Dans une pièce sombre et sans fenêtres, Derrone se tenait ligoté sur une chaise. Il ignorait où on l’avait emmené, de même que l’identité de ses ravisseurs. Il gardait en mémoire une grosse berline noire où on l’avait poussé avec brutalité. On lui enleva son bâillon et le bandeau qui couvrait ses yeux. Quatre hommes sans masque l’entouraient. Il eut la certitude qu’on allait le tuer.
– Connaissez-vous la raison de votre présence ici ? demanda un homme corpulent dont le visage restait dans l’obscurité.
– Absolument pas, répondit le magnétiseur.
– Vous mentez, dit l’autre d’une voix grave.
– Je ne suis pas devin.
– Là aussi vous mentez. Vous voyez le futur.
– Je suis plus habilité à soigner qu’à faire ce genre de choses. Question de pratique, ajouta Derrone.
– Je n’ai pas le temps de jouer au chat et à la souris avec vous, renchérit l’homme. Il s’agit de Nathan. Il a disparu et vous devez le trouver avant qu’il meure de froid.
– Il a disparu ?
– Échappé de sa maison. Sa mère est très inquiète.
– Je ne comprends pas. Qui êtes-vous ?
– Vous allez trouver Nathan et il passera la nuit au chaud, dit l’homme en détachant chaque syllabe.
– Que ferez-vous de lui ? interrogea Derrone.
L’autre haussa les épaules.
– Pourquoi m’avez-vous enlevé ?
– On ne pouvait pas prendre de risque…
– C’est-à-dire ?
– J’ai pensé que vous pourriez nous gêner, vos questions prouvent que je vous ai surestimé. Mais ce n’était pas une mauvaise idée, finalement vous allez nous aider à trouver le petit.
Il fit un signe de tête à l’un de ses hommes.
– Il a besoin de ses mains pour utiliser sa branche de coudrier, ajouta-t-il en souriant, détachez-le.
– Vous voulez tuer Nathan…, dit le guérisseur, alors qu’on libérait ses poignets.
– Quelle drôle d’idée ! répondit l’autre, simplement.
– Je ne vous aiderai pas ! explosa Derrone.
Le magnétiseur serrait les poings, tendu à l’extrême, et de grosses veines apparaissaient de chaque côté de son cou. L’autre sortit de l’ombre. Des sillons rouges zébraient son visage des oreilles au menton. Ses sourcils et une partie de ses cheveux avaient disparu, mangés par une inflammation que le magnétiseur reconnut.
– Si tu n’as pas localisé le gamin d’ici quelques minutes, nous tuerons ta fille. L’enfant est condamné, à toi de voir si sa mère subira le même sort.
Derrone, le visage dressé vers le forcené, s’exprima en serrant les dents.
– Vous n’obtiendrez rien de moi. Vous êtes fou !
– Réfléchissez bien, dit l’homme en souriant.
Derrone le dévisagea et se rassit sur la chaise, foulant les liens qui l’avaient maintenu prisonnier et s’essuya les yeux, en proie à un immense abattement. L’autre prit un tabouret et le lança de toutes ses forces droit devant lui. Le siège frôla le magnétiseur qui n’avait rien vu venir et se fracassa contre une poubelle dont le contenu se répandit sur plusieurs mètres. Les trois complices échangeaient des regards et semblaient s’amuser de la situation.
– Pourquoi lui voulez-vous du mal ? interrogea le guérisseur.
– Nathan est responsable de tout ! s’emporta l’homme défiguré.
– Il a six ans, de quoi parlez-vous ?
– Justement ! Il allait m’empêcher d’accomplir mon destin, la prophétie le désigne.
– Vous êtes fou ! Ces enfants morts… Vous ne savez pas ce que vous faites !
– La prochaine fois que vous me traitez de fou, je vous égorge, lui dit l’homme en soulevant Derrone par le col de sa chemise. Un enfant de six ans allait faire toute la lumière, vous savez ce que ça signifie !
Il reposa le magnétiseur à terre et le poussa avec dédain sur la chaise.
– Si je ne le trouvais pas avant qu’il me confonde, je n’aurais pu poursuivre ma mission sur terre. Je suis le garant de l’humanité. Certes, j’ai mis un peu de temps à comprendre la dernière partie du testament. Mais l’important est d’avoir trouvé l’enfant. De tous ceux qui se sont présentés au Globe en 2008, Nathan est le seul descendant d’un magnétiseur.
Les deux hommes se tenaient face à face.
– Grâce à moi l’humanité ne va pas disparaître, grâce à moi le lien entre l’homme et la nature ne s’est pas rompu, grâce à moi, une maison a enfin été bâtie sans altérer ses fondations… Dans son testament, le Moine nous mettait en garde. Si l’on ne faisait rien, l’humanité s’achèverait. Il fallait agir. Le Globe, réalisation suprême, a empêché la prophétie de s’accomplir. Vous ne pouvez pas comprendre…
– Le Moine aux abeilles était mon ami, répliqua le guérisseur.
– Je m’en fous, asséna Jean-Paul Friedel, sans l’écouter. Cette prophétie est liée à mon destin. J’ai créé le Globe pour préserver la biodiversité. Citez une personne sur terre capable de protéger des milliers d’identités végétales de la pollution et des pesticides ? Je suis le seul ! Demain, si une catastrophe chimique ou nucléaire détruit la surface de la terre, nous reconstruirons notre environnement à partir des écosystèmes vivant à l’intérieur du Globe. Vous réalisez ce que cela sous-entend ? Je n’allais pas laisser un gamin me détruire et anéantir mon œuvre.
– Mais qu’est-ce que Nathan pouvait faire contre vous ? s’insurgea Derrone.
– Il savait. Dans la prophétie, le Moine disait que l’enfant savait. Oui, il savait… Ce n’était pas possible de le laisser faire, répétait l’homme en se parlant à lui-même. Comment aurais-je pu mener à bien ma mission sur Terre s’il m’avait dénoncé ? ajouta-t-il.
– Dénoncé ? répondit le magnétiseur.
À cet instant, Derrone comprit qu’il n’avait aucune chance d’en réchapper. Son refus de les aider à retrouver Nathan le condamnait. Désormais, il en savait trop. L’homme à l’eczéma lui avait avoué les meurtres. Le mobile restait obscur. La dernière inconnue semblait être un événement antérieur à la réalisation du Globe. Un incident majeur à cause duquel le fou se croyait en danger. Un enfant qui savait… Qu’est-ce que Nathan était supposé savoir ? Derrone n’avait plus qu’une chose à faire. Il se leva et se mit à parler.
– Vous avez un eczéma. Je peux vous soigner…
– Seule la mort de Nathan me soulagera ! hurla l’homme défiguré.
Le magnétiseur recula d’un pas, effrayé par l’expression de son visage. Jean-Paul Friedel s’approcha de Derrone alors qu’à l’extérieur, des sirènes de police retentissaient.