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Vendredi, 20 h 30

La troisième division de la PJ s’était vidée, je relisais mon rapport, adossé à la fenêtre ouverte de mon bureau. L’absence de résultats me minait. L’enquête n’avait décidément rien de ces affaires compliquées où chaque nouvel indice permettait de se rapprocher de la solution. Dans le cas Luzignan tout paraissait très simple. Manquait l’essentiel : le mobile. J’imprimai une copie du rapport et la déposai sur la table du commandant Ponstain. Je glissai l’original dans une enveloppe à l’attention du juge Gutineau, pris mon blouson et sortis. Quelques rayons de soleil zébraient les façades du bâtiment de la police judiciaire. J’hésitai devant le parking. Allais-je rentrer à pied ? Je n’appréciais que les températures qui voisinaient le zéro et attendais, durant huit mois de l’année, les journées courtes de novembre à février. Le temps était presque idéal, mais je me résolus à prendre ma voiture.

Alors que je patientais à un feu rouge, mes yeux accrochèrent une publicité pour de la lingerie. La culotte bordée de dentelle mauve m’évoqua aussitôt ma dernière aventure sentimentale – un épisode lamentable dont la victime se prénommait Nathalie – et, plus précisément, notre première nuit d’amour dans sa voiture, à la Cité des sciences. J’avais conservé tous les détails de cette nuit dans la partie encéphalique de mon cerveau dédiée aux émotions fortes. Ce qui ne m’avait nullement empêché de disparaître de sa vie après seulement quelques semaines de relation. « Courage, fuyons ! » marmonnai-je.

Au début de notre relation, Nathalie s’était appliquée, avec une grande franchise, à me dire comment les autres me percevaient dans l’espoir, sans doute, de me faire évoluer. Ma réputation de tombeur me précédait, des trois DPJ jusqu’à la préfecture. On prétendait même qu’il valait mieux éviter les sentiments pour que l’histoire dure un peu. Cheveux noirs, carrure imposante, yeux rieurs, large mâchoire, je n’avais rien d’un Apollon, mais dégageais quelque chose du rhinocéros et du chat qui me rendait irrésistible auprès des femmes. Je trouvais cette image fantastique. Nathalie avait ajouté que les femmes me jugeaient capable de tout et surtout, de douceur.

Je ne pouvais m’expliquer, avec l’opinion que j’avais de mon père, d’où me venait ce besoin de les conquérir toutes.

J’habitais une villa, à Gentilly, deux kilomètres au sud de Paris. Une splendide demeure d’architecte – le métier de mon père –, six mètres de hauteur sous plafond, aux murs entièrement blancs, séparés par d’immenses baies vitrées qui donnaient sur une petite cour et un muret couvert de glycine. Aucune solde ne permettait de s’offrir un tel lieu. Même celle d’un flic de mon rang, avec vingt ans d’ancienneté. À la mort de mon père, ma mère s’installa à Gif-sur-Yvette, dans la vallée de Chevreuse, me laissant la villa. À Paris, elle se sentait une étrangère, cette maison était la garçonnière de son mari, elle était devenue la mienne.

Je déposai sur la table de la cuisine un sachet de papier décoré de petites lettres rouges et courbées qui indiquaient : « La célébrité du Tonkin. » Je sortis un rouleau de printemps enroulé dans de la cellophane et deux emballages plastifiés contenant du soja sauté et des brochettes de poulet à la coriandre. J’appartiens à cette race d’hommes qui prennent plaisir à dîner des mêmes plats, cinq à six fois par semaine. La cuisine chinoise – qui a succédé à l’italienne – est un passage obligé depuis presque trois ans. Mon moment préféré est le dessert où je m’adonne au sucre sans complexe ni retenue. Voilà. Ça c’est pour la galerie. C’est pitoyable mais l’explication tient la route. Mais à vous, je ne peux mentir. Là encore, ces habitudes de névrosé ont un lien avec mon père et, en particulier, avec le mot écrit de sa main au moment de sa mort. L’histoire est si pénible, si ridicule, que j’ai peine à vous la raconter. Jusqu’à ce jour, je ne l’ai dite à personne. Ce petit bout de papier était une relique. Je le portais toujours sur moi, comme si le nom du meurtrier allait un jour s’y afficher à force de le regarder. Je voulais être prêt. Le moment où je croiserais le « Mari de Sylvie » – et alors que j’ignorais tout de cette Sylvie –, je croyais que je le reconnaîtrais. Une évidence. J’avais vingt-deux ans le jour où j’ai confondu le mot de mon père avec ma liste de courses. Jeté dans une poubelle de Monoprix où j’étais allé acheter mon déjeuner en compagnie de mon meilleur ami. Ce jour-là, j’ai compris que plus jamais je ne me poserais la question de ce que j’allais prendre au déjeuner ou au dîner. Rien ne me ramènerait les derniers écrits de mon père, mais la nourriture est un exutoire, un système compensatoire. Certains trouvent dans la cuisine tout l’amour qu’ils ne recevront jamais. Moi, j’ai décidé, très inconsciemment au début, que la monotonie d’un repas est une punition bien méritée pour avoir fait disparaître la seule preuve que mon père connaissait son meurtrier.

Trois boules de soja couvertes de poudre de coco ballottaient tristement dans une assiette. Je les réchauffai au micro-ondes en me souvenant de Nathalie qui inventait toutes sortes de stratagèmes pour m’éloigner de la cuisine le temps de m’en voler une. Quatre mois que je ne lui avais donné signe de vie. Parti sans une explication. Un matin, j’avais cessé de l’appeler et tout fait pour l’éviter. Davantage que la solitude, j’avais le sentiment d’être passé à côté d’une relation importante. Malgré un nombre de conquêtes tout à fait exceptionnel – et je ne suis pas d’un tempérament vantard –, je n’ai connu l’amour qu’avec trois femmes seulement et je les ai très vite quittées avant de souffrir. Les autres ont dû se contenter de sexe. J’avais consulté un psy, quelques mois. La perte brutale de mon père avait laissé une empreinte : la peur du manque, celle qui vous enlevait un être cher du jour au lendemain. C’est ainsi que je m’enfuyais avant de subir une rupture éventuelle de la part d’une femme dont j’étais amoureux. J’étais un masochiste impénitent.

Je me promis d’appeler Nathalie bientôt.

 

Je dormais profondément lorsque la sonnerie du téléphone retentit. Pendant quelques secondes, je clignai des yeux sans bouger. La pendule du salon indiquait 03 : 08. J’étais seul dans mon canapé, entièrement habillé, la lumière allumée. Trois emballages de Rochers Suchard traînaient sur la table basse. Je n’avais cessé de passer d’un programme télé à un autre. Mêlant rêve et réalité et pensant qu’il pouvait s’agir de Nathalie, je me raclai la gorge et pris un air enjoué.

– Allô…

– Tu ne dors pas à trois heures du mat’ ? interrogea une voix que je connaissais trop.

– On n’est pas de permanence…, soufflai-je.

– Sans déconner ! répliqua le commandant Ponstain.

Que voulez-vous répondre à ça ? Il aurait pu dire « presse-purée » ou « poêle à mazout », il n’y avait qu’à s’incliner.

– C’est quoi cette fois ?

– Dans le treizième arrondissement, une bagarre qui a mal tourné. Les collègues viennent de trouver des armes. Ça pue.

– Ils vont y arriver tout seuls, tentai-je.

– Oui, mais il y a dix minutes, on les a rencardés sur des meurtres dans le quatorzième. Peuvent pas être partout. Faut y aller.

Sans me laisser placer un mot, il ajouta :

– C’est juste pour faire la nounou pendant deux, trois heures, c’est une grosse affaire, ça va aller direct à la Crim’.

– Tu peux pas envoyer quelqu’un d’autre ? Le lieutenant ?

– Le maire est déjà sur place, le préfet est averti, il me faut une pointure là-bas.

– Il est plus gradé que moi ! répondis-je en espérant un compliment.

– Il est bardé de diplômes, mais il a six mois d’ancienneté. Il va être largué. Toi et Berckman vous êtes les piliers de l’équipe, ajouta Ponstain, en jouant mon jeu.

– T’es sûr que ça part à la Crim’ ?

– Avec plus de dix morts dont un journaliste, oui, c’est sûr.