Samedi 8 novembre 2008
J’avais convaincu Lauran Saléni, le pharmacognoste, de nous rejoindre chez moi, à Gentilly, pour un compte rendu en présence de l’équipe. Jane refusa, prétextant qu’elle réservait ses samedis à ses amis, pas au bureau. Berckman ne fit aucun commentaire. Il avait essayé de joindre la jeune femme sur son portable pour s’excuser mais elle n’avait pas répondu. Honfleur lança un : « Vous me raconterez » sans plus d’explication.
Nous nous installâmes dans le salon, face à la baie vitrée.
– Commençons sans tarder, proposa le pharmacognoste.
– Comment déceler la présence de la Mandrava Rici Natura ? demanda Berckman.
– Vous devez prélever les tissus stomacaux de la victime et chercher la présence des alcaloïdes et polypeptides dans un délai de six à huit heures après l’ingestion. Passé ce laps de temps, les sucs gastriques nettoient les parois et font disparaître les traces de poison.
– Où trouve-t-on la plante ?
– Hors de nos latitudes, à moins d’avoir une serre chauffée, perfectionnée, avec diffuseur d’humidité.
– Encore une serre ! Pour les lotus et maintenant la Mandrava ! s’écria Berckman.
– Un système professionnel ? suggérai-je.
– Pas forcément. Certains amateurs sont très éclairés sur la question.
– Où pourrions-nous obtenir quelques échantillons ?
– En France, je n’en sais rien, mais il existe un jardin des poisons dans le nord de l’Angleterre.
J’échangeai un regard avec Berckman en songeant à la secte des Bee Free, située elle aussi en Angleterre.
– The Poison Garden, un parc installé dans la propriété du château d’Alnwik, réunit les spécimens les plus toxiques de la flore, reprit Saléni. On doit cette initiative à une très grande famille aristocratique britannique. Un de mes amis, le professeur Pétrier, les connaît bien. La duchesse Jane Northumberland l’a invité à l’inauguration, en 2006. Nous pourrions le consulter.
– Excellente idée. Que pensez-vous des OGM ?
– Quel rapport avec la Mandrava Rici Natura ?
– Il se peut qu’il existe un lien, dit Berckman.
– Certaines personnes les considèrent comme des aliments sûrs. Mais, douze années de production ne sont pas suffisantes pour étudier les effets réels sur l’organisme. Nous n’avons pas de recul. Des recherches menées en 2006 par l’université d’Urbino en Italie prouvent néanmoins que des rats ayant consommé du soja transgénique ont subi des lésions sur différents organes tels que le foie, le pancréas et les testicules. Nous n’avons aucune idée du rôle de ces plantes modifiées génétiquement dans l’apparition de nouvelles maladies.
– Tout le monde ne mange pas d’OGM, dis-je.
– C’est ce que vous croyez. Pendant des années, on a alimenté les bovins et les ovins avec des farines animales sans informer le grand public. Ces pauvres herbivores ont mâché des granulés de viande jusqu’à contracter la maladie de la vache folle. Il a bien fallu l’avouer : en les nourrissant de viande morte, on avait transformé les herbivores en charognards. Aujourd’hui, on a remplacé ces farines animales par des protéines végétales.
– Du soja ?
– Parfaitement. Il faut fabriquer de la viande, vite et à tout prix. L’histoire remonte au temps du plan Marshall, après la Seconde Guerre mondiale, au moment où l’Amérique aidait l’Europe à se reconstruire. Un traité international stipulait que l’Europe ne devrait jamais produire de soja. À l’époque, les Français trouvèrent l’idée saugrenue, mais ils signèrent, tout en se gargarisant de la fantaisie d’un tel accord. Puis, on encouragea la production de fourrage à base de maïs bien français, l’ensilage, une alimentation bovine connue pour sa déficience en protéines qu’il fallait compléter de granulés de… soja. Or le soja importé des États-Unis est à 90 % OGM. Il nourrit l’ensemble de nos vaches, porcs et moutons français, asséna le pharmacognoste. Il n’y a pas obligation d’étiquetage outre-Atlantique. Le porte-parole du ministère de l’Agriculture français a d’ailleurs reconnu que la majorité des bêtes élevées en France sont alimentées en plants génétiquement modifiés. La viande, le lait, les œufs sont issus, sans qu’on le sache, de l’agriculture expérimentale. Des OGM conçus pour être stériles, pour résister aux antibiotiques ou encore générer leurs propres insecticides.
Saléni demeurait très pessimiste. L’émergence de la maladie de la langue bleue, un sérotype viral transmis par un moucheron piqueur, montrait combien le bétail européen semblait fragilisé. Premier cas aux Pays-Bas, le 31 août 2006. Le 26 octobre 2007 – un an après ! – on dénombrait plus de trente et un mille élevages de bovins et d’ovins européens décimés par la fièvre catarrhale ovine, son petit nom scientifique. Réponse du ministère de l’Agriculture en mars 2008 : on traitait l’ensemble du bétail français avec une double dose de vaccin obligatoire mis au point en quelques mois seulement.
Encore un traitement que l’homme s’inflige sans aucun recul, conclut Lauran. Qui sait ce que ce vaccin va provoquer chez l’homme ? Par ailleurs, on écoule le stock de farines animales en le donnant aux saumons d’élevage. Pas besoin d’être grand prophète pour dire que l’apport de protéines est en train de devenir une source de gros ennuis de santé pour les humains.
– C’est hallucinant, dit Berckman.
– Aujourd’hui, il est, semble-t-il, plus valorisant de gérer un problème que d’agir avant que le problème n’apparaisse. Voici un exemple : si un chercheur étudie le moyen d’empêcher des milliers de personnes d’attraper le chikungunya – maladie virale grave transmise par le moustique –, il trouvera qu’une méthode pérenne, naturelle et efficace consisterait à favoriser la présence des chauves-souris. Le mammifère volant ingurgite plus de six cents moustiques à l’heure et s’adapte remarquablement à de petites maisons en bois dissimulées dans les arbres.
Malheureusement, disait Saléni, personne aujourd’hui ne finançait de tels projets. À l’inverse, on privilégiait les actions radicales : la vaporisation de tonnes d’insecticides qui tuaient aussi les dernières chauves-souris. Il n’y avait plus d’insectes, puis plus d’oiseaux, etc. Et l’on oubliait un peu vite que coccinelles, abeilles pollinisatrices et fruits disparaîtraient par la même occasion. Le plus absurde était que les moustiques reviendraient l’année suivante, résistants au produit chimique, sans prédateur et porteurs du chikungunya. C’est comme ça pour tout. Les villes ne sont plus que béton. Les trottoirs, le tour des arbres, les routes. L’eau ne peut rejoindre la terre. À chaque nouvelle inondation grave, les présidents de la République cherchent le coupable. La réponse est évidente : les mairies qui couvrent leur espace d’asphalte et de béton. Ces mêmes mairies feront appel à des subventions de l’État pour financer les dégâts. Pourquoi anticiper si l’on peut réparer à coups de millions d’euros ? On cherche la cause, sans jamais remettre en question l’intelligence humaine. Même chose : pourquoi évoquer les dangers de l’aluminium lorsqu’on peut financer la recherche sur la maladie d’Alzheimer ? L’aluminium, métal présumé coupable de l’émergence de la maladie, intègre quotidiennement le corps des femmes et hommes depuis la fin des années quatre-vingt-dix à cause, notamment, des déodorants antitranspirants. Fait troublant, cette maladie connaît un essor spectaculaire depuis huit ans, au point qu’on la surnomme la maladie de l’an 2000.
– Tenez, je suis sûr que votre déodorant contient de l’aluminium, conclut Saléni.
– Je vais voir, dis-je en me dirigeant vers la salle de bains. C’est noté où ?
– Au dos, à ingrédients.
– Vous avez raison.
– Les personnes atteintes d’Alzheimer présentent, toutes, une concentration importante d’aluminium dans le cerveau. Par précaution, vous devriez changer de déodorant. Certaines marques n’en utilisent pas. Autre aberration (Saléni s’emportait) : le dioxyde de carbone. Les molécules de ce gaz, soluble dans l’eau, achèvent leur pérégrination dans les océans. Le phytoplancton, un micro-organisme végétal qui dérive dans la mer à faible profondeur a pour mission de l’absorber, puis de rejeter de l’oxygène. La qualité de notre atmosphère dépend donc directement de la capacité de la mer à engloutir ce gaz. Mais s’il devient trop important en quantité, cela saturera les océans, qui deviendront acides et asphyxieront le phytoplancton. À terme, le dioxyde de carbone ne sera plus absorbé par les océans, en réalité les vrais poumons de la terre.
Christian écrasa sa cigarette.
– Demain, les plus fortunés ne seront pas les grandes familles pétrolières, il n’y aura plus de pétrole en 2040, mais ceux qui auront mis au point un procédé capable d’absorber le dioxyde de carbone à grande échelle. Alors pourquoi s’arrêter de polluer quand on peut dépenser des fortunes pour faire disparaître le gaz ? Pourquoi dirait-on que notre fertilité dépend directement de la proximité de l’homme avec la nature, alors qu’il est plus rentable de le gaver d’hormones ? On en revient aux mêmes constats qu’avec les OGM. Agir après, pour réparer, plutôt qu’anticiper.
– Nous possédons un document qui évoque en substance ce que vous venez de dire sur la stérilité. Qu’en pensez-vous ? lui demanda Berckman en lui présentant la prophétie.
Saléni prit le testament, le parcourut lentement puis le déposa sur la table.
– Ce document traite les producteurs d’OGM de savants fous incapables de gérer à long terme les changements qu’ils provoquent. Quant aux autres notions, j’ai peur de ne pas tout comprendre.
– Nous travaillons actuellement à son décodage, précisai-je.
– La prophétie est écrite par le meurtrier ?
– Non. Mais il est probable qu’il s’en inspire. Autre chose, ajoutai-je. Grâce à une sorte de signature (je songeais au lotus), nous savons que les coupables ont déposé la Mandrava deux jours avant les meurtres dans le deuxième cas, un jour seulement dans le troisième. Pourquoi le poison ne réagit-il pas, chaque fois, dans les mêmes délais ?
– Tout dépend de sa concentration et du mode de dispersion. Rappelez-moi les circonstances des différents meurtres, je vais vous expliquer.
– Cas numéro un. Une famille vient de petit-déjeuner. L’homme prend une douche, puis il tue sa femme, sa fille et se suicide.
– Il peut s’agir d’un empoisonnement des aliments ou de l’eau de la douche si elle est avalée. Quels comportements ont eu la femme et la fille face à l’agressivité du père ?
– Elles se sont défendues.
– Alors, je pencherais pour l’eau de la douche. Si c’était alimentaire, vous auriez eu une attitude similaire à celle du père.
– Les crimes suivants sont multiples. Une femme, au cinquième étage, dîne chez elle et se couche. Un peu plus tard dans la nuit, elle saute par la fenêtre. Un père et son fils lisent une bande dessinée sur le lit du gamin et meurent. Une autre famille dîne et s’écroule. Un étage plus bas, deux enfants décèdent dans leur bain. La mère, le père et l’aîné meurent, sans bouger de leur place. Le dernier locataire est photographe, il revient de voyage, se lave les dents et décède.
– L’aspect alimentaire me semble incongru. Cela impose au meurtrier un empoisonnement de toute la nourriture. Sur un immeuble entier, ça ne tient pas.
– Je me demande si l’eau du robinet ne serait pas le dénominateur commun, dis-je.
– Effectivement. Ce mode de dispersion permet d’éliminer, en simultané, toutes les personnes présentes dans un même bâtiment. Je suis prêt à parier que la plante a été déposée dans les canalisations, juste après le chauffe-eau. Les cinquante litres d’eau chaude requis pour le bain des deux enfants ont certainement déclenché l’infusion de la plante. Les feuilles ainsi délitées ont continué à se désagréger et à se répandre dans les tuyaux. Le bain a servi de catalyseur, ça me semble évident. Il a suffi à tous les autres de boire un ou deux verres d’eau du robinet, peu de temps après, pour être empoisonnés. La dissolution de la plante a eu lieu suffisamment rapidement pour que la concentration du poison dans l’eau provoque des morts instantanées, sans aucun délire.
– À part celle du cinquième.
– Elle se couche tôt, boit une eau moins concentrée en poison au milieu de la nuit, devient folle… et saute.
– C’est pour ça que les heures des décès n’étaient pas les mêmes ! dis-je.
– On va inspecter les canalisations et le ballon d’eau chaude des Luzignan, proposa Berckman avec enthousiasme.
– Il y a deux autres gamins. Le premier, Jordan Jolih, j’ai peu d’éléments. Le deuxième, Corentin Villon, a bu un chocolat chaud avant de se jeter sur la route…
À cet instant, je compris : la mère de Corentin s’était contentée de faire couler l’eau avant de l’ajouter, chaude, au Banania.
– OK pour l’eau du robinet dans ce cas-là aussi, conclus-je.
Le moment était venu d’informer le juge Gutineau de l’avancée de l’enquête.