CHAPITRE VINGT-NEUF

L'amiral Yuri Rollins faisait lentement les cent pas sur le pont d'état-major du Barnett qui entrait lourdement dans le système. Il avait une fois de plus adopté sa posture de réflexion favorite — les mains dans les poches de sa veste — et serrait entre ses dents une pipe qu'il n'avait pas allumée. Cette pipe était l'une de ses rares affectations (fumer n'était que récemment revenu à la mode parmi les législaturistes havriens) mais il la trouvait réconfortante dans l'instant.

Jusque-là, tout s'était déroulé exactement comme prévu. On les avait suivis, comme prévu, mais les trois croiseurs légers qui surveillaient sa force s'étaient un peu trop enhardis. Le capitaine de frégate Ogilve et cinq de ses compagnons d'escadre étaient partis dix heures avant le reste de la flotte et, contrairement aux Manticoriens, ils savaient à l'avance quelle trajectoire l'amiral comptait suivre. Les croiseurs légers s'étaient crus hors de portée de Rollins jusqu'à ce que le Napoléon et ses acolytes apparaissent derrière eux, les clouant contre la force d'intervention. Elle les avait massacrés. D'ailleurs, le premier navire manticorien avait péri sans pouvoir tirer une seule bordée.

Ce succès constituait un début satisfaisant pour l'opération, bien que Rollins n'entretînt aucune illusion quant à ce que les autres patrouilles manticoriennes avaient fait : elles étaient passées en hyperespace tous azimuts presque à l'instant où ses propres vaisseaux passaient le mur alpha. Elles devaient approcher de l'endroit où Parks avait emmené ses autres navires, et l'amiral manticorien ne tarderait donc plus à se mettre en mouvement. Parks ne disposait peut-être pas d'informations précises sur la trajectoire de ses ennemis, mais une attaque sur sa principale base avancée devait figurer en haut de sa liste de priorités. Dans ces circonstances, force était de supposer que Parks se trouvait déjà sur le chemin et qu'il arriverait probablement sous soixante-douze à quatre-vingt-quatre heures au plus.

Cela devait toutefois amplement suffire, car une chose au moins était sûre : les dernières données du réseau Argus, qu'ils s'étaient attardés pour relever, avaient confirmé que Parks n'était pas dans le système. Les plates-formes ne disposaient pas de la puissance nécessaire pour observer ce qui se passait dans un rayon de dix minutes-lumière autour de la primaire, mais elles n'auraient pas manqué toute unité s'approchant assez pour franchir l'hyperlimite de Hancock. Or rien d'autre qu'un croiseur n'était entré.

Il s'arrêta pour observer l'écran principal. Comme prévu, sa propre force traînait derrière celle de l'amiral Chin. En fait, il avait l'intention de stopper ses navires à onze minutes-lumière de Hancock, pile sur l'hyperlimite : pas question de laisser ses supercuirassés lents s'embourber plus profondément que nécessaire. Le groupe d'intervention de Chin suffirait amplement à éliminer tous les croiseurs de combat manticoriens — et leur base. S'il s'avérait finalement qu'il s'agissait là d'un piège subtil, il refusait de le laisser se refermer sur l'essentiel de la puissance de combat de sa force d'intervention.

Il hocha la tête pour lui-même et reprit ses lentes allées et venues.

Honor finit de sceller sa combinaison antivide et baissa les yeux vers Nimitz. « Il est temps, boule de poils « , dit-elle doucement, et le chat sylvestre se dressa pour lui caresser affectueusement le genou. Elle passa ses gants sous le corps de l'animal, le souleva et le serra un long moment contre elle avant de le déposer soigneusement dans le module de survie. Il vérifia lui-même son environnement puis se lova dans ce nid douillet. La séparation leur pesait à tous deux dans ce genre de circonstances, mais ils commençaient à s'y habituer.

Honor lui caressa une dernière fois les oreilles, prît une pro-tonde inspiration et ferma le couvercle du module sur lui. Elle vérifia les joints et les sécurités, puis ramassa son casque et quitta le compartiment sans un regard en arrière.

L'efficacité tranquille du pont de commandement l'enveloppa dès sa sortie de l'ascenseur. Elle se dirigea vers son fauteuil et y prit place, posant son casque de côté. Elle appuya sur un bouton pour sortir les visuels de leur position de rangement. Ils l'entouraient d'un flux d'informations, et elle tendit la main vers l'arrière pour vérifier que son harnais antichoc l'attendait bien tandis que ses yeux parcouraient les écrans silencieux.

Le Victoire et ses compagnons d'escadre accéléraient à gravité constante de zéro virgule neuf cent quatre-vingt-six g, protégés par les croiseurs lourds de Van Slyke et les dix croiseurs légers que Cartwright et Ernestine Corell avaient relevés de leur affectation en patrouille. La force d'intervention semblait se traîner à une accélération si faible, mais même les meilleurs systèmes de guerre électronique avaient des limites. Si les équipements furtifs de la FRM se montraient extrêmement efficaces contre des capteurs actifs tels que les radars, la seule manière de limiter la distance de détection de bandes gravifiques consistait à réduire leur alimentation.

Mais, lente ou pas, la force de frappe de Sarnow se trouvait exactement sur la trajectoire que Charlotte Osai avait déterminée et fonçait droit vers ses ennemis massifs. Qui plus est, les Havriens maintenaient bien la séparation qu'Évelyne

Chandler avait signalée. Tant mieux – c'était tout ce qu'on pouvait espérer contre une telle masse de métal. L'opération Ventouse n'était pas fondée sur l'hypothèse ridicule que des croiseurs de combat pouvaient arrêter des navires du mur et elle comportait un certain nombre de risques, mais elle offrait aussi une chance indéniable de saigner l'ennemi – surtout si ce dernier avait l'obligeance de s'approcher en deux formations séparées. Et restait la vague – très vague – possibilité qu'on parvienne à retarder les Havriens assez longtemps pour que Danislav arrive.

Honor termina son examen des visuels et se carra dans le fauteuil, croisant les jambes et respirant le calme qu'on la payait pour afficher. Elle parcourut le pont du regard et remarqua, satisfaite, que personne ne la regardait. Chacun braquait les yeux dans le bon sens : vers ses propres visuels.

Elle enfonça un bouton de communication.

Contrôle auxiliaire, capitaine Henke, répondit un contralto suave.

Ici le commandant, je suis sur le pont.

À vos ordres, madame. Vous êtes sur le pont et vous avez le commandement.

Merci, Michelle. On se voit plus tard.

Bien, madame. Tu me dois une bière de toute façon.

Mais je te dois toujours une bière, se lamenta Honor. À mon avis, tu as une drôle de façon de tenir les comptes. » Henke partit d'un petit rire et Honor secoua la tête. « Terminé », dit-elle avant de relâcher le bouton.

En un sens, elle aurait préféré avoir Michelle sur le pont à ses côtés mais, contrairement à ses bâtiments précédents, le Victoire était assez grand pour abriter une reproduction du pont de commandement à l'arrière de la coque. Surnommé Coventry, le contrôle auxiliaire était géré par la « doublure » de son équipe sur le pont, supervisée par Henke. Une idée effrayante par certains côtés, mais la certitude qu'une per sonne de confiance était prête à prendre soin de son vaisseau à sa place lui libérait l'esprit dans des proportions qu'elle n'aurait pas imaginées.

Elle s'installa plus confortablement dans son fauteuil et vérifia ses visuels. Les mouilleurs de mines avaient déjà terminé leur part de l'opération initiale et repartaient en direction de la base. Elle aurait de tout cœur souhaité que Paul figure au nombre de ceux qu'ils allaient emmener, mais il ne serait pas du voyage, et puis la base n'était pas totalement sans défense. Elle ne disposait d'aucune arme offensive mais était équipée d'une « bulle » de même nature que les barrières latérales des navires de guerre, presque aussi puissante que celles du Victoire; quant à ses défenses actives antimissiles, elles étaient excellentes. On n'avait pas réussi à adapter son contrôle de feu défensif pour gérer les capsules parasites, donc elle restait privée de feu offensif, mais elle pouvait relativement bien se protéger. Du moins tant qu'aucun bâtiment de ligne havrien n'entrait à portée d'armes à énergie.

Et ça finirait par arriver. Honor se força à regarder la vérité en face. Sarnow ferait de son mieux mais cela ne suffirait pas à changer le destin de Paul. Même si le groupe d'intervention parvenait à attirer la formation de tête loin de la base, il ne pouvait que retarder l'inévitable. Oh, Danislav arriverait peut-être à temps, mais personne n'était assez stupide pour compter là-dessus... et, même dans ce cas, ses propres vaisseaux seraient en forte infériorité numérique.

Non, ils n'allaient pas sauver la base, mais au moins l'amiral avait ordonné au commandant de se rendre dès que l'ennemi entrerait à portée d'armes à énergie. L'idée de perdre Paul au profit d'un camp de prisonniers – surtout un camp havrien –lui brisait le cœur, mais il survivrait. Cela seul comptait, se disait-elle. Il survivrait.

Elle s'autorisa un instant supplémentaire d'inquiétude silencieuse puis plaça toutes ses pensées pour Paul Tankersley dans un placard de son cerveau, dont elle ferma la porte avec autant d'amour et de douceur qu'elle avait scellé le module de survie de Nimitz. Son visage se détendit et elle enfonça un autre bouton de com.

Pont d'état-major, chef d'état-major.

Ernes Line, ici le commandant. Dites à l'amiral que je suis sur le pont et que j'attends ses ordres, s'il vous plaît. »

Le contre-amiral Geneviève Chin regardait son visuel sur le pont d'état-major du Nouvelle-Boston en s'efforçant de ne pas s'agiter. Elle n'avait pas le trac, se répétait-elle. Pas dans le sens habituel du terme en tout cas. Elle pouvait être fière de sa désignation pour mener le premier véritable assaut contre l'ennemi malgré son manque relatif d'ancienneté et, à part les deux contre-torpilleurs qui s'entêtaient à rester juste à la limite de son enveloppe de missiles, elle ne voyait aucun signe des Manticoriens. Évidemment, le commandant ennemi – où qu'il se cachât – obtenait d'excellentes informations sur sa force grâce aux deux espions, mais elle ne s'en inquiétait pas trop. Guerre électronique ou pas, il n'avait aucun moyen de se faufiler à portée de missiles sans qu'elle le repère et, à moins qu'il ne se soit trouvé pile au bon endroit lorsque les premiers rapports d'incursion étaient arrivés à la vitesse de la lumière, impossible qu'il ait eu le temps de se mettre en position d'attaque – une position qui ne soit pas suicidaire, s'entend –sans faire donner ses impulseurs à pleine puissance.

Pourtant, malgré son raisonnement, elle se sentait indéniablement tendue. Elle avait presque atteint le renversement, alors où se terraient ces salauds ? Ils auraient dû se montrer, depuis le temps... sauf s'ils avaient décidé d'abandonner Hancock sans résistance.

Si les données dont elle disposait sur leur force étaient exactes, ce serait sans doute une sage décision – qui toutefois ne cadrait pas du tout avec l'idée qu'elle se faisait de la flotte manticorienne. Édouard Saganami avait fixé les normes d'engagement de la FRM lors de son dernier combat : il avait péri en défendant un convoi contre un ennemi qui pour un navire manticorien en alignait cinq. Ses héritiers s'étaient montrés dignes du fondateur au fil des siècles, et une pareille tradition ne se bâtissait pas en un clin d'œil. Elle ne pouvait pas imaginer qu'un amiral manticorien la laisse s'effilocher sans combattre.

Non, il était là quelque part et il préparait quelque chose. Elle ne le voyait pas, mais elle n'en avait pas besoin pour le deviner.

Arrêt de la propulsion dans cinq minutes, annonça Oselli.

Merci, Charlotte. » Honor baissa les yeux vers son écran, qui affichait désormais le visage de Mark Sarnow, et elle ouvrit la bouche.

« J'ai entendu », fit-il. Son expression semblait moins crispée qu'auparavant. En fait, il avait l'air presque détendu, comme si lui aussi se sentait soulagé maintenant que l'heure de vérité approchait. Soulagé aussi d'être arrivé si loin sans se faire repérer, se dit amèrement Honor. Les cuirassés havriens avaient opéré leur retournement vingt-huit minutes plus tôt, et ils n'auraient sans doute pas continué à décélérer s'ils avaient su que l'ennemi se trouvait droit devant eux.

« Bien, monsieur. Des ordres ?

Non.

Très bien, monsieur. »

Elle se radossa, posa les coudes sur les bras du fauteuil et reporta son regard vers l'affichage de position. Six heures et quart s'étaient écoulées depuis l'arrivée des Havriens ; les points lumineux écarlates représentant les vaisseaux du mur ennemi avançaient dans leur sillage et décéléraient constamment, tout en continuant de les rattraper à plus de vingt mille km/s. Et le fait qu'ils agissaient exactement comme les défenseurs de Hancock le souhaitaient ne rendait pas leur approche moins décourageante.

« Le réseau Argus signale quelque chose, monsieur. »

Rollins s'immobilisa et jeta un bref coup d'œil au capitaine Holcombe. Le chef d'état-major était penché sur l'épaule du capitaine Santiago, les yeux fixés sur le visuel de l'officier détecteur, et l'amiral s'imposa d'attendre sans commentaire que les informations se précisent.

« Cinq vaisseaux, monsieur, dit enfin Holcombe. Accélération d'environ quatre virgule neuf km/s'. Ils se trouvent à l'autre extrémité du système et s'éloignent de la base manticorienne – ainsi que de l'amiral Chin – vers l'hyperlimite. » Il consulta l'indicateur temporel. « Le décalage de transmission depuis les plates-formes qui les ont détectés s'élève à trente-trois minutes, monsieur.

Identification ?

Ils sont assez gros, monsieur, répondit Santiago. Pour soutenir cette accélération, il s'agit sans doute de croiseurs de combat, mais nous n'avons aucun moyen de le confirmer.

Une escorte ?

Aucun signe, monsieur.

Je vois. » Rollins plongea les mains plus profondément dans ses poches et reprit ses allées et venues. Cinq croiseurs de combat potentiels qui s'éloignaient. Logique, surtout si les défenseurs ne s'attendaient pas à l'assaut. Ils ne pouvaient pas avoir entassé tout le personnel de la base dans si peu de navires mais, s'ils devaient répondre à une situation d'urgence et organiser une évacuation à la volée pour sauver qui pouvait l'être, le timing était cohérent. Seulement, où était l'escorte ?

Il fronça les sourcils et accéléra le pas. Les capteurs Argus avaient repéré quelques contre-torpilleurs et croiseurs positionnés pour couvrir les approches les plus probables depuis Seaford, sans parler des boîtes de conserve qui s'accrochaient aux flancs de Chin. Les Manticoriens avaient peut-être détaché toutes leurs unités légères en patrouilles. Cela expliquerait d'ailleurs l'absence d'unité écran autour des croiseurs de combat, mais même...

Ed, envoyez un message au Nouvelle-Boston, fit-il. Prévenez l'amiral Chin qu'Argus confirme le départ de cinq unités ennemies, peut-être des croiseurs de combat. Donnez-lui leur vecteur et soulignez que notre identification n'est pas formelle.

Bien, monsieur. Dois-je lui donner l'ordre de les poursuivre ?

Surtout pas ! s'exclama Rollins. Elle ne pourrait pas les rattraper et, s'ils nous préparent un coup en douce, pas la peine de faire ce qu'ils attendent de nous.

Bien, monsieur. »

« Paré à éteindre les impulseurs. Extinction », fit Oselli. Sur quoi le chef Constanza coupa aussitôt la propulsion du Victoire.

« Rotation, ordonna calmement Honor. Georges, confirmez l'instruction au reste du groupe d'intervention.

À vos ordres, madame. » Monet parla dans son micro car le réseau de communication du groupe dépendait désormais de sa console, tout comme celle de Chandler contrôlait maintenant le réseau tactique. La section communication de l'amiral Sarnow était reliée aux capteurs gravitiques du Victoire : elle recevait directement les données des plates-formes de détection supraluminique et les transmettait au CO.

« Rotation en cours, madame », murmura le chef Constanza pendant qu'elle faisait doucement effectuer un demi-tour au croiseur de combat afin de présenter sa proue à l'ennemi en approche. L'opération fut lente car, bandes gravitiques coupées, le Victoire manœuvrait comme un éléphant – un éléphant paresseux –, à la seule force de ses réacteurs d'attitude. Les capsules parasites qui traînaient à la poupe n'arrangeaient rien, pourtant c'était pour elles que l'on réorientait les vaisseaux. Les systèmes furtifs du Victoire pouvaient faire beaucoup pour le dissimuler à ses ennemis, mais les capsules à l'extrémité des faisceaux tracteurs n'étaient pas efficacement couvertes. La seule façon de les cacher consistait à les placer dans l'ombre du navire.

« Toutes les unités ont opéré la rotation, madame, annonça enfin Monet.

Merci. » Honor baissa les yeux vers l'écran qui la reliait au pont d'état-major, et Sarnow acquiesça.

« Et maintenant, fit-il sereinement, nous attendons. »

« Encore un message du vaisseau amiral, madame », annonça l'officier de com de Chin. Le contre-amiral haussa un sourcil. « Argus signale que les sources d'impulsion quittant la base maintiennent le même vecteur vers l'hyperlimite.

Merci. »

Chin échangea un regard avec son chef d'état-major et son officier détecteur. Le capitaine de frégate Kiim plissait le front tout comme elle, mais le capitaine DeSoto semblait insouciant. Ce qui ne voulait pas dire grand-chose : l'officier détecteur était bon technicien mais il n'avait pas l'imagination du chef d'état-major.

Elle se laissa tomber dans son fauteuil de commandement et croisa les pieds en s'adossant pour réfléchir. Elle ne ressentait plus aucune impatience, comme si l'apparition de ces signatures d'impulsion de l'autre côté de la base avait effacé une part de sa tension. Mais l'ombre d'un doute hantait son esprit.

Ces navires devaient être des croiseurs de combat pour soutenir une telle accélération, et ils la maintenaient depuis trop longtemps pour n'être que des drones de guerre électronique. Elle qui était si convaincue que les Manticoriens tenteraient quelque chose avant d'abandonner docilement la base à laquelle ils avaient consacré tant d'argent, d'efforts et de temps...

« Distance à la base ? demanda-t-elle à DeSoto.

Bientôt cent huit millions de kilomètres, madame. »

« La distance à la base est maintenant de cent un millions de kilomètres, monsieur, annonça Honor à Mark Sarnow qui hocha la tête.

Paré à virer et à faire feu. » Sa voix de ténor avait une légère rudesse, seul signe de la tension éprouvante des deux dernières heures. Le respect qu'Honor avait pour lui augmenta encore d'un cran. Les cuirassés avaient réduit la distance de plus de quatre-vingt-treize millions de kilomètres et leur vélocité demeurait plus élevée de presque cinq mille six cents km/s. S'ils lançaient la poursuite à puissance maximale maintenant, ils pouvaient imposer aux Manticoriens un combat d'armes à énergie malgré leur plus grand potentiel d'accélération. Elle savait tout des stratagèmes que Sarnow comptait utiliser pour les ralentir car elle l'avait aidé à les mettre au point, mais elle savait également ce qui se produirait en cas d'échec. Il y avait là trop de navires ennemis pour qu'une simple dispersion sauve ses croiseurs de combat de l'issue d'une poursuite acharnée, et il l'avait délibérément accepté afin d'optimiser le seul véritable coup qu'il pouvait leur porter. Il fallait pour cela un immense courage intellectuel ou un manque total d'imagination.

Elle observa de nouveau son visuel et laissa ses pensées se tourner vers les capsules parasites. Le compensateur d'inertie nouvelle génération du Victoire et ses impulseurs plus puissants lui permettaient d'en remorquer sept; l'Achille, l'Agamemnon et le Cassandre pouvaient en gérer six chacun, mais les navires de classe Redoutable, plus vieux, n'en tiraient que cinq. « Que » cinq. Elle esquissa un sourire à cette idée.

Honor se sentait de plus en plus tendue. Une première pointe d'impatience lacérait son calme professionnel tandis que les kilomètres défilaient. Enfin Mark Sarnow parla depuis l'écran situé au niveau de son genou droit.

Très bien, dame Honor, dit-il sur un ton très militaire. Exécution !