Ceci n’est pas un livre mais un testament. Celui des abeilles. Elles ne savent pas s’exprimer, alors il faut bien que quelqu’un écrive à leur place. Leur mortalité est d’une certaine manière à l’origine de l’enquête la plus difficile qu’il m’ait été donné de mener. Que les hyménoptères me pardonnent, je vais m’étendre un peu sur ma vie avant de revenir à elles. Je suis major à la troisième division de la police judiciaire de Paris. Un flic tout ce qu’il y a de normal avec vingt années de terrain. Pourtant, je voulais être herpétologiste, je suis passionné par ce qui porte zéro, six pattes ou plus. Comprenez les serpents, les insectes et les araignées. Mais la vie en a décidé autrement. Ou plutôt la mort, celle de mon père. Lorsqu’on a dix ans et qu’on passe son temps libre le nez à terre à observer les fourmis qui bâtissent des galeries ou les arachnides qui tissent leur toile, on se trouve bien stupide de ne pas avoir levé la tête vers son paternel plus souvent. Peut-être que je ne voulais pas voir qu’il n’était jamais là, trop occupé à tromper ma mère avec tout ce qui portait une jupe, qu’elle soit plissée à petits carreaux, ou longue en jersey de coton. Du chignon ou des tresses, peu importait, tout ce qui comptait était de soulever ce bout de tissu. Le jour où mon père est mort, j’ai levé les yeux vers le visage couvert de larmes de ma mère et je ne les ai plus jamais rabaissés. Enfin, c’est ce que je croyais. Ce jour-là tout au moins, je les ai baissés une dernière fois. J’ai entendu le flic annoncer que mon père avait été poignardé dans une rue à deux kilomètres de chez nous. Que faisait-il à pied, à trois heures du matin dans une ruelle bordée de pavillons cossus avec pour seuls témoins de son infortune une rangée de platanes centenaires ? Je l’ignore encore aujourd’hui, même si j’ai quelques intuitions à ce sujet. J’avais dix ans et je n’étais qu’énergie : un trèfle joufflu couvert de bourdons, un petit lézard courant ventre au sol, une ombellifère qui se pâme au soleil, je concentrais tout ce que la nature avait d’épanoui. Ce jour-là, mon cœur a cessé de battre et je suis devenu un homme. J’ai couru vers la rue où mon père avait été assassiné et j’ai attendu que les flics partent. Puis j’ai scruté les environs. Trois mille mètres carrés d’asphalte, de gravier, de béton. Six heures sans manger et sans boire, les yeux au ras du sol. Ma mère, qui connaissait ma passion pour la nature, a toujours cru que je m’étais enfui, sans aucune notion de temps, prostré au pied d’un if. C’était mon genre. À la place, je cherchais. J’ignorais ce que je cherchais mais j’étais convaincu que mon père, architecte de renom, ne pouvait s’être éteint sans laisser une trace de son passage, là où on l’avait tué. J’ai finalement trouvé un reçu de parking où il avait écrit quelques mots, vraisemblablement juste avant de mourir. Le papier froissé obstruait une toile d’araignée tissée entre deux parpaings, quatre cents mètres au sud de là où il avait connu la mort. J’ai tout de suite identifié l’écriture. Mon père notait ses « M » comme des « H ». J’ai reconnu l’araignée, aussi. Une épeire diadème de belle taille, furieuse que l’on ait ainsi détruit son œuvre. Une femelle sans aucun doute, si je me fiais à la largeur de sa toile et à la forme de son abdomen. Mon père avait beau avoir tracé d’une écriture fatiguée : « Mari de Sylvie » pour désigner son meurtrier, dans ma tête d’enfant, tout s’est un peu mélangé. Connaissant les mœurs des femelles arachnides (qui tuent leur mâle après la copulation) et ayant une vague idée de ce que venait de faire mon père, j’ai visualisé l’épeire en train de l’occire. Ce qui explique sans doute que je n’ai, dans un premier temps, évoqué devant personne cette trouvaille d’importance majeure qui prouvait que mon père connaissait son meurtrier. Le bout de papier est devenu mon secret et, plus je tardais à en parler, plus je me transformais en forteresse. Je le gardais toujours en poche, palpant sa texture fluide ou usant les trois mots d’un regard de plus, afin de me convaincre qu’il n’avait pas jailli de mon imagination. Je suis devenu le gardien de cette relique qu’un seul de mes amis a réussi à voir, bien des années plus tard. J’y reviendrai.
La mort de mon père a fait naître en moi une arrogance, une colère froide prête à exploser à la moindre frustration que je croyais étrangères à ma nature. Après le bac et quelques années de droit, je me suis orienté vers une carrière dans la police sans me poser de questions. Entré par la petite porte à la PJ, j’ai gravi les échelons et suis devenu un flic efficace, avec une faculté d’observation digne d’un entomologiste. Les affaires se sont succédé, toutes différentes, avec pour seul point commun un manque d’originalité. La violence s’exprime rarement dans la créativité. Cette dernière affaire a bouleversé mes certitudes. Mais ne brûlons pas les étapes et revenons en arrière, au début de cette enquête qui allait s’avérer la plus incroyable et la plus étrange de toute ma carrière. Nous sommes à Paris, le 26 septembre 2008.
Je vous l’ai dit, je suis major à la troisième division de la police judiciaire de Paris et j’ai beaucoup de chance. Les deux gradés au-dessus de moi ne sont pas à la hauteur. De sorte que dans notre groupe, tacitement, je suis le patron. Pourtant, officiellement, celui qui dirige notre unité est le commandant Ponstain. Un gentil chauve qui passe son temps à nous soulager de la paperasse. Un type qui a mérité ses galons à une époque mais qui, depuis trois ans, trouve tous les prétextes administratifs pour ne plus mettre le nez sur une scène de crime, de viol ou d’un simple vol par effraction. Les symptômes d’une allergie à la violence, tout ce qu’il y a de sérieux, si vous voulez mon avis. Ne vous moquez pas, il y a des jours où je sens que ça pourrait m’arriver.
Ce matin-là, on venait de m’annoncer un triple homicide. Ce n’est pas banal, même à Paris. J’avais acquis la certitude que le commandant Ponstain allait s’occuper du dossier de l’incendie de l’ambassade du Mali. On attendait le ministre de l’Intégration africain à ce sujet et plutôt que d’envoyer un stagiaire faire le coursier, Ponstain allait s’y atteler personnellement. Et nous laisser, comme à son habitude, gérer les homicides. Personne n’était dupe. Mais comme le reste de l’équipe faisait le boulot, le grand patron de la PJ fermait les yeux.
Le gradé en dessous du commandant Ponstain est lieutenant. J’arrive après, en tant que major. Il existe deux sortes de flics à la police judiciaire. Ceux qui doivent leur grade à un concours – et peuvent être parachutés lieutenant – et ceux qui grimpent au mérite, avec le temps et les exploits. Notre lieutenant a obtenu le plus haut poste avant celui de commandant, en quelques jours grâce à un examen. Son expérience du terrain se résume au niveau bac à sable. Ponstain, qui est réglo, l’a choisi pas très futé, sans aucune chance qu’il ne me fasse de l’ombre. Je l’appellerai le lieutenant et vous ne saurez rien de plus, il ne vaut pas le coup.
Pour les autres, monter en grade nécessite de se frotter au lourd : aux morts non naturelles. Or à la PJ, on en gère très peu, un homicide par mois, tout au plus, à la troisième division. Le reste relève des affaires de drogues ou de viols. Pour récupérer le glauque, les meurtres, il faut être le gradé le plus rapide à obtenir l’info. Un de mes potes à l’état-major est basque. Comme moi. À la police judiciaire, grimper les échelons lentement vous sert à créer des contacts. Quoique, dans mon cas, il a simplement suffi que le gars à l’état-major apprenne que j’étais basque pour que j’obtienne les affaires idéales. Et ce, dès le premier jour.
Je suis fier d’être basque, ça oui. Ma mère est née à Saint-Jean-de-Luz. Ma mère, cette sainte femme, a eu l’idée bizarre d’épouser mon père, né à Saint-Quay-Portrieux, en Bretagne. Il a pris le temps de la charmer, de la marier, de lui faire un gosse, de la tromper cent fois, puis de mourir en me laissant seul incarner son patronyme breton : Clivel. Et comme un malheur ne vient jamais seul, mon prénom aussi est breton : Yoann. Yoann Clivel, le Basque. J’ai rien contre les Bretons, ils ont leur drapeau et leur langue eux aussi, c’est juste que Yoann Clivel, le Basque, c’est pas franc du collier. Ça fait pas légitime. Faut se justifier. Heureusement, la nature a été bonne avec moi, j’ai le physique du côté maternel. Mes oncles et cousins forment une belle équipe de rugbymen et je ne dénote pas. Je m’éloigne. L’urgent, c’est cette singulière affaire d’homicide. Je dis « singulière » mais, à l’époque, je n’en savais rien.
J’avais reçu le coup de fil de l’état-major sur mon portable alors que je franchissais l’enceinte de la PJ, un immeuble de huit étages, tout en verre et béton, situé avenue du Maine, à deux pas de la tour Montparnasse. J’ai grimpé les cinq étages du grand escalier en dalles noires et je suis entré dans le bureau défraîchi de Ponstain, le premier à gauche, en espérant qu’il serait seul. C’était le cas.
– Homicides dans le cinquième. Trois morts, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, lançai-je.
Le commandant s’est tassé un peu plus sur son siège en fixant ses notes d’un air embarrassé. Son bureau donnait sur la cour, il avait dû me voir arriver.
– Sans déconner…, dit-il.
Ne vous y trompez pas, rien de mesquin dans sa remarque. C’est la seule phrase qu’il ait trouvée, il y a des années de cela, pour prétendre n’être jamais surpris et dont il use à tout bout de champ.
– Tu t’en occupes, a-t-il ajouté sans lever les yeux. Tu y vas avec Berckman, moi j’ai un ministre africain sur le dos.
– D’ac.
Sa paupière s’est plissée en un clin d’œil avorté. Une manière complice et timide de me dire merci. Il avait l’air soulagé.
– On va prendre le petit dernier avec nous. Honfleur, l’intello. Ça va lui aérer les neurones, j’ai ajouté.
C’est important une équipe. On n’est bon à rien, tout seul. Christian Berckman, chef enquêteur, quinze ans d’ancienneté, un vétéran comme moi, est un bon copain. Marc Honfleur, petit nouveau, gardien de la paix et agent de police judiciaire depuis deux semaines, m’intéresse pour son regard neuf et vif. Jane Velin, brigadier-chef, n’a pas démérité non plus, mais elle a rejoint l’affaire plus tard. La demoiselle a eu son lot de bonnes idées, dommage que je ne l’aie pas mieux écoutée.
Christian Berckman, Marc Honfleur et moi, nous nous sommes rendus à l’adresse indiquée par l’état-major. La rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, au cœur du Quartier latin, grimpait doucement vers le Panthéon. Les numéros impairs, dont la cote immobilière atteignait celle du seizième arrondissement, étaient réservés aux bâtiments de fonction des militaires de carrière ou à quelques hommes politiques bien gardés. En face, au 26, une maison atypique s’élevait sur quatre étages, coincée entre une agence de voyages et un bistrot. Protégée par une grille de fer forgé, l’entrée était délimitée par une porte à double battant bleue et un porche triangulaire. Des dizaines de badauds se bousculaient derrière la banderole délimitant le périmètre de sécurité. Berckman a brandi sa carte à matricule en disant : « Police judiciaire, laissez passer. » Il s’est tourné vers le nouveau et a ajouté : « Tu me colles à un mètre et tu regardes ce que je fais. Tu poses les pieds là ou je les pose et tu ne touches à rien. » De mon côté, je me suis dirigé vers les policiers en uniforme, ceux qu’on appelle « la tenue » et j’ai serré la main de celui qui menait les opérations. Peu de mes collègues agissent ainsi, préférant marquer de leur mépris la frontière invisible qui existe entre les différents corps de police. Pourtant, vous n’imaginez pas le nombre d’affaires que j’ai résolues grâce à des petits détails glanés auprès de gendarmes, pompiers et policiers. Et à ceux qui pensent que ce n’est que stratégie, rien de bien sincère, je leur dis qu’un gars qui va partager les mêmes cauchemars que moi après avoir découvert une scène de crime mérite bien une poignée de main.
– Comment ça s’est passé ? demandai-je.
– La gardienne de l’immeuble nous a appelés, répondit le flic en désignant une femme d’une cinquantaine d’années dont l’air serein laissait penser qu’elle ne réalisait pas la gravité de la situation.
Je pris mon calepin, griffonnai un signe sur la couverture, puis entourai mon graffiti d’un cercle avant d’y apposer une croix. Un rituel qui me permet de comptabiliser le nombre d’affaires sur une année d’un simple coup d’œil à la couverture de mes carnets. Aux curieux, je réponds que le papier a remplacé la crosse des fusils. J’inscrivis la date et l’adresse de l’immeuble.
– On a le nom des victimes ?
– Famille Luzignan, un couple et leur enfant.
– Qui est allé sur les lieux depuis la découverte des corps ?
– La gardienne, moi et deux de mes gars.
Les circonstances du drame tenaient en quelques mots. Les voisins étaient absents. La gardienne avait découvert les corps à 10 h 15 en déposant un Colissimo. Elle ne se souvenait pas si la porte d’entrée était verrouillée ou si un tour de clef avait suffi pour l’ouvrir. L’eau de la douche coulait et avait inondé la salle de bains. Le policier avait personnellement fermé le robinet.
Le vestibule, sombre et bas de plafond, s’ouvrait sur un couloir qui menait à une cour pavée. Les murs alternaient torchis et colombages. Au fond de la cour à gauche, une alcôve donnait sur un autre escalier. J’ai grimpé au deuxième étage. Sur le seuil de l’appartement, le paillasson ne cachait que terre et poussières, de fragiles traces de vies. Absence de clefs. La serrure présentait un aspect normal. Christian Berckman observait le corps de la première victime – la seule visible de l’entrée – une femme d’environ quarante ans. Elle gisait dans une flaque de sang. Son visage était désespérément tourné vers la droite, la main écorchée et tendue dans la même direction, comme si ce geste avait été le dernier tenté pour empêcher l’inconcevable. J’ai poussé la porte de la chambre vers laquelle la main se tendait et n’ai pu m’empêcher de lâcher un « putain de merde » en voyant la fillette. La mort d’un enfant est toujours impensable. La petite fille reposait au milieu de peluches écarlates rassemblées autour d’elle en guise de protection. Avec ses cheveux blonds et bouclés, on aurait dit un ange. Elle avait presque l’air paisible, mais sa tête penchait en un angle impossible. Un gros nounours blanc dormait à ses côtés. Étrangement, le sang de la fillette lui prêtait un semblant de réalité. On eût dit une dépouille de plantigrade abandonnée par un braconnier.
J’eus une sensation bizarre que je n’arrivais pas à expliquer. Avant de comprendre qu’il s’agissait de l’odeur. La mort, même récente, dégage une acidité que l’on reconnaît à coup sûr. Au troisième ou quatrième cadavre, un flic n’oublie plus cet effluve odorant qui se développe au contact du sang et de la peur. Or il flottait ici un doux relent de parfum. De savon même. J’ignorais d’où il pouvait venir.
Je vis le jeune Marc Honfleur jeter un œil à la femme couverte de sang et, le souffle court, entrer dans la chambre où se trouvait la gamine. Avant de ressortir aussitôt, la tête plaquée au mur, au bord du malaise. Trop absorbé par la recherche de détails, j’en avais oublié mon rôle. J’étais responsable de la santé mentale du jeune flic et me sentis coupable.
– Si ça peut te rassurer, je ne m’y fais toujours pas…, lui dis-je. Et ne te fie pas à l’air blasé de Berckman, c’est un joueur de poker.
Ce dernier sourit sans rien dire. Marc Honfleur, visiblement sonné, se massa les tempes.
– On va faire les « constates ». Vu les notes que t’as eues au concours, tu devrais piger assez vite, crus-je bon d’ajouter pour le dérider.
Le jeune Honfleur fouilla l’intérieur de ses poches et prit de quoi écrire. Je confesse que le gamin m’épatait. Il avait obtenu les meilleures notes à l’examen, un sans-faute, et dépassé le record de points atteint depuis douze ans. Plutôt que d’accéder aux grades supérieurs, il avait choisi d’être gardien de la paix pour mieux se consacrer aux recherches sur Internet, sa passion. D’une timidité maladive, le regard fuyant, silencieux comme une huître, je le soupçonnais d’avoir choisi ce poste pour qu’on lui fiche la paix.
J’ai continué l’énumération des faits tels que je les imaginais.
– La femme a reçu les premiers coups de couteau. Elle a tenté de se protéger. Multiples plaies de défense sur les mains et les avant-bras. Ses yeux sont toujours ouverts, elle n’est pas morte instantanément et s’est traînée hors de la chambre.
– Elle a cherché à protéger sa fille, ajouta Berckman.
Il faut que je vous parle de Christian Berckman. C’est un gars sans prétention et intègre, avec une grosse tendance à la nonchalance pour ne pas dire paresseux. Il a deux passions, la moto et le jeu, auxquelles il sacrifie l’essentiel de ses loisirs. Le reste du temps, il donne l’impression de s’ennuyer. Je suis le seul à connaître l’histoire de son entrée à la police judiciaire, une sorte de pari. Un de ses amis souhaitait passer le concours d’entrée dans la police et, comme il hésitait à y aller seul, Berckman a proposé de l’accompagner. Il s’est inscrit à l’examen comme s’il s’agissait d’un tournoi de poker. L’autre a été recalé, lui pas. Comme il vouait une confiance irraisonnée à sa bonne étoile, il s’est laissé engager. Les événements ont suivi leur cours, sans vague ni exploit. Berckman obtient régulièrement les meilleurs résultats au tir de toute la brigade, mais il est trop humble pour mettre à profit cet avantage. Douze ans qu’on travaille ensemble.
Des traces de pieds ensanglantés conduisaient à la chambre de la gamine. Elle avait tenté de bloquer la porte avec une caisse à jouets, sans succès, puis s’était cachée derrière ses peluches. Avant de se faire trancher la gorge. Les pas menaient au salon et dessinaient des circonvolutions. Les rideaux et certains meubles montraient de nombreux coups de couteau portés à hauteur des yeux. L’action s’achevait dans le couloir où se trouvait le père, entièrement nu. Dans sa main droite, un large couteau de cuisine. Il s’était entaillé le bas-ventre et les jambes puis vidé de son sang. Je n’avais jamais vu un truc pareil. Le type avait pris un couteau pour se charcuter les cuisses jusqu’aux roubignoles !
Le jeune Honfleur suivit mon regard et dit d’une voix presque inaudible :
– Ça me fait mal rien que de l’imaginer en train de…
– J’arrive pas à croire qu’il s’est acharné comme ça. Une sorte de suicide maso… Faudra regarder si c’est pas une pénitence sexuelle. Je périrai par là où j’ai fauté, un truc du genre, ajoutai-je.
Honfleur tenta une première analyse :
– Il a commencé par sa femme, continué avec sa fille et après il s’est fini.
Il parlait entre ses dents, comme si les mots avaient du mal à sortir. Le dos voûté – pourtant il n’était pas grand –, il semblait porter sur ses épaules tout ce que la jeunesse a de désabusé.
– Venez voir ! hurla Berckman de la salle de bains.
Le chef enquêteur pataugeait dans trois centimètres d’eau claire, une clope éteinte aux lèvres. Je lui précisai que l’eau coulait encore lorsque les collègues avaient découvert le carnage. C’est alors que je compris d’où venait l’odeur de savon. Un flacon ouvert de shampooing à la verveine s’était répandu au pied de la douche.
– Descends et demande au gradé quel robinet il a fermé, lançai-je à Honfleur.
Tandis que le gardien de la paix sortait, Berckman poursuivit le rituel des suggestions :
– Les traces de flotte vont vers la cuisine. Là, il prend un couteau et se défoule sur sa famille. Il faut confirmer les empreintes, mais je crois qu’on tient notre homme.
– Donc le type est à poil sous la douche et d’un coup, sans fermer le robinet, il trucide sa femme, sa fille, attaque les rideaux, puis se zigouille !
– Ça me fait penser à l’affaire Trichet. Licenciement, adultère, avant de tout perdre, il assassine sa famille, répondit Berckman.
– OK, mais les rideaux ?
– Il courait après quelqu’un ? Sa femme ? suggéra Berckman.
– Pas à cette hauteur. On dirait qu’il a frappé en l’air, la main tendue. À mon avis, l’homme a d’abord tué sa femme, il est ensuite allé dans le salon et – pour une raison inconnue – a donné des coups de couteau dans les meubles et les rideaux, laissant sa fille se cacher dans sa chambre, derrière ses peluches, avant de s’occuper d’elle.
Je comptai vingt-trois coups portés dans la pièce pendant que Berckman examinait les avant-bras et les pieds du mort pour vérifier si l’homme se droguait. Le sang avait coagulé et dissimulait d’éventuelles piqûres.
– Ils nous diront ça à l’autopsie, conclut Berckman.
Plusieurs hommes montaient les escaliers. Le substitut du procureur et deux adjoints entrèrent dans l’appartement.
– Bonjour messieurs ! Qu’est-ce qu’on a ici ? questionna le magistrat.
Berckman énonça sa théorie. Le mari avait perdu la tête, tué sa famille avant de se donner la mort. Les traces de sang racontaient toute l’histoire et présentaient un itinéraire complet. Les traits du substitut se détendirent, sa respiration devint plus lente. Il avait vu tous les détails qui lui permettaient de penser que l’affaire était simple, classée avant d’être commencée. Mais certains détails me criaient le contraire. Les mains jointes dans le dos, le magistrat observa les trois cadavres les uns après les autres et fit une grimace devant celui de la fillette. Je priai pour qu’il n’aille pas dans le salon. Il verrait les coups de couteau dans les rideaux et ça compliquerait tout. Tout baigne, cassez-vous et laissez-nous gérer cette putain d’enquête qui pue l’anomalie à plein nez… Comme s’il répondait à ma pensée, le substitut posa la question que je redoutais depuis le début : le statut des victimes justifiait-il de faire appel à la PJ de luxe, autrement dit la « Crim’ » ?
– La famille est inconnue des services de police, annonçai-je.
Faisant écho à mon envie de présenter l’affaire sous son aspect le plus simple, Berckman brandit le sac en plastique contenant le couteau taché de sang en disant :
– L’arme du crime, main droite du mari.
– OK, ce ne sera pas très compliqué malgré le nombre de victimes. Trouvez-moi le mobile, vous gardez l’enquête, conclut le magistrat.
Nous nous serrâmes la main. Le substitut laissa passer Honfleur qui patientait dans le couloir et prit congé. Berckman me lança un regard satisfait puis descendit mener l’enquête de voisinage tandis que je me consacrais aux intérieurs. Un accord implicite voulait que je me concentre sur le passé des victimes tandis que Berckman gérait les interrogatoires. Je me tournai vers Honfleur.
– Tu vas noter toutes les « immats » des voitures stationnées autour de l’appartement sur un rayon de deux cents à trois cents mètres. T’oublie pas de jeter un coup d’œil aux poubelles et tu fais marcher ton flair, lui dis-je.
On ne devrait jamais laisser ces investigations capitales, mais fastidieuses, à un bleu, myope de surcroît. C’est une des leçons de cette enquête. J’enfilai des gants de latex et me dirigeai vers la table basse du salon où un cendrier en verre blanc disparaissait sous une vingtaine de mégots. Tous de la même marque. Cela ne mènerait sans doute nulle part, mais on ne savait jamais. J’en glissai quelques-uns dans un sachet en papier kraft puis examinai la réserve d’alcool. Porto et whisky garnissaient un meuble d’angle. Dans la salle de bains, je remplis un sac de médicaments trouvés dans le placard à pharmacie. Deux hommes de l’identité judiciaire m’interrompirent. Je leur résumai la situation.
– Vérifiez que le sang appartient à la famille. Alcoolémie et drogues pour les trois corps, relevé des empreintes, sans oublier le couteau.
Puis, je rejoignis la gardienne, une fausse blonde aux larges épaules qui cachait des seins énormes sous une robe-tablier à fleurs bleues.
– Vous connaissiez bien le couple, ils fumaient ?
– Elle non, lui, oui…, répondit-elle avec un accent du Sud-Ouest.
– La marque ?
– Rothmans, dit-elle, satisfaite de pouvoir répondre.
Il s’agissait de la marque des cigarettes trouvées dans le cendrier… Rien d’anormal de ce côté-là.
– M. Luzignan était droitier ou gaucher ? continuai-je.
La gardienne ne savait pas. Je la questionnai au sujet des habitudes et mœurs de la famille Luzignan. Le mari avait une bonne situation, lui et sa femme formaient un couple harmonieux, jamais une dispute. Cela me parut un peu lisse. Quant à la gardienne, son sang-froid m’étonnait. Aucun signe de tension, de peur, ni même de tristesse. Pourtant, elle répondait avec sincérité et avec le désir de m’aider.
– Avant dix heures et quart, ils ont reçu de la visite ?
– Personne. J’étais dans l’escalier pour le ménage. Si quelqu’un était passé, je l’aurais vu.
– Des cris, dans la matinée ?
– Vers huit heures et demie, ça n’a pas duré, je ne me suis pas inquiétée.
– Je n’ai pas trouvé le Colissimo.
Elle recula et s’empourpra, en proie à une légère panique et posa la main sur sa bouche.
– Je me demande si je ne l’ai pas rapporté chez moi !
– Ce serait normal avec le choc, dis-je pour éviter qu’elle se sente en défaut.
Je déteste accroître le sentiment de culpabilité chez ceux que je considère comme des « victimes tertiaires ». Je m’explique. La victime primaire est la personne assassinée. Ceux qui pâtissent du manque, la famille et les proches deviennent les victimes secondaires. Les victimes tertiaires représentent tous ces inconnus sans lien avec la victime qui voient le corps du défunt et qui restent choqués à vie. J’entre dans cette catégorie, la concierge aussi. Même si elle a l’air de mieux gérer ça que moi. Pour le moment.
– Venez avec moi, on va vérifier, a-t-elle ajouté.
En parallèle de cette histoire, quelque chose se tramait. Quelque chose dont personne n’avait conscience et qui me glace le sang encore aujourd’hui.