9

La brigade criminelle procédait à quantité de tests à partir des éléments réquisitionnés rue du Moulin-Vert : ADN, empreintes, prises de sang, échantillons, recherches de drogue, intoxication, et autopsie. Aucune poussière ne leur échappait. L’ensemble partait en Belgique dans le laboratoire privé le plus pointu du moment. Je fis le tour de mes contacts et sollicitai Emmanuelle, une de mes ex. Cette très jolie blonde, agent administratif auprès du directeur de la PJ et de la Crim’, voyait transiter entre ses mains tout ce qui parvenait au patron. Je l’invitai à déjeuner dans un thaïlandais en bord de Seine.

– J’ai perdu l’enquête au profit de la Crim’ et j’aimerais savoir de quoi il retourne.

– Pourquoi ? demanda Emmanuelle.

– Disons que c’est sentimental.

– Tu es gonflé de me dire ça !

Elle avait mal vécu notre séparation.

– Regrette pas, dès qu’il y a des sentiments, je prends la fuite.

– Qu’est-ce que tu racontes ? Tu n’as jamais été amoureux de moi !

– C’est faux, improvisai-je sans grande conviction.

Elle sourit mais n’était pas dupe.

– Et pourquoi tu veux les infos avant tout le monde ?

– Ça, je ne peux pas te le dire, ma douce beauté.

Je lui pris les mains et chuchotai :

– J’ai besoin de toi.

Emmanuelle respira longuement, plongea ses yeux dans les miens et proposa un marché. Elle ferait un double de tout ce qui arriverait pour le grand patron en échange d’une invitation à dîner et des raisons de tout ce mystère. J’acquiesçai, mais elle attendrait la fin de l’enquête pour connaître mes motivations. Je m’en tirais à bon compte.

Je sollicitai également mon meilleur ami, Valentin Amerti, aujourd’hui à la Crim’. Je vous ai brièvement parlé de lui. Ce garçon m’a sorti de mon mutisme, à l’âge de douze ans. Sa famille a acheté la maison de notre plus proche voisin, quelques mois avant le décès de mon père. Valentin et moi étions du même âge. Très vite, notre étonnante ressemblance nous a fait nous considérer comme des frères. Un jour, alors que j’avais sorti de ma poche la relique, le papier de mon père, il s’est approché et m’a demandé : « Pourquoi tu regardes toujours ce truc ? » Piqué au vif, je lui ai répondu : « Ce truc est le testament de mon père. Il désigne son meurtrier. » Comme il m’observait avec beaucoup de sérieux, j’ai ajouté, confiant : « C’est un secret, tu ne dois en parler à personne. » Valentin est donc la seconde et unique personne à connaître l’existence de ce mot. Il a tenu sa langue, une grande amitié pouvait naître. Nous faisions tout à l’identique, jusqu’à gommer nos disparités pour accentuer la confusion. On nous appelait les jumeaux et nous nous croyions invincibles. Les années ont passé, et de petits détails se sont accumulés. Insidieusement. Jusqu’à me faire douter. Valentin poussait le mimétisme un peu loin, les yeux rivés sur les filles dont je lui parlais, s’achetant les mêmes vêtements que moi, suivant le même cursus que moi. Je compris qu’il était envieux et qu’il n’avait aucune volonté propre, sinon l’objectif de me dépasser. Les frustrations se sont succédé au gré des amours déçues, des jalousies et des études universitaires plus ou moins réussies. La compétition n’a jamais cessé. Amerti se défendait par l’humiliation, j’usais de la dérision.

J’ai intégré la police judiciaire à vingt et un ans, Valentin a rejoint la brigade criminelle quatre ans plus tard. Cette différence d’affectation ne doit rien au hasard. Mon côté électron libre, quelque peu ingérable, ne pouvait s’adapter au travail de groupe ultra-hiérarchisé de la Crim’. Amerti, plus caméléon et moins soupe au lait, s’est fondu dans le moule avec beaucoup de facilité. Je concède avoir été jaloux. Vous l’avez compris, critiquer la Crim’ est devenu mon passe-temps favori. De son côté, Valentin, marié depuis deux ans, se moque de moi, toujours célibataire à quarante et un ans. À l’entendre, il m’a surpassé en tout point. Plus je prétends que cela m’est égal, plus ça le frustre. La raison en est que lui et moi savons qu’il existe un domaine où je suis imbattable. Devant une scène de crime, j’ai la réputation de dénuder la mort de ses mascarades comme personne. Que voulez-vous, j’ai un œil d’entomologiste.

J’ai longtemps hésité avant de l’appeler à la Crim’. Il voudrait comprendre pourquoi je m’intéressais à cette enquête. Que répondrais-je ? Puis, je me suis laissé gagner par le souvenir de notre ancienne complicité et l’ai invité à prendre un apéritif, chez moi, à Gentilly. La conversation se déroulait mollement, chacun interrogeant l’autre pour éviter de se confier. Whisky en main, Amerti me demanda en riant quel était le motif de l’invitation. Je me suis péniblement défendu d’une quelconque stratégie et l’ai interrogé sur les derniers changements au sein de la brigade criminelle.

– Tu voulais me demander quelque chose ? insista Valentin.

À quoi bon me formaliser, il avait deviné mes intentions.

– Qui gère l’affaire Moulin-Vert, chez vous ?

– Stéphane Martin. Un pote, répondit-il.

– Tu pourrais me dire ce qu’ils ont trouvé… de quoi ils sont morts ?

– Je le vois demain, je lui demanderai.

– Je te laisse m’appeler ?

– Oui ! relax. Je t’ai dit que je m’en occupais.

Valentin Amerti se leva, posa son verre sur la table, enfila sa veste de costume et lança un rapide « à demain » qui se voulait triste. Triste que je l’aie appelé par intérêt. Mais on avait vécu dix années côté à côte et je le connaissais trop. Son apparent chagrin masquait une position jubilatoire : j’avais besoin de lui. Il était au septième ciel.

Je pris une douche brûlante, espérant que l’eau chasserait mes souvenirs ambivalents à l’égard d’Amerti. Après avoir enfilé une chemise et un jean, je décidai d’appeler Nathalie sur son portable. La soirée se voulait dédiée aux anciennes relations. Une première sonnerie. Une deuxième. Elle se demande si elle me répond. Presque cinq mois sans nouvelles… Une troisième. Je m’apprêtais à laisser un message lorsqu’elle décrocha. L’entendre me fit un électrochoc. Instantanément, ses mots tendres, ses confidences passées se superposèrent à sa voix. Je fus si troublé que je bégayai maladroitement. Avec beaucoup de gêne, je lui proposai de la revoir.

– Tu as quelque chose à me dire, Yoann ? demanda-t-elle d’un ton serein.

Je la revoyais, allongée dans mes draps, essoufflée après l’amour, susurrant mon prénom. Je réalisai combien je l’aimais.

– Il me semble, répondis-je.

– La semaine prochaine, si je trouve un créneau, proposa-t-elle.

– Je t’appelle lundi matin.

Pas gagné.

Après avoir raccroché, je me campai devant le miroir de l’entrée. Il me renvoya l’image d’un homme plutôt bien bâti, mais la quarantaine floue et l’œil fatigué… Qu’est-ce qu’elle avait bien pu me trouver ? Aurais-je droit à une seconde chance ?