CHAPITRE SEIZE

À son arrivée au cœur du remue-ménage nocturne du HMS Gryphon, tout semblait refléter le sentiment d'urgence qu'entretenait Honor. Aucun vaisseau de guerre ne s'arrête jamais complètement, mais même les spatiaux tendent à garder une notion du jour et de la nuit en fonction de ce qu'indiquent leurs horloges. Ça ne changeait sans doute pas grand-chose pour ceux qui étaient de quart à un moment donné, mais l'animal humain perd trop facilement ses repères temporels en l'absence d'un référent commun. En règle générale, le « jour sur un vaisseau amiral correspond au moment où « l'amiral est debout ». Lorsqu'il va se coucher, la plupart de son état-major et sa ribambelle d'attachés l'imitent, et le vaisseau amiral tout entier semble se détendre avec un profond soupir de reconnaissance.

Mais, cette nuit, personne n'était détendu. Les hangars d'appontement illuminés du Gryphon grouillaient de haies d'honneur venues accueillir les officiers généraux qui se succédaient, et Honor n'aurait pas voulu se trouver à la place de l'officier de contrôle des hangars. Gérer l'arrivée d'une kyrielle de petits bâtiments représentait une tâche herculéenne, même quand on disposait de la capacité d'accueil d'un supercuirassé.

Derrière Sarnow, elle précéda le capitaine Corell hors du sas de la pinasse et dissimula un sourire malgré sa propre nervosité lorsque le lieutenant désigné pour les accueillir se mit au garde-à-vous. La haie d'honneur suivit son exemple, le sifflet du bosco retentit, les fusiliers saluèrent – rien de plus pointilleux que ce cérémonial, mais l'expression inquiète du lieutenant suggérait qu'une autre pinasse arrivait juste derrière... Dès que leur bâtiment aurait cédé sa place, en fait.

« Bienvenue à bord, amiral Sarnow, lady Harrington, capitaine Corell. Je suis le lieutenant Eisenbrei. L'amiral Parks vous envoie ses compliments et vous prie de me suivre jusqu'en salle de briefing, s'il vous plaît.

Merci, lieutenant. » Sarnow invita la jeune femme à ouvrir la marche et Honor devina son soulagement tandis qu'elle les guidait hors du hangar. Un autre lieutenant s'efforçait de ne pas s'imposer trop visiblement sur le côté, et Eisenbrei lui fit un signe de tête et désigna du pied la galerie au moment où la pinasse du Victoire se désengageait. Le deuxième lieutenant s'éloigna au trot, Eisenbrei emmena vivement ses invités, et Honor se retint de rire alors que Corell la regardait en levant les yeux au ciel.

La salle de briefing principale du Gryphon, bien qu'immense, était bondée, et des têtes se tournèrent vers les nouveaux arrivants lorsqu'Honor et Corell passèrent le sas à la suite de Sarnow. Des douzaines d'amiraux, de commodores et de capitaines de la Liste se trouvaient là, tous galons rutilants, et Honor remercia intérieurement – mais vivement – Henke et MacGuiness en contemplant les hectares d'uniformes de parade qui s'étalaient sous ses yeux.

Elle sollicita son œil cybernétique pour obtenir un léger effet de loupe et observer l'assemblée qui les attendait. Elle reconnut son propre étonnement et sa curiosité sur la plupart des visages. La plupart mais pas tous : ceux qui ne semblaient pas étonnés affichaient une expression figée qui suggérait une certaine inquiétude. Voire de la peur.

L'amiral Parks était penché sur un affichage holo qu'il étudiait en compagnie d'un commodore – probablement le commodore Capra, son chef d'état-major, pensa-t-elle en remarquant l'aiguillette qui pendait à son épaule gauche –, mais lui aussi leva les yeux à leur arrivée. Leva les yeux et la main, interrompant Capra au milieu d'une phrase.

Ses yeux s'étrécirent tandis qu'il se redressait. Il se trouvait trop loin pour que quiconque ne disposant pas de la vision améliorée d'Honor le remarque, mais ce regard bleu glacial s'attarda un instant sur elle, et les lèvres de Parks se pincèrent. Puis il fixa Sarnow et sa bouche s'aplatit plus encore avant qu'il ne lui impose de se détendre.

Honor revint à une vision normale et continua prudemment d'afficher un visage impassible. Toutefois son esprit était en alerte et Nimitz s'agitait. Un amiral n'était pas censé regarder de cet œil ceux qu'il était heureux de voir, et elle se rappela la conversation qu'elle avait eue avec Henke une semaine plus tôt. Parks n'avait pas l'air d'adorer l'amiral Sarnow non plus, mais il avait d'abord regardé Honor. Était-elle la cause de son hostilité envers Sarnow ?

Lui, en tout cas, ne semblait pas perturbé par une éventuelle animosité. Il emmena Honor et Corell vers Parks, de l'autre côté de la table, et s'exprima d'une voix respectueuse mais détendue.

« Amiral Parks.

Amiral Sarnow. » Parks répondit sur un ton un peu trop détaché dans le contexte d'une réunion d'urgence, mais il tendit la main au vice-amiral qui la serra avant de désigner ses deux subalternes.

« Permettez-moi de vous présenter le capitaine Harrington, monsieur. Je crois que vous avez déjà rencontré le capitaine Corell.

En effet », dit Parks en saluant Corell. Mais il fixait Honor du regard et elle sentit qu'il hésitait légèrement avant de lui tendre la main. « Bienvenue à bord du Gryphon, lady Harrington.

Merci, monsieur.

Veuillez gagner vos places, poursuivit Parks en se tournant vers Sarnow. J'attends les amiraux Konstanzakis et Miazawa d'un moment à l'autre et j'aimerais commencer dès leur arrivée.

Bien sûr, monsieur. » Sarnow hocha la tête et désigna l'immense table de conférence à ses subalternes tandis qu'il s'arrêtait pour échanger quelques mots avec un amiral qu'Honor ne reconnut pas. Corell et elle trouvèrent les sièges portant leur nom et Honor jeta un coup d'œil alentour pour vérifier que personne ne les entendrait.

« Tu peux m'expliquer ce qui cloche, Ernestine ? » fit-elle tout bas. Corell prit elle aussi ses précautions – un regard rapide à la ronde – et haussa les épaules.

« Je ne sais pas », répondit-elle. Honor haussa un sourcil et l'autre capitaine répéta son geste. « Je t'assure, Honor. Je n'en sais rien. Tout ce que je peux te dire, c'est que l'amiral était furieux contre Parks à cause... »

Elle s'arrêta comme un officier se glissait dans le siège voisin et la supplia du regard de ne pas insister.

Honor acquiesça. Ce n'était ni le moment ni l'endroit mais, s'il y avait un problème, elle comptait bien le découvrir. Et vite.

Au même moment, l'amiral Konstanzakis passa le sas au pas de course, en compagnie de l'amiral Miazawa. Konstanzakis était presque aussi grande qu'Honor mais beaucoup plus massive et trapue : elle pesait sans doute moitié plus. Miazawa, pour sa part, du haut de son mètre soixante, ne devait pas dépasser les cinquante kilos. On aurait dit un mastiff et un pékinois, mais la tension supplémentaire générée par la présence de l'effectif au complet découragea toute plaisanterie de la part de leurs pairs.

L'amiral Parks gagna sa place et regarda les derniers arrivés chercher leur siège, puis il frappa légèrement sur la table – il n'en avait pas besoin – et s'éclaircit la gorge.

« Mesdames et messieurs, merci à tous d'être venus si rapidement. Je vous présente mes excuses pour vous avoir convoqués de façon aussi abrupte. Comme vous vous en doutez probablement, je ne l'aurais pas fait sans une excellente raison. Vincent? »

Il fit signe au commodore Capra et le chef d'état-major se leva.

« Mesdames et messieurs, nous venons de recevoir un message prioritaire de l'Amirauté. » La tension s'accrut encore. Il alluma un bloc message et en commença la lecture.

«A l'officier commandant la station Hancock, message envoyé à tous les commandants de station et de force d'intervention. De l'amiral Sir Thomas Caparelli, Premier Lord de la Spatiale. Des rapports signalant des incidents apparemment orchestrés, étendus le long de l'arc extérieur des systèmes de l'Alliance, nous sont parvenus. Bien que l'implication de la République populaire de Havre ne puisse être confirmée dans toutes ces occurrences, des unités de la Flotte populaire ont été formellement identifiées – je répète, formellement identifiées – lors de trois incursions dans l'espace de l'Alliance, à Candor, Zuckerman et Klein. »

Un murmure parcourut la table, comme si tous retenaient leur souffle en même temps, mais Capra poursuivit sa lecture de la même voix paisible.

«A cette heure, aucun rapport ne signale d'échange de tirs entre unités manticoriennes et havriennes, mais la force populaire qui a violé les limites territoriales de Zuckerman a causé des dégâts importants aux plates formes de détection situées dans la région avant de se retirer. De plus, les systèmes membres de l'Alliance ont souffert des pertes matérielles et humaines que nous ne pouvons attribuer à une force formellement identifiée. A ce jour, les pertes confirmées de notre Flotte face à des ennemis inconnus incluent les contre-torpilleurs Turbulent et Ravageur ainsi que le convoi Mike-Golf-dix-neuf dans son ensemble. »

Cette fois personne ne retint son souffle : un grognement guttural s'éleva de l'assemblée, et le visage de l'amiral Parks se tendit.

«La DGSN ne saurait pour l'instant expliquer de manière plausible ce qui pousse la République populaire à rechercher une confrontation délibérée, reprit Capra. Néanmoins, au vu de l'identification formelle d'unités havriennes à Candor, Klein et Zuckerman, il nous faut envisager la possibilité — je répète, la possibilité —d'une responsabilité havrienne dans tous les incidents de ce type. C'est pourquoi nous vous demandons de prendre toutes les précautions que la raison et la prudence exigent dans votre zone de responsabilité. Nous vous mettons en garde contre toute escalade unilatérale et autres actions susceptibles d'envenimer la situation, mais votre souci premier doit aller à la sécurité de votre commandement et à la protection de nos alliés. »

Le commodore s'arrêta un bref instant puis continua d'une voix plus profonde.

« Le présent message vaut avis de guerre imminente. Vous avez l'autorisation et l'ordre de passer en état d'alerte alpha deux selon les règles d'affrontement Baker. Dieu vous garde. Signé : amiral Sir Thomas Caparelli, Premier Lord de la Spatiale, Flotte royale manticorienne, pour Sa Majesté la reine. »

Capra éteignit le bloc message, le reposa doucement sur la table de conférence et se rassit dans un silence absolu. D'alpha deux il n'y avait qu'un pas vers la guerre ouverte; quant aux règles d'affrontement Baker, elles autorisaient tout capitaine d'escadre à ouvrir le feu, même de façon préventive, s'il jugeait son commandement en danger. En répétant ces ordres à tous les responsables de station, l'amiral Caparelli venait en fait d'autoriser n'importe quel obscur capitaine à la tête d'une flottille de croiseurs légers détachée dans un système stellaire anonyme à commencer la guerre que tous les officiers de la FRM craignaient depuis des années.

Honor en eut des frissons dans le dos. Elle déglutit et sentit sa peur, froide et profonde au creux de l'estomac. Contraire ment à la plupart des officiers assis à cette table, elle avait récemment vu la brutalité des combats. Elle comprenait exactement ce que ce message signifiait, pas eux. Pas vraiment. Privés de son expérience, ils ne pouvaient pas comprendre.

Dans ces circonstances, intervint l'amiral Parks, brisant le silence, nous devons immédiatement reconsidérer nos positions et nos responsabilités. Notamment parce que certaines des incursions de ces "forces inconnues" expliquent sans doute les pertes qu'a subies la flotte du califat à Zanzibar. » Il parcourut l'assemblée du regard puis s'enfonça dans son siège. Il croisa les bras, délibérément calme.

« En plus du message que le commodore Capra vient de lire, nous avons reçu un avis décrivant les renforts que l'amiral Caparelli déploie sur Hancock. L'Amirauté nous envoie des croiseurs lourds et légers en nombre suffisant pour compléter nos escadres et flottilles de surveillance, ainsi que la dix-huitième escadre de combat sous les ordres de l'amiral Danislav. » Deux ou trois visages se teintèrent de soulagement et Parks se fendit d'un sourire.

« Malheureusement, il faudra du temps pour réunir les cuirassés de l'amiral Danislav. D'après Sir Caparelli, nous ne devons pas les attendre avant au moins trois semaines.

Toutefois, poursuivit l'amiral, ignorant la déception de ses auditeurs, nos croiseurs légers ont continué à patrouiller les abords de Seaford 9 et, bien qu'ils aient signalé l'arrivée récente d'une troisième escadre de supercuirassés, ils n'ont pas noté de changement majeur dans les schémas opérationnels de la Flotte populaire. Dans la mesure où les seuls incidents observés dans cette région ont consisté en des attaques contre les unités de Zanzibar, au cours desquelles les Havriens — s'il s'agit bien d'eux — ont soigneusement dissimulé toute trace de leur implication, l'activité réduite de l'amiral Rollins pourrait indiquer qu'ils ne sont pas encore prêts à l'action dans notre zone de responsabilité. Ou alors (il découvrit les dents en un sourire sans humour) ces mêmes signes pourraient vouloir dire qu'ils comptent lancer une attaque de grande ampleur dans notre région et qu'ils s'efforcent de ne pas nous fournir d'indices quant à leurs intentions. »

Quelqu'un émit un son à mi-chemin entre soupir et grognement, et une lueur d'amusement fit frémir le sourire de Parks.

« Allons, messieurs dames ! Si la réponse était évidente, n'importe qui pourrait jouer. » De légers rires embarrassés accueillirent cette sortie, et l'amiral décroisa les bras pour poser un coude sur la table de conférence.

« Voilà qui est mieux. Bon, nous sommes tous conscients du caractère sensible de cette région, et je suis certain que c'est également le cas de l'Amirauté. Malheureusement, nous sommes ici et les Lords n'y sont pas. De plus, ils vont devoir gérer toutes les autres zones "sensibles". Dans ces conditions, nous devons considérer que nos forces actuelles, plus la dix-huitième escadre de combat, ne recevront plus de renforts si la guerre éclate. En tenant compte de ces éléments, quelles sont nos possibilités ? »

Il haussa un sourcil interrogateur vers ses officiers généraux. Il y eut encore quelques instants de silence, puis Mark Sarnow leva le doigt pour attirer son attention. Les lèvres de Parks se pincèrent peut-être insensiblement, mais il hocha la tête.

« J'aimerais renouveler ma proposition de déploiement avancé contre Seaford, Sir Yancey. » Sarnow choisissait avec soin ses mots et son ton. « Certes, nos croiseurs en patrouille devraient remarquer tout mouvement de leurs forces vers un autre système, mais ils devront nous le signaler avant que nous puissions agir. Aucune importance si les Havriens frappent Hancock puisque nos croiseurs devraient arriver les premiers et nous prévenir. Mais s'ils attaquent l'un de nos alliés dans la région, la fenêtre d'interception sera considérablement réduite. S'ils choisissent Yorik, par exemple, nous n'avons absolument aucune chance de les intercepter avant leur entrée dans le système. »

Parks s'apprêtait à répondre, mais l'amiral Konstanzakis le devança.

« Sauf votre respect, Sir Yancey, il me semble toujours que ce serait une erreur, dit-elle sans détour. L'amiral Caparelli nous recommande particulièrement d'éviter toute escalade unilatérale. Or je vois mal quel autre nom mériterait le déplacement de notre force d'intervention tout entière aux limites territoriales de Seaford !

Le message de l'amiral Caparelli a mis une semaine à parvenir ici, dame Christa, et l'information sur laquelle il est fondé est plus ancienne encore. » Sarnow tourna la tête pour croiser le regard brun de l'amiral. « Il est fort possible – voire probable – que la situation ait empiré depuis. Dans ces circonstances, il me semble plus important d'adopter des dispositions dictées par "la raison et la prudence" que de veiller à ce que nos actes ne soient pas reçus comme une provocation par les gens qui, précisément, cherchent à déclencher une crise. Il faut s'assurer que l'amiral Rollins et ses vaisseaux ne puissent pas quitter Seaford sans que nous soyons en mesure de les intercepter.

Mais vous parlez d'imposer un blocus à Seaford, protesta l'amiral Miazawa. Ce n'est pas une simple provocation, c'est carrément un acte de guerre.

Je n'envisage pas de blocus. » Sarnow maîtrisait sa voix mélodieuse de ténor, mais un certain agacement y perçait maintenant. « Ce que je propose, monsieur, c'est que nous concentrions nos forces autour des détachements qui surveillent déjà le système, sans interférer en rien avec les mouvements des Havriens. Toutefois, le fait est que, lorsqu'une flotte passe en hyper, on ne peut qu'essayer de deviner où elle ressortira. D'après moi, le seul moyen de pouvoir à coup sûr envoyer notre mur de bataille concentré et prêt à l'action dès que le besoin s'en fait sentir, c'est de le poster si près du mur ennemi qu'il ne pourra pas nous échapper.

Du calme, messieurs dames. » L'amiral Parks soutint quelques instants le regard de Sarnow puis poursuivit.

L'amiral Sarnow a tout à fait raison. Hélas, l'amiral Konstanzakis et l'amiral Miazawa n'ont pas tort non plus, ce qui illustre la difficulté d'établir des plans détaillés en l'absence d'informations concrètes. Toutefois, nos plates-formes de détection hors système n'ont relevé aucune trace de patrouilles havriennes aux limites de Hancock. Il semblerait donc que l'amiral Rollins ne dispose pas d'informations similaires sur nous - et le fait qu'il ne voit pas le gros de notre force à son seuil implique qu'il ignore nos propres dispositions. Auquel cas il joue sans doute aux devinettes comme nous. »

Il eut un sourire glacial et Konstanzakis signifia son approbation d'une interjection désabusée.

« Si nous adoptons votre déploiement avancé, amiral Sarnow, nous aurons l'avantage de connaître exactement les faits et gestes de la force havrienne à Seaford 9 et d'être en position de l'attaquer au moment de notre choix. C'est un atout majeur. Côté inconvénients, l'amiral Konstanzakis a raison de souligner le risque d'escalade. Pire, même, nous concentrer sur la force que nous connaissons laisserait Hancock - et nos alliés dans la région -. sans défense si les Havriens envoyaient une deuxième force. Si tous nos vaisseaux du mur étaient cloués à observer Seaford 9, Havre pourrait s'emparer d'un ou plusieurs de nos alliés à l'aide de commandos relativement réduits, auquel cas Seaford jouerait le rôle d'aimant destiné à nous éloigner de nos positions au moment crucial. Ai-je tort ?

C'est certes une possibilité, monsieur, concéda Sarnow. Mais si les Havriens envoyaient des détachements limités pour cette opération, ils risqueraient la destruction presque totale en cas d'interception. Ils ont assez d'expérience pour toujours envisager le pire, et je doute qu'ils adoptent des manœuvrés en finesse ou une Coordination serrée sur des distances pareilles.

Vous pensez donc qu'une attaque dans la région se ferait en force et à partir de Seaford.

Plus ou moins, monsieur. Ils pourraient choisir d'agir autrement, je vous l'accorde, mais, dans ce cas, ils enverraient sans doute une force qu'ils jugeraient capable de nous affronter seule. Il me semble donc qu'il vaudrait mieux couvrir nos alliés grâce à des détachements légers tout en concentrant nos unités vers Seaford. Et si une attaque est signalée ailleurs, nous devrons avancer et anéantir les escadres stationnées à Seaford avant de répondre à toute autre menace. À terme, notre objectif premier doit consister à éliminer - ou du moins atténuer -leur avantage en termes de tonnage en les forçant à agir aussi vite que possible dans les conditions qui nous avantagent le plus.

On dirait que vous êtes déjà en guerre, amiral ! lança Miazawa.

Autant que je sache, monsieur, nous le sommes peut-être déjà », répondit Sarnow. Miazawa accusa le coup.

Assez, messieurs », intervint sobrement Parks. Il regarda les deux hommes quelques secondes, puis poussa un soupir et se frotta le front.

« Amiral Sarnow, je préférerais par bien des côtés adopter votre proposition. » Cet aveu semblait le surprendre lui-même, mais il secoua la tête. « Hélas, le souci d'éviter toute escalade est également méritoire. Et, contrairement à vous, je n'arrive pas à me débarrasser de l'idée que, expérience ou pas, ils pourraient bien essayer de nous faire quitter nos positions pour frapper avec des détachements légers dans notre dos. De plus, je suis avant tout responsable de la protection des populations civiles et de l'intégrité territoriale de nos alliés. Pour toutes ces raisons, je crains que l'idée d'un déploiement avancé ne soit hors de question. »

La bouche de Sarnow se pinça brièvement, mais le contre-amiral hocha la tête et s'adossa. Parks le fixa encore quelques instants, puis il s'attarda sur Honor avant de poursuivre.

« Pour l'instant, sauf arrivée de nouveaux renforts à Seaford 9, nous sommes à égalité avec les forces ennemies connues situées dans la zone. Comme l'a fait remarquer l'amiral Sarnow, toutefois, une attaque soudaine contre Yorik pourrait être lancée sans que nous ne l'interceptions, ce qui réduirait à néant notre marge de supériorité. Un assaut contre Alizon ou Zanzibar, d'un autre côté, devrait presque forcément passer par Hancock, nous fournissant une excellente occasion de l'intercepter avant l'objectif. »

Il prit une profonde inspiration et se lança. « J'ai donc l'intention d'envoyer les escadres de supercuirassés des amiraux Konstanzakis et Miazawa ainsi que les cuirassés de l'amiral Tolliver à Yorik. Vingt-quatre vaisseaux du mur seront ainsi positionnés pour défendre notre point faible au cas où le départ d'une force d'intervention nous échapperait, tout en protégeant Yorik contre tout assaut par des commandos envoyés à cette intention.

» Amiral Kostmeyer (il se tourna vers l'officier commandant la neuvième escadre de combat), vous emmènerez vos cuirassés à Zanzibar. Les pertes qu'ont subies les unités du calife m'inquiètent et, si nous basons tant d'unités à Yorik, Zanzibar devient la cible la plus exposée. »

Kostmeyer acquiesça, moyennement satisfaite, et Parks esquissa un sourire.

« Je ne vous laisserai pas tout seul dans votre trou, amiral. Je compte rappeler les croiseurs de combat de l'amiral Tyrel et les envoyer vous rejoindre dès que possible. Déployez vos plates-formes de détection et utilisez les croiseurs pour patrouiller aussi agressivement que vous le souhaitez. Si vous êtes attaqué par une force supérieure, abandonnez le système mais maintenez vos unités groupées et gardez le contact avec l'assaillant si possible, jusqu'à l'arrivée du reste de la force d'intervention.

Abandonner le système, monsieur ? » Kostmeyer ne put dissimuler sa surprise et Parks eut un sourire glacial.

Notre responsabilité consiste à protéger Zanzibar, amiral, et nous le ferons. Mais, ainsi que l'a souligné l'amiral Sarnow, nous devons affronter l'ennemi en formant un ensemble cohérent. Et la reconquête du système en présence de notre effectif au complet provoquerait sans doute moins de dégâts aux populations et aux infrastructures qu'une défense désespérée et vouée à l'échec. »

Honor se mordilla l'intérieur de la lèvre et leva la main vers Nimitz pour lui caresser les oreilles. Elle ne pouvait que respecter le courage dont faisait preuve tout commandant ordonnant à l'un de ses amiraux d'abandonner volontairement à l'ennemi un système stellaire allié. Même si Parks voyait juste et que ses forces réunies suffisaient à le reprendre sans causer de dommages, ses actions provoqueraient un tollé qui mettrait sans doute sa carrière en péril. Mais, quoi qu'il en soit, l'idée de diviser leurs forces face à une éventuelle attaque l'épouvantait. Son instinct lui soufflait avec insistance que Sarnow avait raison et Parks tort quant au meilleur moyen de pousser l'ennemi à agir mais, ce qui l'effrayait le plus, c'est que ce plan privait Hancock de ses trente-deux vaisseaux du mur. D'ailleurs, il privait la station de tout... à l'exception de la cinquième escadre de croiseurs de combat.

« Pendant ce temps, poursuivit calmement Parks, comme s'il avait deviné ses pensées, vous, amiral Sarnow, resterez ici à Hancock avec votre escadre à la tête d'une force d'intervention réduite. Vous devrez protéger la base contre toute attaque. Qui plus est, Hancock continuera de fonctionner comme le pivot de notre déploiement. Je laisserai des instructions détaillées à l'amiral Danislav mais, pour votre information, j'ai l'intention de maintenir son escadre ici également. Vous serez tous les deux bien placés pour relayer l'information et couvrir Alizon, et je détacherai une autre flottille de croiseurs légers pour étoffer nos détachements à la frontière de Seaford. Cela devrait leur permettre de suivre l'ennemi afin de détecter tout changement de trajectoire et de vous alerter à temps pour soutenir l'amiral Kostmeyer si Havre attaquait Zanzibar. Je me rends bien compte que l'amiral Kostmeyer sera beaucoup moins bien placée pour vous venir en aide mais, tant que l'amiral Rollins ignore que nous avons retiré des forces substantielles de Hancock, il devra envoyer des éclaireurs dans le système avant de s'engager dans un assaut. Nous devrions donc être prévenus assez longtemps à l'avance pour rapatrier l'une de nos forces détachées, voire les deux. »

Il marqua une pause en observant le visage de Sarnow, puis reprit, serein :

Je sais que je vous laisse très exposé, amiral. Même après l'arrivée de l'amiral Danislav, vous serez en forte infériorité numérique si les unités de l'amiral Rollins vous attaquent avant notre redéploiement, et je préférerais ne pas vous mettre dans cette position. Néanmoins, je ne crois pas pouvoir éviter de risquer votre escadre. Cette base a été construite dans le but de protéger nos alliés et de conserver le contrôle de cette région. Si nous perdons Zanzibar, Alizon et Yorik, alors Hancock se retrouvera isolée et sans assistance, auquel cas elle perdrait à la fois sa valeur et sa viabilité, de toute façon.

Je comprends, monsieur. » La voix saccadée de Sarnow n'exprimait aucune rancœur, pourtant il s'était gardé de dire qu'il partageait l'opinion de Parks, nota Honor.

« Très bien, dans ce cas. » Parks se pinça l'arête du nez et se tourna vers son officier détecteur. « Alors, Mark, voyons maintenant les détails techniques.

Bien, monsieur. Tout d'abord, je pense que nous devons réfléchir à la meilleure façon de répartir les unités écrans disponibles entre l'amiral Kostmeyer et le reste du mur. Ensuite... »

Le capitaine Hurston continua sur un ton sec et professionnel, mais Honor s'en rendit à peine compte. Elle se cala dans son siège, entendant les détails et les enregistrant pour un usage futur sans vraiment les écouter, et elle perçut la tension qui animait également le capitaine Corelli à ses côtés.

Parks commettait une erreur. Pour les meilleures raisons du monde et non sans une certaine logique, mais une erreur. Elle le sentait, comme lorsque son instinct lui révélait soudain l'unité et la cohérence d'un problème tactique complexe.

Elle se trompait peut-être. D'ailleurs, elle l'espérait – elle priait le ciel pour avoir tort. Mais la sensation persistait. Et quelle part de la décision de Parks était fondée sur la logique plutôt que sur le désir – conscient ou non – de laisser l'amiral Mark Sarnow et son encombrant capitaine de pavillon sur la touche, là où il ne l'inquiéterait pas ? Elle se posait la question.