L’après-midi, au bureau du juge Gutineau, deuxième étage du Palais de justice.
– J’ai confiance en vos intuitions, major, mais il m’en faudrait un peu plus pour me prononcer, dit le magistrat.
Je lui exposai les événements de la rue du Moulin-Vert, enquête désormais confiée à la Crim’ et la comparai à l’affaire Luzignan. L’une sanglante, l’autre sans violence, et un nombre de victimes très différent. Pourtant elles présentaient un troublant point commun. Ma théorie se fondait sur les circonstances des deux suicides. Louis Luzignan s’était atrocement mutilé en se sectionnant l’artère fémorale sans tenir compte de la douleur. En sautant à travers la fenêtre fermée, Rosa Arturo Costa s’était gravement coupée avant de s’écraser au sol. Les deux suicides présentaient la même indifférence à la souffrance. Par ailleurs, en dépit de la porte verrouillée de l’intérieur, la jeune femme avait appelé à l’aide comme pour échapper à un grand danger. Quant à Luzignan, il avait massacré sa famille sans aucun mobile.
– Une folie commune, en quelque sorte…, proposa Jean Gutineau.
J’opinai :
– Louis Luzignan et Rosa Arturo Costa sont des victimes au même titre que les autres. Je considère la porte d’entrée fracturée de la rue du Moulin-Vert comme un élément de preuve.
Le juge hocha la tête sans rien dire.
– Seize homicides à Paris en quinze jours, ça fait beaucoup. En général, on a une cinquantaine de cas par an et là, soixante-cinq à la mi-octobre. On est peut-être sur des meurtres en série, suggérai-je pour conclure.
Gutineau saisit une feuille, griffonna quelques lignes illisibles à l’encre bleue, puis réfléchit deux longues minutes, sans se laisser distraire par les grincements répétés de mon fauteuil.
– Qui est au courant de votre sentiment sur ces deux affaires ? demanda le juge.
– Christian Berckman et Marc Honfleur, mes collègues.
– Quel juge d’instruction a été saisi pour le cas Moulin-Vert ?
– Le juge De Fréjon.
– Je m’en doutais, asséna Gutineau.
Les deux magistrats ne s’appréciaient pas, n’avaient aucune affinité et concevaient leur métier avec des objectifs dissemblables. De Fréjon, grand professionnel néanmoins, courtisait les médias. Il s’arrangeait pour que les secrets d’instruction deviennent des succès publics, ce qui exaspérait Gutineau.
Ce dernier fixa longuement la plume de son stylo. Coutumier des prises de décision rapides, son mutisme s’avérait surprenant. Lorsqu’il ouvrit la bouche, je compris qu’il allait déroger à son éthique habituelle.
– Écoutez, vous avez peut-être raison, mais on va garder ça pour nous. Sinon la Crim’ récupérera notre affaire et je serai dessaisi.
Je restai silencieux, convaincu qu’il ne s’arrêterait pas en si bon chemin.
– Vous continuez à mener l’enquête Luzignan comme si de rien n’était… tout en gardant un œil sur la deuxième affaire, rue du Moulin-Vert.
– Je connais du monde à la Crim’, renchéris-je.
– Soyez discret, recommanda le juge.
– Je pousse les analyses chez les Luzignan ?
– Non, il faudrait exhumer les corps, ça attirerait l’attention. Aiguillez votre enquête en fonction des premiers résultats de la Crim’. Vous m’informez de la moindre nouveauté.
– Entendu, répondis-je.
Alors que je me levais, Gutineau ajouta :
– Si votre théorie des meurtres en série tient le coup, on va avoir d’autres cas très vite. Surveillez les ondes de « la tenue » et tenez-moi au courant de toute affaire similaire.
– Merci, monsieur le juge.
C’était évident, mais je me gardai bien d’en faire le commentaire. Gutineau appréciait d’avoir le dernier mot et, pour rien au monde, je ne voulais le frustrer.
Une fois dehors, je réfléchis à la tournure que prenaient les événements. Le juge avait toujours privilégié la défense du droit et de l’équité, sans considération pour la gloire ni les médias. Il pensait que son heure viendrait tôt ou tard. Elle n’était pas venue. Aussi, en fin de carrière, la frustration l’avait-elle envahi. Une aubaine.