Nous consultâmes quelques spécialistes afin de comprendre les enjeux économiques des OGM. Le plus pointu d’entre eux se nommait Gilles Beauvoit, un journaliste et ami d’Honfleur. Il habitait une vieille ferme dans la vallée de la Loire. Comme il avait peu de temps à nous consacrer, il nous recommanda de venir chez lui. Nous partîmes tous les quatre, afin de mener ces investigations scientifiques assez inhabituelles au sein du service.
Les bois de Langeais se cachaient dans l’ombre de Tours, à trois heures de Paris. Je conduisais. Jane avait lancé à Honfleur un innocent : « Passe devant, m’en fiche d’être à l’arrière », auquel Berckman avait ajouté un bienveillant : « Moi c’est pareil, pas grave. » Ils faisaient en sorte que leurs genoux se touchent. Ce simple affleurement émouvait beaucoup Christian comme pouvait en juger Jane dont le regard passait de sa braguette au paysage, avec un sourire idiot. Un kilomètre avant d’arriver à destination, Jane poussa un cri de surprise. Berckman, prétextant lire le nom de la ville sur le panneau, s’était penché vers elle et avait glissé sa main entre ses cuisses. J’avais jeté un coup d’œil dans le rétroviseur et l’échange de regards avait ôté mes doutes. Ils avaient franchi le pas.
Une maison de pierre apparut au détour d’un bosquet de jeunes chênes. En descendant de voiture, je pris le bras de Berckman et le tançai sévèrement : « Ça fait deux ans que tes hormones sont au chômage et je comprends qu’elles veuillent faire des heures sup, mais si t’es pas plus discret, je me débrouille pour coller Jane sur une autre affaire. » Il haussa les épaules sans rien dire.
L’édifice principal, sur deux étages, se poursuivait en un atelier flambant neuf. L’ancienne étable. Un porcelet gambadait dans un enclos, trois poules caquetaient en liberté. L’une d’elles avait élu domicile dans le vaisselier du salon. Chaque matin, elle confiait un œuf à une assiette à soupe garnie de brins de paille, nous apprit Gilles Beauvoit.
– Cinq ans que j’ai acheté la baraque et j’ai toujours pas fini de m’installer, ajouta le journaliste en poussant une pile de cartons.
Son bureau, une caverne mal éclairée aux stalagmites de livres, exhalait une odeur de vieille cheminée qui devait beaucoup fonctionner. Encyclopédies et dictionnaires empilés les uns sur les autres formaient une tour de Pise de presque deux mètres. L’homme, de taille moyenne, affichait la cinquantaine souriante, un éclat malicieux dans les yeux. Honfleur nous avait mis au parfum. Gilles avait taquiné la mort à deux reprises – une fois en Asie centrale, l’autre fois en haute montagne – et on le sentait soucieux de profiter de la vie.
– C’est quoi le sujet ? demanda le journaliste.
– Les OGM et les abeilles. Tout ce que tu as de costaud là-dessus, répondit Honfleur.
– Agriculture, cette pile à gauche. Les sujets sont notés par centre d’intérêt. Pour les abeilles, j’ai des trucs dans l’ordi, je vais vous trouver ça. Faudrait jeter un œil aux documents planqués sous les beaux livres.
Jane réquisitionna un pouf du salon et l’installa dans un coin de la pièce. Nous nous assîmes dans un espace libre entre les livres, sur un tapis afghan qui avait connu la guerre contre les Russes.
– Ça y est, dit Gilles en consultant l’ordinateur. J’ai trouvé ce que je cherchais. Octobre 1990. Premier cas d’abeilles tueuses, aux États-Unis. Jim Loyer, un pharmacien tué par des hyménoptères. Depuis, ils ont recensé plus de mille cinq cents cas, rien qu’en Amérique. Des personnes âgées, des enfants, des chiens aussi… Ces abeilles attaquent dès que l’on s’introduit sur leur territoire. Une fois, on a trouvé plus de huit mille dards sur un cheval.
– J’ai quelque chose là-dessus, dit Jane en montrant une photo. Cette affaire est sacrément célèbre. À Hidalgo, dans le Texas, ils ont créé une statue d’abeille de cinq mètres de long et se prétendent « killer bees capital of the world », la capitale mondiale des abeilles tueuses.
J’écoutais avec attention. Je me souvenais vaguement qu’Alisha avait évoqué les abeilles tueuses lors de notre première entrevue.
– Écoutez ça, reprit Gilles. C’est un article daté du 23 janvier 2001 :
L’origine de la présence des abeilles tueuses remonte à 1956. Le gouvernement brésilien souhaitait améliorer la production de miel du pays et avait chargé un généticien brésilien de trouver une solution. L’expert importa de Namibie des abeilles connues pour leur grande productivité en miel mais réputées pour leur ardeur à se défendre. Il croisa quarante-six reines africaines avec des espèces brésiliennes. Un an plus tard, vingt-six de ces essaims hybrides s’échappèrent du centre de recherches brésilien dans des circonstances mystérieuses. Ces nouvelles abeilles avaient pris les défauts des deux reines – petites travailleuses et très agressives – et colonisèrent l’Amérique centrale, puis le sud des États-Unis, avec une progression annuelle de quatre cents kilomètres par an.
– Des abeilles génétiquement modifiées ! On cherche des infos sur les abeilles et l’on arrive aux OGM. C’est pas banal ! s’écria Jane.
– Non, c’est un croisement, précisa Gilles. C’est différent. On a forcé la fécondation, pas modifié les gènes techniquement.
Gilles Beauvoit nous présenta la carte de l’évolution du fléau. Les premières abeilles tueuses se manifestèrent en 1957 au Brésil. En 1977, elles atteignirent le Venezuela, en 1987 le Mexique et en 1990 les États-Unis. Elles colonisèrent le Texas, l’Arizona, le Nouveau-Mexique et une partie de la Floride. Depuis 1999, elles progressaient moins vite. En 2004, elles frappèrent aussi le Tennessee et le Missouri.
– La caractéristique principale de ces abeilles est la violence de leur réaction, continua Gilles. Toute présence dans un rayon de cent mètres autour de la reine est perçue comme une agression.
– Leur venin est plus toxique ? interrogea Honfleur.
– Non, le nombre de piqûres fait toute la différence. À l’inverse des abeilles européennes, la ruche entière poursuit sa cible. Elles sont si tenaces qu’elles peuvent attendre au-dessus d’une mare que la personne réapparaisse pour attaquer de nouveau. Les chances de survie sont nulles, se débarrasser d’une colonie, impossible, même à coups d’insecticides. Elles affaiblissent les essaims d’origine, font chuter la production de miel et mettent en péril les agriculteurs dont la production dépend de la pollinisation par les abeilles.
– Une histoire de manipulation animale initiée par l’homme qui finit mal, conclut Honfleur.
– À propos de manipulation, dis-je, je viens de trouver la genèse des OGM.
– Je vous laisse, chuchota le journaliste. Je suis à côté si vous avez besoin.
Je commençais la lecture de l’article :
En 1972, les hommes modifient génétiquement un organisme pour la première fois. L’année d’après, on transforme le squelette chimique d’une bactérie à partir de son ADN. Personne ne sait comment cette chose vivante va agir, ni ce qu’elle va devenir. En 1980, une nouvelle étape est franchie : la Cour suprême des États-Unis autorise le dépôt d’un brevet sur un organisme vivant. Trois ans plus tard, le premier plant transgénique voit le jour en Belgique. Du tabac conçu pour résister à un antibiotique. En 1986, apparaissent les premières cultures OGM et l’homme s’en nourrit. Malgré les risques de dissémination et de contamination, trois millions d’hectares d’OGM poussent à travers le monde en 1996, dix millions en 1997, cinquante-deux millions en 2001, puis cent deux millions d’hectares en 2006. Une des craintes actuelles est que les transformations de gène résistant aux antibiotiques passent dans le corps humain. Nous serions alors incapables de soigner des maladies dites bénignes à cause des résistances aux antibiotiques.
– Le prochain titre du film d’Arnold Schwarzenegger, c’est Terminator versus Terminator…, annonça Honfleur.
– Qu’est-ce que tu as trouvé ? demanda Berckman.
– Terminator, c’est le nom que des Américains ont donné à la modification d’un gène qui rend la plante stérile dès la deuxième génération. Un concept créé par les firmes agricoles américaines pour que les pays pauvres continuent à acheter des graines au lieu de semer celles récoltées. Ouvrez grand vos oreilles, c’est de la science-fiction…
Le 3 mars 1998, une société américaine basée dans le Mississippi annonce avoir obtenu le brevet intitulé Terminator. Ces plantes modifiées poussent et produisent une récolte normale, mais la graine ne germe pas. Le grain récolté est biologiquement stérile. On peut l’appliquer au soja, au blé ou au riz. Les agriculteurs ont l’habitude de conserver et d’utiliser les graines récoltées pour semer. Terminator les en empêche. Une étude menée par l’université de Wageningen pour la FAO établit que des risques sérieux sont à craindre pour les petits agriculteurs déjà vulnérables. Pourtant, un brevet pour la technologie Terminator a été accordé en octobre 2005 par l’Office européen du brevet, dans l’indifférence totale, puis par le Canada ou encore l’Australie. Le droit de semer, principe fondateur de l’agriculture, est aujourd’hui breveté et commercialisé.
– Cette société est basée dans quel État ? demandai-je.
– Dans le Mississippi.
– Coïncidence, c’est aux abords de l’État du Mississippi que les abeilles tueuses ont arrêté leur course. Elles préparent une offensive…, dis-je.
– J’ai trouvé quelque chose qui va alimenter ton délire ! lança Jane. La dernière attaque des abeilles tueuses a eu lieu dans le Missouri, l’État où s’est implantée la firme mondiale du semencier OGM, Monsanto.
– Imaginez que la manipulation génétique Terminator se transmette un jour à l’homme. La stérilité générale annoncée par le Moine prendrait toute son ampleur, affirmai-je.
– Tu ne crois pas si bien dire, ajouta Honfleur en nous présentant un autre article :
Un chercheur allemand a étudié des plans de colza sous serre dont les gènes, modifiés par le procédé Terminator, ont transmis leur stérilité aux abeilles. Les mâles en particulier. Un transfert de gènes, du monde végétal au monde animal ! Le gène étranger, utilisé pour modifier les graines de colza, a été transmis à une bactérie vivant dans l’abdomen de l’abeille… rendue stérile à son tour. Cette bactérie se trouve également dans le système digestif humain.
– Les abeilles mouraient déjà de la dégradation de l’environnement, elles vont devoir faire face à la stérilité. C’est pas gagné pour elles…, dit Jane.
– Pour nous ! précisa Marc Honfleur. Il lut à voix haute la prophétie :
Les sentinelles de la Terre s’éteignent en une ultime alarme,
Celle de la stérilité qui gagnera les végétaux, les animaux et les hommes.
– Les abeilles nous guident vers les OGM, et les OGM nous ramènent aux abeilles. Il faut croire que tout est lié, conclus-je.
Cette discussion me donnait le tournis. Délire prophétique et réelle menace écologique se mêlaient avec trop de concordance. Je sentais l’accablement me gagner. Nous prîmes la route vers Paris, pleine vitesse, un silence pesant régnait dans l’habitacle. Christian avait pris le volant, laissant Jane et Honfleur à l’arrière, muets et immobiles comme deux poissons pierre. Nul doute que la jeune femme boudait. Berckman s’était plié à mes remarques et cela avait l’air de la contrarier.