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Alisha œuvrait autour de ses ruches sans aucune protection. Elle s’évertuait à cacher sous un chemisier qui bâillait des seins très hauts, opulents. Ses mains réajustaient l’étoffe de coton et cela la rendait encore plus attrayante.

– Elles sont sauvages ? lui demandai-je en pensant à elle.

– Domestiques. Mais ça ne signifie pas qu’elles sont dociles.

– Le meilleur moyen de les approcher ?

– Des gestes précis et délicats. Ne pas hésiter à dégager de l’amour, elles le sentent. Sinon, elles piquent, ajouta-t-elle en souriant.

– J’essaierai de m’en souvenir, dis-je en espérant qu’elle jouait mon jeu. Ça ne doit pas être évident la première fois ?

– Il suffit de maîtriser son appréhension, affirma-t-elle.

Je pris son message au premier degré et m’approchai.

– Votre père m’a parlé d’un testament.

La jeune femme posa la main sur mon épaule et s’appuya contre moi le temps d’enlever un caillou de sa chaussure. Son chemisier s’ouvrait à chacun de ses gestes, laissant entrevoir sa poitrine. Le galbe de ses seins était si parfaitement rond, perché haut, que je m’imaginais en train de dégrafer son soutien-gorge. Sa peau semblait recouverte d’un petit duvet, comme le sont les pêches du Lot-et-Garonne.

– Le Moine aux abeilles…, répliqua-t-elle.

– Vous connaissez l’histoire ?

– Je n’ai pas attendu la prophétie pour m’inquiéter du sort de la terre.

– Que voulez-vous dire ?

– Il vous expliquera, dit-elle en s’éloignant soudain vers son atelier.

La demoiselle pratiquait le chaud et froid. Je tournai les talons. Qu’attendais-je pour me consacrer à l’enquête ?

Le magnétiseur m’attendait dans son salon.

– Le document vous a donc convaincu ? dit-il.

Je décidai de jouer franc-jeu.

– Les meurtres en 2008, l’âge des enfants, le rapport avec la nature et la profession des victimes adultes… C’est assez troublant. Dites-moi tout sur ce Moine.

– D’abord, il n’a jamais été moine, c’est un surnom qu’on lui a donné après l’Afrique.

Derrone prit le temps de rajouter du bois dans l’âtre et ranima le feu. Des branches de genévrier libéraient des fumerolles grises aux senteurs poivrées. Le magnétiseur se rassit lentement et, ses paupières bouffies tournées vers les flammèches, me raconta l’histoire de Gabriel Comte.

– Gabriel Comte est né en 1924, en Allemagne, et avait quinze ans au début de la guerre. La moitié de ses amis étaient juifs et il comprit très vite que les déportés connaîtraient la mort. Gabriel habitait Sarrebruck, au sud-ouest de l’Allemagne, non loin de la frontière française. Jusqu’en 1942, le jeune homme aida un grand nombre de Juifs à s’échapper en France, vers Forbach, grâce à une idée astucieuse. Son père possédait une industrie florissante autour de l’exploitation du charbon et de l’acier. Entreprise réquisitionnée par Hitler pour la fabrication d’armes. Un train franchissait chaque jour la frontière et un des wagons appartenait à l’entreprise de son père. Gabriel Comte, qui avait en charge le convoi des matières premières, y cacha ses amis. Plus de trente familles échappèrent ainsi à la mort. Un jour, son père mit au grand jour ses manœuvres et dénonça son propre fils qui fut envoyé dans un camp de concentration. Gabriel réussit à s’enfuir. On lui prêta la faculté de se rendre invisible et même de passer la sécurité des aéroports sans être vu. Il partit pour les États-Unis, se maria et eut un enfant. En 1974, il s’expatria de nouveau, pour l’Ouganda. Opération commando, mission secrète, les suppositions allèrent bon train. On ignore toujours ce qu’il fit là-bas. À la fin de sa vie, il s’installa en France et créa un important rucher. Son miel était extraordinaire et ses abeilles produisaient tant qu’on lui prêta le pouvoir de communiquer avec elles.

Nous y voilà, songeai-je.

– Les Français, qui l’avaient imaginé pasteur en Afrique pour évangéliser les Noirs, le surnommèrent le Moine aux abeilles. En 2004, à l’âge de quatre-vingts ans, il écrivit un testament énigmatique et décéda quelques jours plus tard. En peu de temps, le testament du Moine aux abeilles, probablement récupéré par des activistes protecteurs de la nature, devint « la prophétie ». Son message principal dénonçait la raréfaction de la nature, la stérilité des hommes, une mortalité sans précédent, celle des enfants en particulier.

Derrone s’interrompit pour boire un verre d’eau, j’en profitai pour faire une suggestion :

– Un rapport avec la disparition des abeilles ?

Le magnétiseur sourit et ne répondit pas, comme s’il savait que j’allais poursuivre, prouvant ainsi que j’avais étudié le texte.

– Einstein prédisait la fin de l’humanité en quatre ans si les abeilles ne remplissaient plus leur rôle de pollinisatrices…, annonçai-je.

– On l’entend partout, mais cette mise en garde n’est pas d’Einstein. D’ailleurs, ça n’a aucune importance. L’avertissement est réel. Gabriel Comte a consacré une partie de sa vie à l’étude de la génétique et de l’évolution. Son message vient de là. Malheureusement, personne ne l’a pris au sérieux de son vivant.

– Pourquoi ?

– Il tenait l’essentiel de ses affirmations de l’observation des végétaux et de la biodiversité. Il affirmait que la population mondiale serait de quatre milliards en 2040 alors que les spécialistes continuent d’annoncer une expansion à neuf ou dix milliards.

– La population diminuerait avec le temps ?

– D’après Gabriel Comte, l’homme tire sa force, son énergie vitale, de son environnement, de la nature. Un point de vue défendu par les chamanes, hommes-médecines et guérisseurs du monde entier depuis des millénaires. Si la nature disparaît, l’homme connaîtra le même sort.

Derrone continua après un instant de réflexion :

– Le Moine prédisait le début du déclin de l’humanité en 2012 si rien n’était fait pour enrayer la perte de l’énergie végétale. Sa grande théorie se basait sur le taux de remplacement de l’humanité sur terre. La population mondiale continuerait de croître seulement si la fécondité moyenne était de 2,1 enfants par femme. Or, dès 2010, le seuil de remplacement ne pourrait être atteint à cause de la dégradation de l’environnement. De nombreux pays, conscients du risque, proposaient déjà des primes à l’enfant. Le cas de l’Espagne, qui depuis juillet 2007 offre deux mille cinq cents euros à chaque nouvelle naissance. De l’avis de Gabriel Comte, la disparition de la nature aurait un impact direct sur les grossesses, qui dureraient six mois dans le meilleur des cas. Un nouveau-né sur 1 000 sortirait vivant de la couveuse. L’enfant, pour grandir, devrait rester lié à l’énergie de ses parents jusqu’à l’âge de six ans. Énergie auparavant dispensée par la nature.

– C’est de la science-fiction ? proposai-je.

– Qui sait ? Il disait que les plantes le prévenaient. L’arbre vit sur terre depuis trois cent quatre-vingts millions d’années, l’homme seulement depuis cinq à six millions d’années. Et si les végétaux étaient de grands sages ? Mettez la tête dans un sac en plastique et respirez cinq fois, voilà quelle sera la concentration de CO2 dans cinquante ans si nous ne préservons pas nos océans et nos forêts. C’est ce qu’il répétait à longueur de temps.

– Vous l’avez rencontré ?

Derrone hésita une fraction de seconde avant de répondre :

– Non. C’est un de mes regrets.

– Vous connaissez sa vie comme s’il vous l’avait racontée, lançai-je.

– Je prends ça comme un compliment. Je l’ai beaucoup lu, c’est tout.

– Et personne n’a repris ses travaux ?

– Il y a bien son fils, mais il est plutôt discret.

– Comment s’appelle-t-il ?

– Pas la moindre idée…