J’avais invité Lauran Saléni, le pharmacognoste, et Derrone, le guérisseur, pour parler de leur rôle de première importance dans cette enquête. Une sorte de bilan de campagne.
– Friedel croyait que son eczéma disparaîtrait en découvrant l’enfant désigné par la prophétie, leur dis-je.
– Or ses crises revenaient parce qu’il manipulait la Mandrava Rici Natura, une plante puissamment allergisante, dit le pharmacognoste.
– Il a toujours cru à la présence permanente de son problème de peau alors qu’il avait une forme très douce, presque invisible depuis plus d’un an, ajoutai-je. Ce qui explique qu’au mois d’octobre, lorsque je l’ai rencontré, il n’avait pas de marque visible sur le visage. Son chapeau cachait son crâne qui, lui, était sévèrement attaqué.
Je m’adressai au guérisseur.
– Comment avez-vous connu le Moine ?
Derrone soupira et ferma les yeux pendant quelques secondes. Lorsqu’il les rouvrit, j’aperçus pour la première fois ses prunelles minuscules qui brillaient.
– Nous étions voisins et sommes devenus amis du premier jour de son arrivée en France et jusqu’à sa mort. Il présentait une allergie à je ne sais quoi…
– Qu’est-ce qu’il avait ?
– Une bronchite chronique. Je l’ai soigné. Il était fasciné. Je lui ai appris à manier les baguettes et il est devenu un grand sourcier. Il avait ce don et cette éthique basée sur le désintéressement et le dévouement. Les gens ont commencé à le consulter par un de ces hasards qui n’existent pas.
– On venait le voir pour des guérisons ?
– Non, il concentrait son activité sur la recherche de sources et sur la divination. C’était un grand voyant. C’est un aspect qui ne m’a, personnellement, jamais intéressé. En 2002, Nathan est né. Gabriel s’est pris de passion pour le fils d’Alisha. Cet enfant restait des heures à contempler la nature.
Le magnétiseur s’interrompit et réfléchit.
– Un jour, en août 2004, Gabriel a eu une attaque. Il est resté alité pendant une semaine. Je l’ai veillé jour et nuit. Il ne voulait pas aller à l’hôpital et je ne pouvais rien pour lui. Il s’était fragilisé le cœur en constatant son incapacité à changer les hommes. « Chaque fois qu’un arbre tombe, que ses racines côtoient le ciel, je perds foi en l’humanité », disait-il.
– Pourquoi n’a-t-il pas transmis ce qu’il savait des plantes à son fils ?
– Ce n’est pas faute d’avoir essayé ! Puis, Gabriel a eu une nouvelle crise. Il souffrait beaucoup, la paralysie le gagnait, il ne pouvait presque plus parler. Il a écrit son testament et me l’a confié ainsi qu’à son fils Marcus. Le grand benêt a quitté la France pour Londres ce jour-là. Laissant son père seul. Le soir même, j’ai compris à son regard que Gabriel voulait me confier quelque chose d’important. Au prix d’incroyables efforts, il a réussi à murmurer : « Alisha est douée, il faut qu’elle veille sur la reine Élisabeth. »
– Que voulait-il dire ?
– Il avait donné ce nom à l’une des reines de ses abeilles. Il m’a dit : « Le miel est l’unique soleil que nous sachions récolter et ce soleil va s’éteindre. Ce que j’ai écrit est un testament, celui des abeilles. Il suffit de les observer pour comprendre où va le monde. On ne peut plus fermer les yeux. » Gabriel Comte a écrit cette prophétie pour que nous changions notre rapport à la nature. Je sais que vous me comprenez, insista Derrone.
Je hochai la tête sans rien dire.
– Peu après Gabriel a ajouté : « J’ai une amie, elle vient d’Afrique… elle m’a beaucoup aidée… elle m’a même sauvé la vie à sa façon. Je n’avais plus rien à manger… j’ai tué des petits mammifères en enduisant mes flèches de sa sève blanche… une sorte de latex toxique. C’est Gisèle, l’euphorbe. »
– Laquelle ? interrogea le pharmacognoste. Il en existe des centaines.
– Une Euphorbia coerulescens. Cette plante ne l’a jamais quitté.
Derrone ferma les yeux à nouveau et s’immergea dans ses souvenirs.
– Il m’a montré le végétal en forme de cactus, planté dans un pot, près de lui et m’a dit : « Tu vas la planter au coin de la maison, elle sera à l’abri des vents du Nord. Je lui ai parlé, elle est d’accord. Les araignées aiment s’y cacher et Nathan aime les araignées. Quand tu planteras Gisèle, tu lui diras que je suis mort comme un homme, je n’ai pas la capacité de renaître de mes vieilles racines. Dis-lui que de là-haut, je veillerai sur elle et sur ses sœurs. Elles doivent tenir bon. Dis à toutes les plantes et aux abeilles que j’ai confiance en elles et que je reste leur ami. »
Lauran Saléni souriait en écoutant.
– Je l’ai envoyé balader. Il allait se reposer et s’en occuper lui-même. Mais il n’a plus dit un mot et j’ai compris que donner un sol à Gisèle était sa dernière volonté. Sur un cahier, il a écrit : « À ma mort, achète la maison et veille sur l’euphorbe. » Je le lui ai promis. Il s’est éteint peu après.
– Pourquoi ne l’avait-il pas plantée lui-même ? demanda Saléni.
– Il rêvait de repartir en Afrique et n’envisageait pas de vivre sans cette plante. Il l’appelait son ange gardien et la protégeait du climat océanique en la laissant dans un grand pot qu’il rentrait en hiver.
– Et Marcus, le fils ? demandai-je.
– Il n’a jamais revu son père vivant. Pour moi, il est responsable de sa mort. Il n’a cessé de décevoir Gabriel.
– Il est réellement gourou d’une secte ? demanda le pharmacognoste.
– Oui et ils sont dangereux, répondit Derrone. Au point que je croyais Marcus coupable. Leurs actions reposent sur des théories justes. Des personnes plus sensées se battraient contre tout ce qui modifie l’énergie du monde et sa biodiversité. Eux ont pris le parti, au contraire, d’accélérer le processus de la destruction.
Marcus Comte, libéré, avait retrouvé Londres le soir suivant la capture des coupables. Je me tournai vers le pharmacognoste et lui demandai :
– Cette prophétie… ce testament des abeilles, devrais-je dire, est à l’origine de tout… il a inspiré le criminel, tout de même. Ne valait-il pas mieux que Gabriel ne l’écrive jamais ?
– Ne confondez pas. Nous sommes responsables. Coupables de crimes naturels à grande échelle, dit le scientifique. La prophétie peut aider à une prise de conscience du grand public.
– Vous pensez que la nature peut disparaître et l’humanité avec ?
– La nature, les arbres sont des êtres pluriels. À l’origine, nous sommes comme les arbres. Vous êtes né plusieurs. Je suis né plusieurs. À votre naissance, vous pouviez être trente, cent personnes différentes. Vous avez imaginé pouvoir être instituteur, pompier, vétérinaire, charcutier, que sais-je. La vie s’est chargée de vous réduire et de me réduire à un seul individu. C’est la raison pour laquelle je mourrai seul et vous pareillement.
– Qu’est-ce que ça change ?
– Lorsqu’un homme naît, il y a un peu plus de pollution, un peu plus de gaz carbonique, un peu plus de guerre, un peu plus de destruction, un peu plus de déchets. Un arbre qui pousse, c’est une ville souterraine pour les insectes qui se crée, un abri pour les oiseaux et les rongeurs qui émerge, un parasol géant pour les broussailles et les buissons qui s’impose, un rempart contre les bourrasques et les inondations qui tient bon, une usine à oxygène qui grandit et plusieurs êtres, mousses et lichens y vivent en synergie. D’un tronc coupé, les racines se prolongent et créent un autre arbre, cent mètres plus loin. Le jour où nous considérerons les végétaux comme les seuls êtres multiples à ne savoir que donner, nous aurons acquis suffisamment de sagesse pour apprendre de la nature comment être immortel.
– Un jeu d’enfant, dis-je.
– Vous ne croyez pas si bien dire, affirma Derrone. C’est le message principal de la prophétie : garder tout au long de sa vie le questionnement existentiel d’un enfant.
– Vous qui l’avez bien connu, pourquoi a-t-il désigné Nathan dans la prophétie ? Ce n’était pas très prudent.
– Le Moine était un grand voyant et s’inquiétait pour le garçon. Il avait acquis la certitude que le fils d’Alisha allait rencontrer un homme très malfaisant en 2008, et qu’au travers de cette rencontre avec le mal, la lumière vaincrait. Mais au-delà de Nathan et de cette terrible année, je crois qu’en écrivant « Et Mwulana apportera la lumière », il évoquait le pouvoir qu’ont les enfants de nous confronter à nos réalités en posant de vraies questions. Si seulement nous pouvions, en écoutant leurs interrogations, remettre en question notre manière de vivre, alors nous trouverions notre chemin. Mais peut-être sommes-nous voués à disparaître. Nous les hommes, ne sommes capables d’offrir un peu de nous-mêmes à la nature qu’à l’heure de notre mort. De manière inconsciente et seulement aux vers de terre.
À vingt kilomètres de là, Nathan courut vers l’euphorbe. Il s’accroupit et jeta un œil à Viviane. L’araignée reposait au fond de sa toile. Cherchant un insecte, le garçon vit une abeille qui remuait sur le sol. Les ailes repliées, elle tournait sur elle-même, l’abdomen glissant sur la terre gelée. Ses pattes remuaient en une danse frénétique. Soudain, elle s’immobilisa. Nathan s’approcha et souffla un air chaud sur l’hyménoptère. Le corps inerte se souleva et retomba trois centimètres plus loin. Il saisit délicatement une de ses ailes et déposa l’abeille au creux de sa main. Le garçon pencha la tête vers l’araignée et hésita. Puis il lança sa main vers le ciel.
« Vole ! » dit-il.
Et l’abeille s’envola.