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Je me garai dans une petite rue de Malakoff et ouvris le dossier. Le garçon décédé se nommait Jordan Jolih. La famille habitait au rez-de-chaussée d’un immeuble des années soixante. Le père était inspecteur à la Sécurité sociale, la mère, coiffeuse à domicile. Ils avaient un deuxième enfant de trois ans et demi, Brandon. Les Jolih semblaient anéantis par la perte de leur aîné. La tristesse, le manque avaient creusé leurs rides comme il creuse le cœur des hommes. Aucun mot n’était assez fort pour qualifier la perte d’un enfant. Il n’y avait plus de logique, plus de dieu. L’ordre des choses était rompu. Je savais qu’en matière d’interrogatoire, l’expérience ne servait à rien. Chaque cas était différent.

– Dans quelles circonstances est mort votre fils ?

– On est obligés de reparler de tout ça ? demanda la mère, l’air épuisé.

Brandon se manifesta bruyamment en sautant sur le canapé.

– Nous cherchons des similitudes entre plusieurs affaires. La mort de Jordan est peut-être liée à d’autres décès inexpliqués.

La mère porta la main à sa bouche et pâlit. Il y eut un silence, puis elle parvint à articuler :

– Vous parlez des meurtres suicides ?

Je baissai ostensiblement la tête vers mes notes. Elle se tourna vers son mari et lui dit sur un ton de reproche :

– Tu vois, je te l’avais dit !

– Atavédi, atavédi, ATAVÉDI, imita Brandon en hurlant de plus en plus fort.

Le père me fixa et je répondis en éludant :

– Je ne peux rien dire pour le moment. Comment avez-vous eu cette idée ?

– On a lu dans le journal cette histoire de meurtres d’enfants de six ans. Ma femme a réalisé que Jordan avait le même âge.

– Vous ne partagez pas son opinion ?

– Nous cherchons un coupable ! Nous ne savons pas de quoi est mort notre fils. On nous a même soupçonnés de l’avoir tué, asséna le mari.

– Revenons à la soirée qui a précédé sa mort. Qu’est-ce qu’il a mangé ?

– Jordan était très difficile. En dehors des pâtes, du poulet et de la glace, il n’aimait rien.

– Poulet, poulet, poulet ! répéta Brandon.

– Impossible de lui imposer quoi que ce soit, reprit le père.

– Et son emploi du temps ?

– Il n’était pas très actif, précisa la mère. Il avait des problèmes moteurs, vous comprenez. À trois ans, son frère cadet avait déjà le dessus. Jordan restait souvent immobile, perdu dans ses pensées.

– Il était… attardé ? risquai-je.

– Pas du tout, au contraire, le meilleur de sa classe, mais peut-être un peu autiste. Il était capable de dire combien il y avait de coquillettes dans une assiette. Un truc incalculable à moins d’y passer une journée entière.

– Journée en terre, JOURNÉE EN TERRE, chanta Brandon.

J’avais le sentiment d’être le seul à entendre le gamin s’époumoner. Avait-il cessé d’exister pour eux ?

– Brandon, tu veux bien aller jouer dans ta chambre pendant que je discute avec tes parents.

Soulagé d’avoir obtenu un peu d’attention, l’enfant sortit calmement.

– Aurait-il pu parler à des inconnus ? Manger un bonbon qu’il aurait ramassé quelque part ?

– Jamais de la vie. En dehors de sa famille, sa maîtresse, ses leçons et un copain qui le défendait, le reste de l’univers n’existait pas pour Jordan. Il passait toutes ses récréations debout, planté dans un coin de la cour, là où son ami l’avait emmené. Il me donnait du souci, dit-elle en baissant les yeux.

Je leur présentai les photos du lotus et leur demandai s’ils avaient observé ce motif les jours précédant le décès de leur fils. Ils hochèrent négativement la tête.

– Notre petit a été tué par les meurtriers dont parle la presse ? interrogea de nouveau la mère.

J’aurais voulu les rassurer en partageant mes convictions, mais la prudence l’emporta. Je leur promis de les tenir informés.

 

La deuxième famille habitait une villa bourgeoise du huitième arrondissement. Corentin Villon était fils unique. Ses parents travaillaient à leur compte pour une petite imprimerie située à Courbevoie. Le couple me reçut dans un salon meublé Arts déco. J’observai la jeune femme. Hautaine et ne portant que des vêtements siglés, elle prenait la pose. Le mari me dévisageait comme un cobra devant une mangouste : impossible de savoir qui aurait le dessus.

– Corentin est mort il y a six mois… on ne comprend pas ! dit-il.

– C’est vrai, ajouta sa femme.

Leur fils avait jailli hors de la voiture, sans raison apparente. Deux témoins avaient affirmé que la mère tenait le volant lorsque Corentin avait chuté sur la voie. Le rapport concluait à un accident de la circulation.

– Nous reconsidérons les événements quelques mois plus tard, avec un peu de recul. Une procédure normale. Y a-t-il eu dans l’attitude de votre fils des choses qui vous ont paru étranges ?

– J’ai pensé qu’il avait été possédé ! affirma la mère.

– Pourquoi ?

– Mon mari a perdu ses parents l’année dernière, maintenant c’est notre fils. On nous a jeté un sort ! s’écria-t-elle.

– Et vous avez une idée des personnes qui en ont après vous ?

– Des jaloux, c’est évident !

– Que faisait votre fils avant de tomber de voiture ?

– Il s’est mis à crier des mots incompréhensibles. Possédé, on vous dit.

– Et juste avant ?

– Il buvait un chocolat chaud…

Ce n’était pas le goûter d’un enfant de six ans, j’imaginais plus volontiers des tartines de Nutella.

– Le lait, quelle marque ? questionnai-je.

– C’était de l’eau chaude.

– La marque du chocolat en poudre ?

– Banania.

– Pouvez-vous me l’apporter ?

– On n’allait pas garder ce pot indéfiniment, on l’a jeté.

– Est-ce que la police a analysé son contenu ?

– Mais non ! Ils ont classé l’affaire en accident de la route ! Et puis, à quoi bon se poser la question, il en prenait tous les jours.

– Montrez-moi sa chambre, demandai-je.

L’univers de Corentin était spartiate. Un lit, vraiment petit pour un enfant de six ans, une table et un tabouret. On n’avait pas dû changer ses meubles depuis longtemps. Un carnet, quatre feutres, cinq crayons de couleur et une trentaine de livres traînaient sur la table. J’ouvris le carnet. Des noms, des références et des titres écrits maladroitement.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Les livres qu’il empruntait à la bibliothèque. Il avait la cote avec la dame de l’accueil et pouvait en prendre dix d’un coup, le samedi. Ceux-là sont des cadeaux de la bibliothécaire. Elle l’adorait.

– Bien, je vais vous laisser…

En faisant demi-tour, je longeai la chambre des parents et ouvris la porte. Elle offrait le même dénuement que les autres pièces. La seule décoration consistait en un grand nombre d’emballages arborant sigles et logos de grandes marques parisiennes. Tout, ici, trahissait une vie mesquine et écœurante.

– C’est tout ? demanda la mère.

– Je ne peux rien dire de plus, on vous tiendra au courant, répondis-je.

– Vous vous foutez de nous ! s’écria le père. Vous débarquez comme ça, on doit répondre à toutes vos questions… et merci, au revoir !

– Vous savez ce que l’on vit depuis des mois ! ajouta la femme.

– Je suis désolé, répliquai-je en leur tournant le dos.

Je dévalai les marches du perron lorsque j’entendis le père Villon hurler qu’il n’en resterait pas là.

En face de chez eux, se trouvait un petit magasin de proximité. J’entrai et m’achetai du pain et un pot de Nutella.