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Lundi 24 novembre

Sept jours s’étaient écoulés depuis l’article paru dans Le Monde. Les vacances du mois de décembre approchaient et les dermatologues, submergés de travail, prétextaient le secret médical pour éviter de se pencher sur la longue liste des patients des deux dernières années. La mise en examen de Marcus Comte n’avait pas tardé. Le juge De Fréjon l’avait rédigée le mercredi suivant l’article du Monde. Tous à la Crim’ étaient désormais convaincus du lien entre prophétie et meurtrier et ils souhaitaient interroger Marcus Comte, seul, en France. Le gourou n’avait opposé aucune résistance. L’émotion soulevée en Europe par cette affaire avait permis son extradition quasi instantanée vers Paris.

Je lui rendis visite à la prison de la Santé, au « quartier des particuliers », en entrant, comme le voulait l’usage, par l’entrée du personnel. Écrouer les personnalités « haute sécurité » est une des spécificités de la prison parisienne. Maurice Papon, Jacques Mesrine et bien d’autres y avaient purgé leur peine. La médiatisation et le nombre de victimes de ces pensionnaires très spéciaux obligeaient à un isolement des autres prisonniers et Comte n’avait pas échappé à la règle. Corpulent, les cheveux longs bouclés et luisant de sébum, l’homme visiblement se négligeait. Ses mains semblaient recouvertes d’un curieux épiderme rose et flétri. Une peau de lézard. Les ongles noircis par la crasse, il se cura une oreille et s’essuya à son pantalon déjà constellé d’auréoles. À l’évidence, les miroirs n’existaient pas dans le monde de Marcus Comte. Aucune trace d’un eczéma, même ancien, au visage. D’autre part, le suspect pratiquait le célibat depuis plus de quinze ans et on ne lui connaissait aucune liaison, même au sein de la secte. J’étais désormais convaincu de son innocence.

Restaient cinq jours avant les résultats du concours.

 

« Éliaz » saisit son téléphone et composa le numéro du père Antoine. Les deux premiers chiffres indiquaient une localité dans le Sud-Ouest.

– Bonjour mon père, dit-il. Je vous appelle de la part de monseigneur Billoguet qui m’a conseillé de vous consulter.

– Bonjour monsieur.

– Je réalise une étude sur des textes anciens pour le compte d’une société privée. Des collectionneurs.

– Je vois, dit le prêtre.

– Nous avons un passage difficile à clarifier et je vous avoue que mes connaissances sont limitées.

– De quoi s’agit-il ?

– De noms de saints, je souhaiterais savoir à quoi ils se rapportent.

– Je ne les connais pas tous, loin s’en faut, mais dites toujours, je vais faire mon possible.

– Eloïm, Murathron, Adonaï et Semiphoras…

– Ce ne sont pas des saints, j’en suis presque sûr, dit le vieil homme. Donnez-moi quelques minutes, je vérifie… Voulez-vous me rappeler plus tard ?

– Je reste en ligne, c’est important.

Éliaz l’entendit déposer un épais volume à côté du téléphone et tourner plusieurs pages. Le prêtre reprit le combiné.

– C’est bien ce que je pensais, dit-il en chevrotant légèrement. Adonaï est une manière différente de dire Dieu en hébreu. Les autres noms sont des intermédiaires entre le ciel et la terre. Des anges en quelque sorte.

– Des anges ?

– Absolument.

– Je vais vous lire le paragraphe où ces noms apparaissent afin que vous puissiez me donner votre avis, renchérit Éliaz. « L’enfant éclairé de réponses croisera l’ombre, en une folie meurtrière, au chiffre 6, l’unique, l’élu, commandera au nom d’Eloïm, Murathron, Adonaï et Semiphoras et Mwulana apportera la lumière. »

– Vous pouvez la répéter lentement, je vais la noter.

– Ce n’est pas nécessaire, je vais vous décrypter les points dont je suis sûr. « L’enfant éclairé de réponse », signifie un être surdoué.

– Si vous permettez, je l’entends différemment. À mon humble avis, « éclairé » évoque quelqu’un de bon, doué spirituellement, éclairé par la lumière de Dieu. Mais je suis influencé par notre Père, d’autant que les noms que vous citez après, sont des anges. Il me semble que le mot « élu » vient ensuite. On ne parle pas ainsi d’un surdoué, vous ne croyez pas ?

– C’est votre opinion, dit Éliaz.

– Certes.

– Un dernier point. Quelle signification donnez-vous à la phrase : « L’élu commandera au nom d’Eloïm, Murathron, Adonaï et Semiphoras. »

– Ça me revient maintenant ! s’exclama le prêtre. Guérisseurs et sourciers invoquent ces anges lorsqu’ils se préparent à œuvrer avec leur baguette en bois de coudrier.

Éliaz se figea et son visage s’éclaira d’un sourire. Il raccrocha sans même remercier le père Antoine.