur une trajectoire d'approche rapide depuis Seaford.
— Je vois. » Honor sentit Henke soudain tendue et fut surprise du calme qu'exprimait sa propre voix. « Elle est grosse comment, cette empreinte ?
— Nous recevons seulement les relevés liminaires, madame. Pour le moment, on dirait trente à quarante bâtiments de ligne, plus leur escorte », répondit Chandler sur un ton monocorde. La bouche d'Honor se pinça.
« L'état-major dispose-t-il de vos données ?
— Oui, madame. Le CO est en train de les lui envoyer mais...
Une icône prioritaire écarlate se mit à clignoter au coin de l'écran d'Honor, et sa main levée arrêta l'officier tactique au milieu de sa phrase.
« C'est sans doute l'amiral Sarnow, Évelyne. Restez en ligne. »
Elle accepta l'appel prioritaire et carra les épaules tandis que le visage de Mark Sarnow remplaçait celui de Chandler. Les épais sourcils de l'amiral étaient froncés et sa bouche déterminée sous sa moustache. Honor s'imposa de l'accueillir avec le sourire tout en sachant que sa propre tension se lisait sur son visage.
« Bonjour, monsieur. Je suppose que vous avez vu les données de détection ?
— En effet.
— J'en parlais justement avec le capitaine de frégate Chandler, monsieur. Puis-je la réintégrer dans le circuit ?
— Bien sûr ! » L'écran vacilla tandis qu'Honor introduisait Chandler dans une conférence à trois. Quelques instants plus tard, l'écran se séparait en cinq pour accueillir le capitaine Coreli, le capitaine de frégate Cartwright et le lieutenant Southman, l'officier de renseignement de Sarnow.
« Bon. Que savons-nous exactement ? » Sarnow parlait d'une voix vive et hachée mais claire. Chandler s'éclaircit la gorge et Honor lui fit un signe de tête.
« Nous recevons maintenant des informations assez complètes, monsieur, commença l'officier tactique. Pour l'instant, nous dénombrons trente-cinq bâtiments de ligne. Le décompte des éléments écran est moins sûr mais, d'après les projections actuelles du CO, il devrait y avoir (elle jeta un coup d'œil de côté pour vérifier les chiffres sur son visuel) environ soixante-dix contre-torpilleurs et croiseurs. Du côté des navires de ligne, il y aurait vingt-deux supercuirassés, sept cuirassés et six croiseurs de combat. » Chandler croisa le regard de Sarnow avec une expression sinistre et le lieutenant South-man joignit les lèvres comme pour siffler.
« Qu'y a-t-il, Casper ? » demanda l'amiral. Le lieutenant haussa les épaules.
C'est à peu près tout l'effectif de l'amiral Rollins, monsieur. Il ne doit pas avoir laissé plus d'un ou deux bâtiments de ligne à Seaford... en admettant, bien sûr, qu'il s'agisse de Rollins.
— En l'admettant », grommela Corea, ironique. La bouche tendue de Southman esquissa un demi-sourire.
« Nous pouvons sans doute présumer que c'est le cas, madame. Mais l'important c'est que nos estimations les plus pessimistes lui attribuaient seulement trente-sept navires de ligne, et certains doivent bien être au radoub. Donc, à moins qu'il n'ait obtenu des renforts conséquents, il n'a laissé à Seaford que les fortifications fixes. Et nos patrouilles auraient sûrement signalé l'arrivée de renforts.
— Ah vraiment? » grogna Cartwright. L'officier détecteur affichait une mine aussi sinistre que l'était sa voix. « Ce qui me frappe, moi, c'est qu'on ne sait pas ce que fichent nos patrouilles ! Elles auraient dû arriver ici il y a plusieurs heures – au moins – pour nous prévenir du mouvement de Rollins.
— Elles se sont peut-être trop approchées, Joseph », fit calmement Honor. Elle capta l'attention de Cartwright et poursuivit, la main levée : « Nos commandants de patrouille connaissent leurs responsabilités. Une seule chose aurait pu les empêcher de nous prévenir : que les Havriens aient trouvé le moyen de les intercepter. Et elles se sont probablement fait prendre en suivant de trop près les unités de Rollins. Je ne vois pas comment l'ennemi aurait pu les abattre sinon, et, de toute façon, ça ne changerait rien à la remarque de Casper : on dirait vraiment que Rollins envoie toutes ses unités, ce qui...
— Ce qui suggère qu'il ne s'agit pas d'une mission de reconnaissance, acheva l'amiral Sarnow en hochant fermement la tête. Il ne viendrait pas ici avec une telle force et ne laisserait pas Seaford à découvert sans prévoir une opération décisive. Et il ne penserait pas pouvoir s'en tirer s'il ne savait pas que nous avons laissé Hancock sans protection.
— Mais comment le saurait-il, monsieur ? » protesta Corell sans conviction. Sarnow haussa les épaules.
« Il y a plusieurs hypothèses plausibles. La plus évidente voudrait qu'il ait effectué une reconnaissance dans l'un des autres systèmes et qu'il y ait repéré des unités qui auraient dû se trouver ici. Mais, pour l'instant, la façon dont il a compris notre situation importe moins que celle dont il va réagir. Ou celle dont nous allons réagir. » Les yeux verts de Sarnow se fixèrent sur Chandler. « Disposons-nous d'une projection de vecteur, capitaine ?
— Pas encore, monsieur. Ils ont effectué un transit à très faible vélocité et restent plus ou moins à l'arrêt par rapport à la primaire depuis.
— À une distance pareille ? » L'amiral haussa les sourcils ; Honor et lui se regardèrent, surpris, en essayant de comprendre. À cette distance, aucun capteur embarqué ne pouvait observer l'intérieur du système, alors qu'attendaient les Havriens ? En admettant qu'ils ignoraient tout du réseau de capteurs supraluminiques, ils auraient néanmoins dû accumuler la plus grande vitesse possible avant que les plates-formes de détection extérieures et leurs transmissions limitées à la vitesse de la lumière n'alertent les défenseurs de leur arrivée.
« Oui, monsieur. Je... » Chandler s'arrêta comme une sonnerie résonnait. Elle baissa de nouveau les yeux vers son visuel puis les reporta vers l'amiral. « Maintenant ils avancent, monsieur. Ils semblent se séparer en deux groupes et envoyer les cuirassés et les croiseurs de combat devant. Ça pourrait changer, mais pour l'instant ils sont en train d'ouvrir un véritable gouffre entre eux, bien que les deux groupes approchent à faible accélération. Deux km/s2 – disons deux cent quatre gravités – pour les éléments de tête, et la moitié pour les supercuirassés.
— Deux km/s2. » La voix et le visage de Sarnow étaient pensifs.
« Pas très audacieux de leur part, observa sèchement Corell. Ce n'est pas comme si nous étions capables de les arrêter.
— Ils ne sont peut-être pas sûrs de leurs informations, suggéra Cartwright. S'ils pensent simplement avoir l'avantage, ils ne veulent peut-être pas s'engager trop loin dans le système avant d'avoir la certitude de pouvoir l'emporter.
— Possible. Mais nous ne pouvons qu'émettre des hypothèses, souligna Sarnow. Quelle trajectoire suivent-ils, capitaine Chandler ?
— Le capitaine Oselli est en train de le déterminer, monsieur. Il semble qu'ils comptent intercepter la base. » Quelqu'un parla derrière Chandler et elle acquiesça. « Je confirme, monsieur. S'ils maintiennent leur accélération et leur trajectoire actuelles avec retournement dans environ cinq heures et demie pour les éléments de tête, les cuirassés et croiseurs de combat se trouveront à l'arrêt par rapport à la base à distance zéro dans dix heures et quarante minutes.
— Je vois. » Sarnow s'adossa, le regard aiguisé, pendant que ses pensées galopaient. « Bien, imaginons pour le moment que Joseph ait vu juste. Ils ne sont pas sûrs de leurs informations. Ils pensent peut-être même qu'il s'agit d'un piège. Leurs éléments de tête ont une capacité d'accélération supérieure à celle de leurs supercuirassés, ce qui les désigne logiquement pour effectuer une reconnaissance. Et, bien sûr, ils disposent d'une puissance de feu largement suffisante pour s'occuper de nous si, effectivement, nous n'avons pas de soutien. » Il haussa les épaules. « C'est une approche prudente, mais je crains que ça ne nous aide guère. »
Sa réflexion fut accueillie par des hochements de tête approbateurs et Honor entendit – sans les voir – les doigts de l'amiral tambouriner sur sa console.
« Au moins, leur accélération nous donne du temps. » Il haussa la voix. « Capitaine Oselli ?
— Oui, monsieur ? » La réponse de Charlotte Oselli leur parvint faiblement mais clairement, d'une zone hors de portée de la caméra de Chandler.
« Sauf changement ultérieur, nous voici devant une ouverture idéale pour un plan Ventouse, capitaine. Veuillez déterminer notre trajectoire à partir de cette hypothèse et recontactez-moi dès que c'est fait.
— À vos ordres, monsieur. »
Sarnow se frotta la moustache pendant une minute, puis il se tourna vers Honor.
« Honor, je vais demander à Samuel de transmettre les ordres liminaires aux mouilleurs de mines grâce à l'émetteur d'impulsions. Une fois que tout le monde sera en mouvement, nous passerons au réseau de commandement classique et nous le gérerons à travers vos propres canaux de communication.
— Bien, monsieur. »
Sarnow regarda par-dessus son épaule.
« Samuel, vous avez entendu ? » Honor ne perçut pas la réponse de Webster mais le contre-amiral hocha la tête, satisfait. « Bien. Dès que le capitaine Oselli aura fini ses calculs, je leur donnerai une trajectoire de base et les coordonnées de dépôt du champ de mines.
» Bon, poursuivit-il en se retournant vers l'écran, une fois les mouilleurs partis...
— Excusez-moi, monsieur, intervint la voix d'Oselli, mais j'ai notre vecteur. Je suppose que vous voulez limiter nos signatures au minimum ?
— En effet. En admettant que ça nous permette quand même de prendre nos positions.
— Ça va être un peu plus serré qu'on ne le souhaiterait, monsieur, fit l'astrogatrice, mais nous pouvons y arriver. Si nous partons sous dix minutes, nous pouvons rattraper leur trajectoire à quatorze mille cent huit km/s dans trois heures cinquante-deux minutes. Ils se trouveront alors environ trente-cinq minutes après le retournement, à une vitesse de trente-quatre mille deux cent soixante-dix-huit km/s.
— Distance à la fusion des trajectoires ?
— Un peu plus de six virgule cinq minutes-lumière, monsieur. Disons cent virgule neuf millions de kilomètres. À cet endroit, nous serons environ à deux cent trois millions de kilomètres de la base.
— Je vois. » Le visage de Sarnow s'était fermé à mesure qu'Oselli parlait. Celui d'Honor restait volontairement inexpressif, mais elle pouvait presque lire les pensées de l'amiral. La DGSN estimait justement la portée de détection maximale des Havriens contre des bandes gravitiques à faible puissance couvertes par les systèmes de GE manticoriens à six minutes-lumière et demie. Mais il ne s'agissait que d'une estimation, et si on les détectait plus tôt...
« En admettant que nous manœuvrions ainsi, capitaine Chandler, quand entrerions-nous à portée efficace de missiles ?
— Presque exactement deux heures après fusion des trajectoires, monsieur. » La réponse immédiate de Chandler indiquait qu'elle avait préparé ses chiffres à l'avance. La bouche de Sarnow dessina un bref sourire, et l'officier tactique poursuivit : « À supposer qu'ils maintiennent le vecteur projeté – et que nous ne soyons pas détectés trop tôt, évidemment –, nous nous trouverons pile à cent millions de kilomètres de la base lorsque la distance entre eux et nous atteindra sept millions de kilomètres. Ce qui devrait les faire entrer de plus de cinq cent mille kilomètres dans notre enveloppe de missiles.
— Je vois. » Sarnow se frotta de nouveau la moustache, puis il hocha la tête. « Bien. Allons-y. Samuel, dites à l'officier commandant les mouilleurs que je veux voir son champ de mines à quatre-vingt-dix-huit millions de kilomètres. Et puis (l'amiral tourna les yeux vers Honor presque malgré lui) dites-lui d'exécuter l'opération Évacuation dès qu'il en aura terminé.
— À vos ordres, monsieur. » Cette fois on entendit la réponse de Webster sur le canal de communication. Honor croisa le regard de Sarnow et hocha légèrement la tête en comprenant le sens de ses ordres. L'opération Évacuation éloignerait de la base tous les personnels non combattants que les mouilleurs parviendraient à embarquer. Cela ne représenterait qu'environ cinquante pour cent des effectifs – et Paul Tankersley ne serait pas du lot —, mais inutile de faire comme s'ils avaient le choix. Huit croiseurs de combat ne pouvaient pas humainement arrêter la puissance de feu qui accélérait vers eux.
« Très bien, mesdames et messieurs. Je crois que la phase liminaire est au point, fit Sarnow en découvrant les dents devant la caméra. Maintenant, voyons quels dégâts nous pouvons infliger à ces salauds. »