Jeudi 6 novembre 2008
J’étudiais la prophétie et résistais au découragement en carburant au Coca-Guronzan. J’avais annoté chacune des phrases et, dictionnaire en main, tentais de les décrypter. À quatorze heures, un stagiaire se présenta et me tutoya d’emblée. C’était l’usage.
– Un gars de l’état-major a appelé pendant que tu déjeunais.
– La sécurité publique ?
– Oui. Je lui ai dit que je te donnerais le message.
– Je t’écoute.
– Dans le troisième arrondissement, il y a vingt minutes, deux familles, six morts en tout, cause inconnue. La première DPJ a été appelée.
– Les victimes, tu as des détails ?
– Quatre adultes et deux enfants dont un de six ans…
– On ne bosse plus dessus, affirmai-je en ouvrant un dossier.
– Ah bon, je croyais…
– On a perdu l’affaire, on est passés à autre chose. Merci quand même.
Le jeune homme tourna les talons. Je filai dans le bureau de Berckman.
– Une autre affaire dans le troisième…, annonçai-je.
– Le lotus ? demanda Christian.
– On dirait.
– Ils nous ont appelé ?
– Pas du tout, c’est mon pote de la sécurité publique…
– La Crim’ va s’y pointer, tu veux saluer ton ami Amerti ?
– OK, OK, dis-je en jouant nerveusement avec la poignée de la porte.
– Ton moine me donne du fil à retordre, ajouta Berckman. Son fils, je devrais dire.
– Tu as trouvé quelque chose ?
– Il s’appelle Marcus Comte. Inconnu aux impôts et à la Sécurité sociale. On a cherché aux permis de conduire, pas d’immatriculation à son nom. Pas mort. Il vit probablement à l’étranger.
– Date et lieu de naissance ?
– États-Unis, en 1963. Ça lui fait quarante-cinq ans. Il en avait vingt et un quand son père est parti en Ouganda. À la mort de sa mère, il s’installe en région parisienne et se fait naturaliser français en 2000. On ne lui connaît aucun métier, apparemment il se contente de l’héritage de sa mère. Jamais marié, sans enfants, non fiché. J’ai contacté mon pote aux renseignements généraux. Il me rappelle s’il a quelque chose.
– Il aurait pu retourner aux États-Unis ?
– Il n’a plus de Carte verte et n’a pas la double nationalité.
– Rien ne l’empêche de travailler six mois aux States, de revenir en France quelques semaines et d’y retourner !
– Sauf que le gars ne bosse pas, n’a jamais bossé et ne bossera jamais… C’est une verrue, il vit sur le système.
– Lorsque le Moine arrive en France, que fait son fils Marcus ?
– Il le rejoint. Ils ont vécu ensemble jusqu’à la fin. Ensuite, Marcus vend la baraque, les ruches et le terrain. L’acte notarié est la dernière trace qu’on ait de lui, en août 2004.
– Il serait où depuis quatre ans ?
– J’en sais rien. En Afrique, sur les traces du paternel…
– Tu le vois prendre un charter pour perpétrer chaque crime ?…
– Il a peut-être des hommes de main.
– Faut beaucoup de fric.
– S’il ne bosse pas : pas d’impôts, pas de Sécurité sociale. Il vit chez quelqu’un, paie un loyer grâce à l’héritage de ses parents et, comme c’est un gars prudent, il n’est pas fiché. Donc, si ça se trouve, il vit en France et peut-être même à Paris.
– Exact.
– Il n’y a plus qu’à espérer qu’il ait fait deux ou trois conneries en revenant des States et que les RG en aient une trace…
Christian et Jane filaient le parfait amour. Un soir sur trois, ils quittaient ensemble le bureau et dormaient chez la jeune femme. Les autres nuits, Berckman jouait. Poker et tarot gardaient l’avantage. Jane allait à la salle de sport, tout en y trouvant un intérêt très relatif depuis qu’elle fréquentait Christian. Une fois, elle lui avait confié son envie de partager ces moments qu’il vivait seul. Il avait refusé, prétextant que sa présence le déconcentrerait. Ce soir-là, il s’était engagé à la rejoindre à deux heures du matin au plus tard. Le petit matin, pourtant tardif à cette époque de l’année, avait fini par poindre sans que Christian ne se montre.