7

L’hiver précoce avait découragé les fêtards. Paris était désert. Je roulais à quatre-vingt-dix à l’heure en me félicitant de n’être pas rentré à pied du bureau. Je n’avais pris le temps ni de me raser ni de changer de vêtements. Un jean noir, une chemise, un pull gris chiffonné, et deux épis récalcitrants qui refusaient de s’abaisser malgré mes cheveux coupés en brosse, me donnaient l’air d’un héron huppé au réveil. Je débarquai 4, rue du Moulin-Vert dans le quatorzième arrondissement, vingt-deux minutes après le coup de fil de Ponstain.

Une voiture tricolore barrait la rue d’Alésia. Je brandis mon badge, me frayai un passage et stationnai à deux cents mètres du lieu d’intervention. Les bâtiments, contemporains pour la plupart, couraient sur cinq étages et donnaient sur une large allée pavée à l’ancienne. Le périmètre interdit au public me semblait disproportionné. J’avançai à grandes foulées. À quinze mètres de l’attroupement, je compris. Un corps gisait à terre, camouflé par une couverture. Immobiles, les brancardiers et le médecin confirmaient par leur attitude qu’il était trop tard. Un coup d’œil à la foule me permit de comptabiliser une dizaine de policiers, autant de pompiers et d’ambulanciers, trois journalistes et cinq autres personnes, dont certainement le maire de l’arrondissement. Un triste record d’affluence, digne d’une remise de prix. Je soulevai le ruban et le fis glisser derrière mon dos, puis me dirigeai vers un des hommes en tenue que je connaissais bien. Benito Garay, commissaire de police urbaine de proximité. Nous avions la même ancienneté, vingt ans de terrain et plusieurs scènes de crime en commun. Un fait plus cocasse nous liait. Sans le savoir, nous avions été amants de la même femme pendant près de trois mois. Il y avait eu quelques explications musclées. Depuis, on se tutoyait et la dame avait disparu dans la foulée.

– Salut, Clivel, tu es tellement bon qu’ils te laissent seul à la permanence ? s’amusa le commissaire.

– Je dors tout habillé, alors tu sais, pas beaucoup de mérite… Berckman et le petit ne vont pas tarder. Dis-moi de quoi il s’agit avant que le procureur et toute la smala déboulent.

Comme deux journalistes s’approchaient, nous entrâmes dans le hall du bâtiment.

– Une femme s’est défenestrée du cinquième étage. Nuque brisée, morte sur le coup, annonça Garay.

– Des témoins ?

– Les voisins d’en face. Ils ont entendu crier au secours. Quand ils ont regardé, elle avait déjà plongé.

– Qui vous a appelé ?

– Le toubib du SAMU. Personne ne bougeait dans l’immeuble, ça l’a inquiété.

– Quel est le bilan ? demandai-je.

– Treize morts, dont un journaliste.

– Ton avis ?

– Aucune idée, mais y a un détail qui m’emmerde. Toutes les portes d’entrée étaient fermées de l’intérieur.

Ça promettait.

– Bon. J’ai quinze minutes avant que le procureur se pointe, une minute pour qu’il convoque la Crim’ et trois heures avant que la flicaille de luxe se ramène avec les pompes en croco et le brushing impeccable.

Garay hocha la tête d’un air entendu. Je jetai un œil à ma montre, inquiet de l’absence prolongée de Berckman. Je lui envoyai un texto : finis ton poker, il y a urgence !

Je m’approchai du corps et soulevai la couverture en considérant la morte. Je détestais les chutes. Trop de matières dispersées. Les membres paraissaient disloqués, signe d’un décès instantané. De nombreuses traces de coupures sur le torse ainsi qu’un morceau de verre, planté dans le bras. Son visage exprimait la stupeur. La victime portait un pyjama long, en coton. Je fouillai ses poches, vides. Je la recouvris et grimpai jusqu’au cinquième étage. La porte d’entrée donnait sur une grande pièce décorée de masques représentant différents animaux à la manière de totems. Dans l’appartement, aucune trace d’effraction, de lutte, ni même d’activité. Point troublant : elle n’avait pas ouvert la fenêtre avant de sauter du cinquième, elle avait traversé la vitre. Si quelqu’un l’avait poussée, comment était-il ressorti ? Je me penchai par l’ouverture et observai le mur. Une grille en fer forgé retenait quelques pots de fleurs à douze mètres du sol. Dans la chambre, un lit défait, un seul oreiller. Elle vivait seule. Les poubelles et les tiroirs de la table de nuit ne cachaient aucune substance illicite. Le lave-vaisselle, presque vide, indiquait qu’elle avait pris son dîner chez elle. J’examinai son sac à main. La carte d’identité m’apprit qu’elle se nommait Rosa Arturo Costa. Je notai le nom sur mon calepin non sans avoir tracé un de mes gris-gris sur la couverture.

Concentré sur ma fouille, je découvris soudain deux hommes qui déambulaient dans le salon. Le procureur et le préfet de police s’approchèrent, tous deux en longs manteaux anthracite. Je demeurais convaincu que les personnalités de même rang uniformisaient leur apparence dans un souci d’appartenance. « Dupont et Dupond », pensai-je, non sans complexer à cause de mes vêtements froissés.

– Vous êtes seul ? demanda le procureur.

– Mes collègues sont aux étages inférieurs, mentis-je.

– Une grosse affaire ?

– On n’a pas fini l’inspection.

– Il y aurait une « huile » au premier étage ?

– Juste un journaliste, répondis-je.

– La cause des décès ?

– Inconnue à ce stade de l’enquête.

Sans un mot, « Dupont » prit son portable et composa le numéro de l’état-major.

– Bon, je saisis l’affaire. Je me suis déplacé, c’est une situation compliquée. L’une des victimes est journaliste. Prévenez la Crim’.

Ben voyons…

Il coupa la communication et me tendit la main d’un air sévère pour signifier qu’il partait.

– Vous comprenez que je vous dessaisisse, je suppose.

Je ne répondis pas. Le procureur n’attendait d’ailleurs aucune réponse. Le préfet glissa un habituel : « Continuez à faire votre travail. » Rien de très encourageant.

Le jeune Honfleur me rejoignit enfin, alors que les deux hommes sortaient. Berckman arriva trois minutes plus tard. Il portait, lui aussi, sa tenue de la veille. Visage anguleux et joues creusées par la fatigue, le chef enquêteur affichait le regard absent et la moue atone des grandes soirées de poker.

– Tu plumais tes potes avec ta chance habituelle de… ? dis-je en un malheureux réflexe.

– Pourquoi on est là ? m’interrompit-il en me lançant un regard noir.

– Pour rendre service.

– Qu’est-ce que ça donne ? bougonna-t-il.

– Trop gros pour nous, ça file à la Crim’.

Il leva les yeux au ciel, l’air de dire : qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? Je fis semblant de ne rien voir et ajoutai :

– On se grouille de tout examiner, j’ai un putain de feeling et la grosse artillerie va débarquer.

J’appris plus tard que Berckman avait perdu une belle occasion de rentrée d’argent. Le chef enquêteur avait sacrifié une partie de tarot annoncée gagnante, à cinq euros le point. Je l’avais sollicité pour rien et j’en étais conscient. Je voulais qu’il furète à mes côtés. Avec mon intuition pour seul argument. Il n’avait pas réagi à cause d’une histoire qui remontait à deux ans. Une « contre » l’avait propulsé vainqueur à mille neuf cent quarante-quatre points. Ce soir-là, et bien que de permanence, il avait gardé son portable éteint. La nuit avait été agitée et son absence remarquée. Une histoire ancienne, restée sans conséquence grâce à mon témoignage. Ceci expliquant cela.

Nous nous répartîmes les étages. J’allais fermer l’appartement du cinquième lorsque je me retrouvai nez à nez avec Honfleur, embarrassé d’être à ce point transparent.

– Aujourd’hui, c’est mission de confiance, improvisai-je. Les voisins, les gens dans la rue… t’interroges tout le monde.

– D’ac.

– La Crim’ va se ramener, continuai-je. Tu ne peux pas les louper, ils arrivent à trois groupes, ça fait vingt et une personnes en tout, peut-être vingt-cinq. Probablement huit Ford Mondeo qui débarquent en même temps.

– OK.

– Costard, cravate, rasés de près. Ils ne disent pas bonjour et méprisent tout le monde. Le côté con du FBI. Comme il sera vers les 7 h 00 du matin, il est possible qu’ils aient déjà leurs lunettes de soleil…

Berckman gloussa du fond du couloir.

– À ce moment-là, tu fais semblant de dégager mais tu continues en douce, jusqu’à ce que je t’appelle sur ton portable.

– D’accord. Juste une question, dit Honfleur. À quoi ça sert tout ça si on perd l’enquête au final ?

– Tu comprendras plus tard, répondis-je en espérant ne pas me tromper.

Décidément, le petit n’était pas un mouton et j’aimais ça. On s’est éloigné chacun de son côté. Au quatrième étage, je découvris un homme d’une quarantaine d’années dans la chambre de son fils, six ou sept ans. L’enfant était allongé sur le dos, en pyjama, dans son lit. J’aurais juré qu’il dormait. Un livre ouvert reposait sur ses jambes. Le Fantôme sans peur. Le père, accroupi dans une posture invraisemblable, avait glissé du lit. Son bras gauche restait accroché à celui de l’enfant, tel un lien maintenu dans l’au-delà. Son poing droit, crispé, prouvait la persistance d’une douleur qui se lisait également sur son visage. D’après ses papiers, il se nommait Claude Arturo, un parent de la femme décédée par défenestration.

Au troisième, vivaient un couple et deux enfants. Berckman les trouva dans la cuisine, affalés sur la table, comme évanouis. Aucune trace suspecte, pas de sang ni de marques d’effraction. Au deuxième, une famille de rouquins. Trois mômes et les parents. Les deux plus jeunes trempaient dans la baignoire, la tête sous l’eau depuis un moment. Assis sur le canapé, le père avait basculé en avant, le visage entre les genoux. L’aîné des enfants, lui aussi dans le salon, reposait dans un fauteuil face à la télé, la tête penchée de côté. La mère, dans sa chambre, se trouvait allongée devant l’armoire à linge, les bras couverts de vêtements pliés. Les victimes rappelaient ces terribles photos de guerre, témoignages monochromes de civils tués par surprise, figés dans leurs tâches quotidiennes. Nous échangeâmes un premier avis. J’évoquai l’intoxication alimentaire, Berckman le monoxyde de carbone, un gaz mortel et inodore. En guise de verdict, il agita sa boîte d’allumettes. Les six cloportes faisaient à nouveau le dos rond.

– Ils sont trop vieux et trop stressés, faut que tu les changes, proposai-je en soufflant.

Je craignais qu’il perde toute motivation.

– Ils n’ont que trois semaines et ça n’a rien à voir. C’est la merde et puis c’est tout, dit-il en les rangeant dans la poche de son blouson.

Puis il partit inspecter le local commercial du rez-de-chaussée d’un air soucieux. Restait le premier étage, là où vivait le journaliste.

La porte blindée, légèrement pliée, avait résisté aux pompiers. Trois appareils photo reposaient sur la table de séjour avec cinq disques externes rangés en pile sur le côté. Une valise ouverte gisait au pied du canapé. Elle contenait des vêtements pour pays chaud. Sur la table de chevet, une liasse de factures et deux passeports. Les cartes de visite précisaient qu’il était grand reporter à Paris Match. D’après les factures, il revenait du Congo-Brazzaville après un bref passage à Dubaï. Dans le bureau, une vingtaine de dossiers étaient soigneusement empilés sur une table de cinq mètres de long. « Guantánamo », « H5N1 » et « Darfour » se disputaient le haut de la pile. La deuxième rangée portait la mention « Environnement ». Je les consultai brièvement : « Sable de Quiberon », « Prophétie », « DRIRE » et « OGM ». Il était question d’agroalimentaire, de matériaux de construction, de nature dévastée. Le journaliste avait noté des idées çà et là et souligné quelques mots en rouge.


Le ciment : troisième substance présente sur terre après l’eau et l’air.

Les abeilles, hécatombe sans précédent.


La Crim’ vérifierait s’il y avait matière à mobile criminel. Personnellement, j’en doutais. Je sais ce que vous pensez : ce major est un imbécile, il nous parle du testament des abeilles et il n’est pas capable de faire un lien avec ce qu’il vient de lire. N’oubliez pas que je revisite le passé et laissez-moi continuer.

Dans la salle de bains, sur le carrelage, reposait l’homme torse nu, sa brosse à dents dans la main droite. La cinquantaine, il gisait sur le dos, la bouche et les yeux grands ouverts, comme un poisson jeté hors du bocal.

Je finis par l’entrée de l’immeuble et ouvris les boîtes aux lettres avec un passe. Le seul document digne d’intérêt avait été déposé, sans enveloppe, par l’agence de location. Il prévenait de la réparation prochaine du loquet de la porte d’entrée. Ne me demandez pas pourquoi, je pris le papier et l’enfouis dans la poche de mon blouson. Effectivement, la clenche était hors service. La partie gauche, adroitement limée, privait l’un des ressorts de sa fonction de fermeture. L’œuvre d’un connaisseur.

Je ne pus me résoudre à rentrer chez moi et rejoignis mon bureau. Le sommeil ne viendrait plus. J’avais un pressentiment que je ne parvenais à analyser. Pourquoi Rosa Arturo Costa s’était-elle jetée à travers la fenêtre fermée ? Quel rapport entre ce suicide apparent et le sabotage du hall de la porte d’entrée ? Et dans la première affaire, qu’est-ce qui avait pu amener Luzignan à massacrer sa famille ? Rien ne collait dans ces deux enquêtes.

Pourquoi avais-je le sentiment qu’elles étaient liées ?