Ode aux trois divisions de la Terre
Le règne minéral, corps de la Terre,
Substrat nourricier du règne végétal.
Le règne végétal, premier être vivant sur Terre,
Énergie livrée au règne animal.
Le règne animal, invité sur Terre
Porte en son sein l’humanité qui épuise minéral et végétal.
Les Hommes bâtissent une maison
En altérant ses fondations
L’humanité s’est dissociée de la Terre
Rompant le lien avec les esprits
Qui communiquaient les moyens de régénérer l’énergie
Indispensable à son renouvellement et à sa progression.
L’homme est devenu l’artisan d’une évolution
Qu’il ne peut maîtriser.
L’humanité saura-t-elle s’adapter aux changements
Dont elle est l’architecte ?
L’Homme s’est dissocié des trois règnes
Pour imposer le sien.
Il a creusé la Terre et modifié les volumes,
Il a transformé les gènes.
Les sentinelles de la Terre s’éteignent en une ultime alarme,
Celle de la stérilité qui gagnera les végétaux, les animaux et les hommes.
Il faut en avoir conscience :
Il y aura recrudescence de ce qui doit disparaître.
L’année 1 du deuxième millénaire,
Au cœur de l’alvéole géopolitique,
L’enfant éclairé de réponses croisera l’ombre, en une folie meurtrière
Au chiffre 6, l’unique, l’élu,
Commandera au nom d’Eloïm, Murathron, Adonaï et Semiphoras
Et Mwulana apportera la lumière.
12 mois de l’an un pour comprendre et agir ou…
Il y aura recrudescence de ce qui doit disparaître.
Testament du Moine aux abeilles
La prophétie ne contenait aucune allusion au lotus. Je ne voyais pas comment le document pouvait se rapporter à une dangereuse affaire criminelle. Il y avait bien une notion d’enfant et de folie meurtrière, mais ce n’était pas clair. Pourquoi diable Derrone jouait-il les grands mystérieux ? Je pris mon téléphone.
– Bonjour, c’est Clivel. J’ai beau lire le testament…
– Oui, rien de plus, affirma le magnétiseur.
– Vous aviez l’air de dire qu’il avait un rapport avec les meurtres suicides.
– Je n’ai jamais dit une chose pareille. C’est vous qui l’avez prétendu la fois où nous avons fait connaissance.
– Vous me prenez pour un con ! Le juge va vous convoquer et vous lui expliquerez…
– Que je possède un document sur la protection de l’environnement. Soyez sérieux, monsieur Clivel. Par ailleurs, je ne peux pas croire que vous n’ayez rien vu.
Et il raccrocha. Je me levai et explosai la poubelle d’un puissant coup de pied. Elle s’écrasa dans le couloir. Je levai la tête vers mes collègues. Coutumiers de mes sautes d’humeur, aucun ne fit de commentaire. Je m’accroupis et ramassai les déchets un à un. À quoi en étais-je rendu pour me calmer…
Une réunion s’imposait. Depuis les nouvelles conclusions de la Crim’, le jeune Marc Honfleur étudiait les archives de la brigade de protection des mineurs. Les actes de pédophilie et les meurtres par agression écartés, il avait orienté ses recherches sur les cas d’enfants décédés à l’âge de six ans, précisément. L’ordinateur central avait craché trois nouveaux cas. Janvier 2008, à Neuilly, un garçon et une fille de six ans, des jumeaux, retrouvés morts derrière une rangée de cyprès, dans la cour de leur école. La cause du décès demeurait mystérieuse. Le deuxième cas, un enfant de six ans conduit par sa mère, avait ouvert la portière de la voiture avant de se jeter sur la route où sa tête avait heurté le trottoir. La famille habitait le huitième arrondissement.
– La date ? demandai-je.
– Mai 2008. Le dernier habitait Malakoff, au sud de Paris. Mort dans son lit, la nuit du 2 août 2008. Même âge, décès inexpliqué à ce jour.
– Tu es remonté sur les cinq dernières années ?
– Oui, comme on avait dit, insista Honfleur, quelque peu sur la défensive.
– Et tu n’en trouves que trois, tous en 2008 ?
– C’est ça.
Si ces nouveaux cas appartenaient à la même affaire, précisa Honfleur, l’augmentation de rythme devenait préoccupante. Cinq mois entre les deux premiers crimes, quatre mois pour le suivant, puis deux. Du 26 septembre au 11 octobre, on avait quinze jours et du 11 octobre au 19 octobre, huit jours ! Le nombre de victimes suivait la même courbe ascendante. Honfleur avait confronté les situations, aucun des enfants ne partageait la même école.
De son côté, Jane avait approché les militaires. La liste de ceux qui travaillaient sur les armes biologiques restait confidentielle, secret défense. La Crim’, la DST et l’armée collaboraient. Un militaire retraité, sans doute sensible à son look de jeune GI, lui avait concédé un entretien. Il travaillait sur le charbon, autrement dit l’anthrax, les fièvres hémorragiques du type Ebola ou la fièvre jaune, mais aussi sur la peste et la variole. Rien à voir avec les symptômes de nos victimes. Nous abandonnâmes la piste.
J’annonçai avoir obtenu du magnétiseur la prophétie et la sortis avec précaution d’une chemise cartonnée. Le jeune Honfleur parut surpris. Ses sourcils exprimaient que cela relevait du miracle. Vexé de ne pas l’avoir trouvée avant moi, il murmura un presque inaudible : « Y a rien sur Internet », et se recolla à son rocher comme une patelle à marée basse.
– On se penche sérieusement là-dessus, dis-je à l’intention de Berckman qui faisait mine de s’intéresser à une affaire de drogue survenue trois jours plus tôt. Qu’est-ce que nous évoque ce papelard ? J’ai l’impression que les trois premières strophes sont un constat de la situation. Il faut se concentrer sur la dernière.
– Il parle de l’année 1 du deuxième millénaire, probablement des événements majeurs de l’année 2001. Comme le 11-Septembre, suggéra Honfleur.
– Sauf si c’est comme dans ELLE, plaisanta Jane.
– Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Berckman qui ne réagissait qu’aux propos de la jeune femme.
– De la numérologie. Des cycles de neuf ans. Tu additionnes les chiffres qui composent une année pour savoir à quoi correspond le cycle annuel. Et 2001, ça fait 2+0+0+1 = 3.
– Quelle est l’année 1 alors ? questionnai-je.
La jeune femme compta sur ses doigts en égrainant les années.
– 2008. Parce que 2+0+0+8 = 10 et 1+0 = 1.
– Il n’y a pas d’année 1 en 2000 avant cette date ?
– Non, la précédente est 1999.
– Et tous nos meurtres apparaissent en 2008. La conclusion des magnétiseurs sur le Net. Bien vu.
– La folie meurtrière, on voit tous de quoi il s’agit. Le chiffre 6, idem, c’est l’âge des enfants, dit Jane, pleine de fierté.
– L’alvéole nous ramène aux abeilles, dit Honfleur. Qu’est-ce qu’avait écrit le journaliste de Paris Match avant de mourir ?
– Il avait souligné les mots abeille et prophétie. Plusieurs coupures de presse accompagnaient ses notes. Je vais essayer de me rancarder.
– Tout est à la Crim’ ! s’exclama Berckman.
– Je sais. T’occupes, lui dis-je.
– Tu nous mouilles pas dans tes combines, répondit Berckman avec un air que je ne lui connaissais pas.
Honfleur, que cette tension gênait, proposa de chercher la signification du paragraphe : « Il commandera au nom d’Eloïm, Murathron, Adonaï et Semiphoras. » Il pensait à des saints. Après tout, l’auteur était moine.
– Le Moine avait des enfants ? demanda Jane.
– On sait pas, on n’a aucune info, répondit Berckman, énervé.
– Les infos, elles tombent pas du ciel ! m’emportai-je.
Depuis douze ans que nous travaillions en équipe, le même différend nous opposait : je reprochais à Berckman une position de planqué dès qu’une affaire présentait quelques difficultés. Il m’accusait d’agir sans me fixer de limites. L’un était le garde-fou de l’autre et c’est ce qui rendait notre duo efficace. Nous en avions conscience et l’orage ne durait jamais bien longtemps.
– D’après l’avant-dernière phrase, on n’a plus que deux mois pour trouver le coupable, ensuite il sera trop tard, dis-je comme pour justifier mes méthodes.
– Pourquoi : « Recrudescence de ce qui doit disparaître », tu l’interprètes comment ? demanda Berckman.
– Ça se termine mal, répliquai-je.
– Il veut dire que si l’espèce humaine se multiplie en éliminant les autres en un déséquilibre flagrant, elle finira par s’éteindre elle aussi, proposa le jeune Honfleur.
– Yes ! On va tous crever ! dit Jane.
– Je ne sais pas pour vous, mais un petit remontant s’impose…, suggéra Berckman.
– Bonne idée, va dire à Ponstain que son feu passe au vert, lançai-je en lui tapant sur l’épaule.
Un feu tricolore était fièrement arrimé dans l’angle gauche du bureau de Ponstain. Certains jours, vers les onze heures, le rouge s’allumait, à midi une, il passait au vert. Trois minutes plus tard exactement, les huit officiers sous ses ordres levaient leurs verres au-dessus de quelques pistaches. Certains collègues des autres groupes nous rejoignaient parfois. Bière, whisky ou pastis. Le commandant avait acquis la réputation de veiller à ce que le moral de sa troupe soit toujours au beau fixe. À la française, le moral se soignait à coups de bouteilles. L’histoire remontait au soir où Berckman avait annoncé que sa femme le quittait pour la voisine. Ils avaient descendu pas mal de carafes à L’Isileko, jusqu’à ce que le chef enquêteur retrouve un sourire béat. Plus tard, à quelques mètres du bar, il emboutissait un feu rouge avec une voiture de police. Le véhicule avait instantanément rejoint la casse et le feu tricolore trônait depuis dans le bureau de Ponstain, avec quelques bouteilles prêtes à être ouvertes. Dès le lendemain, Berckman héritait du surnom de « Lucky Mondeo ». « Lucky » pour chanceux comme…
Sans commentaire.
Le hasard, ou la chance encore une fois, fit que Berckman sortit du bureau de Ponstain en même temps que Jane Velin. Elle râlait à l’idée de prendre le métro pour rentrer chez elle et Christian s’empressa de lui proposer de la ramener en moto. Il avait toujours un deuxième casque dans son bureau. Contre toute attente, elle accepta. Vingt-cinq minutes plus tard, il se trouvait dans son salon, un verre de whisky en main. Jane, qui ignorait tout des sentiments de Berckman à son égard se raconta, touchée que quelqu’un lui prête attention.
– Mes parents voulaient un garçon, ils ont eu quatre filles. Je suis la dernière. Je crois que je suis masculine pour leur faire plaisir. J’ai jamais joué à la poupée, mon père m’a inscrite aux arts martiaux à l’âge de neuf ans.
– Ça t’a manqué ? Les poupées, je veux dire…, bredouilla Berckman.
– Pas vraiment. J’aimais bien les billes. Je suis devenue le garçon de la famille et j’ai fait le bonheur de mon père. La première fois que j’ai mis un pain à un gars qui me cherchait de trop près, ça lui a fait comme si un poil de barbe venait de me pousser.
– À ton père ?
– Yes.
La jeune femme éclata de rire et ajouta :
– Les couilles me sont venues quand je suis entrée à la police. Mon paternel me voit comme un vrai mec depuis trois ans. Je crois que si j’arrivais en robe devant lui, il serait capable de me traiter de tafiole !
– T’es pas prête à te marier, dit alors Berckman, se demandant soudain si elle aussi aimait les femmes.
– Écoute, Christian, je peux te l’avouer…
Berckman n’arrivait plus à avaler sa salive, une angoisse l’étreignait et empêchait sa glotte de descendre. Il fixa la jeune femme, attendant la vérité.
– Depuis que j’ai dix-huit ans, je ne tombe que sur des mecs bizarres, des amochés de la vie, qui ne veulent pas entendre parler d’une vraie nana mais qui ne sont pas prêts à virer phoque !
Christian respira de nouveau. Il rosit instantanément en imaginant qu’il pouvait entrer dans la catégorie des paumés de l’amour décrits par Jane.
– Et ton père va le prendre comment, le jour où tu lui présenteras un mec qui compte pour toi ? ne put-il s’empêcher de lui demander.
– Putain, j’y ai jamais pensé…
Elle continua en se resservant un whisky :
– Les bac + 6 des loosers du cœur ne se marient jamais alors y a pas de risque que ça m’arrive ! Pourquoi tu as des vues ? dit-elle en s’esclaffant, sans imaginer un seul instant qu’elle touchait juste.
Pris de court, Berckman se leva et lança un peu trop vite :
– J’ai une partie de poker, je file.
Jane resta interdite, ne sachant si elle l’avait vexé d’imaginer qu’elle pouvait lui plaire ou si, au contraire, cela signifiait qu’il avait des sentiments pour elle.
À 20 h 00, seul dans mon bureau, je consultai les rapports de la Crim’ et trouvai ce que je cherchais dans le premier dossier de l’affaire Moulin-Vert. Le document intitulé « Pièces journaliste » avait pour référence la cote no 141. Restait à connaître le nom du chef de groupe à la Crim’ qui stockait les cotes judiciaires. J’avisai la signature en fin de dossier : Stéphane Martin. J’entrai dans le bureau du commandant et ouvris le tiroir où Ponstain cachait l’organigramme de la brigade criminelle. Martin Stéphane, bureau 204, deuxième étage. Je rentrai chez moi, engloutis une assiette de pâtes, allumai mon réveil et me couchai. Je n’avais pas le choix. Aller à la brigade criminelle en pleine journée et consulter les dossiers, l’air de rien, entouré par huit gradés suspicieux était impensable. Un travail de nuit paraîtrait suspect. Restait l’aube. 6 h 30, l’heure du nettoyage.
Je pris soin de changer de tenue, un costume, une chemise blanche, et je glissai dans ma poche droite un appareil photo numérique. Arrivé à la Crim’, boulevard du Palais dans le premier arrondissement, je présentai ma carte au gardien de la paix qui ne se formalisa pas de l’absence de badge. Le succès de l’opération dépendait du circuit que prenaient les femmes de ménage. Elles possédaient la clef de chaque bureau. Je devais les rejoindre avant qu’elles n’aient fini de dépoussiérer le deuxième étage. L’opération s’achèverait à 7 h 45, heure des premiers arrivés.
6 h 40. Je grimpai au premier puis au deuxième étage sans rencontrer âme qui vive. Putain de merde, elles étaient déjà au troisième. Le premier bureau affichait le 245. Je remontai le couloir, m’arrêtai au 204 et tournai la poignée. Le verrou cogna contre la serrure. Merde, merde, merde… Des voix m’interrompirent, on approchait. Sans réfléchir, je m’engageai à grandes enjambées dans le couloir. Au détour d’une coudée, je me retrouvai face à une immense Black et une jeune Thaïlandaise qui poussaient un chariot.
– Je vous cherchais. J’ai oublié mes clefs…, improvisai-je.
– Quel bureau ? interrogea la grosse femme.
– 204. Vous l’avez déjà fait ?
– On vient de finir le troisième étage, on peut pas être partout à la fois, dit-elle sur un ton de reproche.
Elle abandonna sa collègue et, trousseau en main, remonta le couloir en traînant ses savates avec une lenteur qui m’exaspéra.
7 h 02. Je la remerciai et m’enfermai. Ce que je cherchais se trouvait dans un placard juste devant moi. Affaire Moulin-Vert, murmurai-je en soulevant un classeur. Le dossier reposait en haut de la pile de droite. Je feuilletai les chemises cartonnées remplies de notes manuscrites et trouvai ce que je cherchais : quatre pages de quotidiens dont les illustrations représentaient des abeilles : une double du Monde, un article des Échos, le dernier du Nouvel Observateur. J’étalai les documents, pris une dizaine de photos et les repliai soigneusement. 7 h 18. Le moment de filer. Je m’approchai de l’entrée, jaugeai la pièce et vérifiai que je n’avais rien oublié.
Un peu plus tard, je disposai les coupures imprimées sur mon bureau. Toutes dataient de l’été 2007 et évoquaient la même hécatombe. Partout dans le monde, les abeilles, gardiennes de la terre, mouraient dans des proportions alarmantes. Causes probables : OGM, dégradation générale de l’environnement, raréfaction de la flore et surdose de produits chimiques. On rappelait que l’agriculture dépendant de la pollinisation représentait cent cinquante-trois milliards d’euros. Je m’arrêtai sur une phrase d’Einstein citée dans Les Échos : « Si l’abeille disparaissait du globe, l’homme n’aurait plus que quatre années à vivre. » Nous étions en 2008, et cela donnait une échéance à 2012. Étonnant. Je me souvins d’avoir lu que le calendrier maya annonçait 2012 comme fin du monde et que tout un tas de barjos y adhéraient.
Je pris la prophétie et relus le troisième paragraphe de six lignes.
L’Homme s’est dissocié des trois règnes
Pour imposer le sien.
Il a creusé la Terre et modifié les volumes,
Il a transformé les gènes.
Les sentinelles de la Terre s’éteignent en une ultime alarme,
Celle de la stérilité qui gagnera les végétaux, les animaux et les Hommes.
Par « sentinelles », le Moine désignait les abeilles et évoquait la fin de l’humanité. En 2004, Gabriel Comte, l’auteur du testament, prédisait la disparition des hyménoptères et cette folie meurtrière. Quelle conclusion fallait-il en tirer ? Les articles confirmaient les présages de la prophétie, mais n’éclairaient pas les crimes. Pourtant une coïncidence plus que troublante existait entre les affaires et le testament : les morts imputables à l’homme au lotus dataient toutes de 2008 et avaient pour cible des enfants de six ans. Cela suffisait-il pour considérer le document avec sérieux ? Il devenait urgent de creuser la question. Je pris rendez-vous avec Derrone.