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Le voyage à Londres annonçait un dénouement et le commandant Ponstain estimait l’occasion rêvée pour renouer avec le terrain. Je l’accompagnai, Berckman ne partait plus. Il enrageait.

– Y a pas de scène de crime ! Tu m’étonnes qu’il y va. Et en courant, hurla Berckman.

– Vas-y mollo, soufflai-je en fermant la porte.

Berckman saisit sa boîte d’allumettes et la lança à travers le bureau. Je la rattrapai avant qu’elle ne tombe à terre.

– Fais gaffe, ça va nous porter la poisse, annonçai-je un sourire aux lèvres.

– M’en balance ! dit Berckman.

J’ouvris la boîte.

– Il y en a un qui est sur le dos. C’est normal ?

– Merde ! J’ai oublié de leur donner à bouffer, dit Berckman en prenant son blouson.

– Ça mange quoi ? demandai-je en l’imaginant en train de disposer les six cloportes en rond autour d’une gamelle de poupée remplie de pâtée pour chats.

– Des pelures de pomme de terre, des déchets. Toute la merde de notre société, dit Berckman en claquant la porte.

Peu après, il revint et se rendit dans le bureau de Jane pour lui demander de le rejoindre dans la salle de réunion. Il allait passer ses nerfs sur elle. Pas une bonne idée.

– Il claque des doigts et j’accours, juste après il me jette. Je suis pas un de ses lévriers que les Espagnols abandonnent juste après la chasse ! dit-elle de manière à ce que tout le monde l’entende.

– Un galgos, dit Honfleur.

– Tout juste, il me prend pour un galgos ! Merde !

– Ils ne les abandonnent pas, ils les tuent, leur crèvent les yeux, les écorchent vivants en les traînant derrière leur voiture ou ils les pendent. Cinquante mille chiens chaque année, dit encore Honfleur en relevant ses lunettes.

– Merci pour les détails. C’est pour me dire que j’ai du bol d’être vivante ?

Christian revint et, sans se décontenancer, la prit par le bras, l’emmenant de force. Notre bureau jouxtait la salle de réunion, j’entendis toute la discussion.

– Je ne suis pas rentré à temps. D’accord, disait-il. Je ne t’ai pas appelée. D’accord. Excuse-moi. Me suis pas rendu compte que le temps passait. Y en a qui sont alcooliques, moi c’est le jeu. Plus fort que moi. Alors va falloir faire un petit effort parce que je suis incurable. Tu comprends ?

Elle ne répondit pas. Il enchaîna :

– Je crois que je suis amoureux de toi… Jane, laisse-moi une chance.

– Donc, deux nuits sur trois je dois me faire une raison, dormir sans toi et accepter que la fois où tu me retrouves, tu t’écroules de sommeil ?

– Et une nuit sur deux, ça irait ?

– J’ai une tête à attendre mon tour ? hurla-t-elle.

Berckman pénétra en trombe dans notre bureau, l’air aussi effaré que moi, et claqua la porte sans un mot.

 

Le commandant Ponstain et moi-même, nous fûmes pris en charge par la première unité de police judiciaire de Londres. Le voyage en Eurostar avait duré à peine plus de deux heures et je n’en gardais que le souvenir de mon reflet dans le double vitrage du wagon. Deux heures de répit avant de mobiliser toute mon énergie pour l’enquête. Deux heures où je n’avais cessé de penser à Alisha. Était-elle impliquée ? À quel jeu jouait son père ? Partagions-nous les mêmes sentiments ? J’ignorais jusqu’à mes propres sentiments. Je me laissai aller à un bref instant de désespoir qui me permit de conclure que j’étais sans aucun doute amoureux. Les choses évoluaient, elle m’avait plaqué, cela ne venait pas de moi. La belle affaire ! Ponstain m’avait laissé à mes digressions, préoccupé par son niveau d’anglais. Il rafraîchissait ses souvenirs de lycée en consultant un dictionnaire de poche, ponctuant chacune de ses découvertes par un « sans déconner » qu’il prononçait avec un léger accent anglais, sans même s’en rendre compte. Je ne savais plus si je le trouvais drôle ou pathétique.

Trois officiers en blouson bleu marine et une pluie diluvienne composaient le comité d’accueil. Nous nous rendîmes à New Scotland Yard, dans le quartier de Westminster, au cœur de Londres. Vingt étages d’acier et de verre faisaient face à de vieux bâtiments de briques rouges. J’étais convaincu que leurs bureaux se cachaient dans la brique avant de constater que les murs gris et tout en miroirs présentaient, sans les dissimuler, une caméra tous les deux mètres. Une plaque, où il était inscrit New Scotland Yard en acier brossé, me confirma que nous nous dirigions vers le bâtiment moderne. Nous découvrîmes le dossier Bee Free constitué par les Anglais : il n’existait qu’une seule photo de Marcus Comte, le fils du Moine. Celle de son arrivée à Londres, en septembre 2004. L’homme ne quittait pas son quartier général et n’avait jamais été personnellement impliqué dans une action revendiquée par l’organisation que pourtant il dirigeait. Les activités de la secte se concentraient autour des cultures OGM qu’elle valorisait à coups de tracts et de slogans. On ne déplorait aucune plainte hormis quelques voisins dénonçant des activités nocturnes bruyantes. Qualifiés par les médias de « doux dingues », les Free Bee s’autofinançaient grâce aux sommes versées par les disciples. Les coordonnées de l’organisation indiquaient une boîte postale à Londres mais elle avait établi son quartier général à Richmond, en banlieue, dix kilomètres à l’ouest de la capitale britannique. Accompagné de quatre officiers, le capitaine Richard Brenson commandait les opérations. Cinquante-trois ans, aussi grand que Ponstain, en plus maigre, il se tenait digne comme un général alors que notre commandant voûtait sensiblement les épaules.

Je consultai la carte et pointai le doigt sur une tache verte conséquente, située à proximité de là où nous nous rendions. Il s’agissait du Royal Botanic Gardens – autrement dit les jardins de Kew –, cent vingt hectares de nature, la plus grande collection de végétaux au monde, m’expliqua un officier. Je décidai de visiter le site, juste après l’entretien avec Marcus Comte, afin de vérifier si la Mandrava Rici Natura y poussait. Nous nous garâmes devant un imposant bâtiment blanc en forme de « L ». Herbes folles et volets sombres fermés conféraient au centre des Bee Free un air d’abandon. Un brouillard enveloppait le domaine et accentuait son aspect sinistre. Le capitaine Brenson s’avança, suivi de ses hommes. Le commandant Ponstain et moi-même nous mêlâmes au groupe. Brenson sonna puis patienta avant que la porte ne s’ouvre sur une femme vêtue de noir. Le grain de sa peau était si transparent que l’on devinait le réseau bleuté de ses veines. Le capitaine énonça le motif de leur visite : la police judiciaire française souhaitait entendre Marcus Comte dans le cadre d’une enquête.

– Il n’y a pas de Marcus Comte ici, répondit-elle.

Brenson lui présenta une photo.

– Connaissez-vous cet homme ?

Elle marqua une légère surprise. Apparemment, il s’agissait bien de Marcus Comte, mais il avait changé d’identité.

– Que lui voulez-vous ? demanda-t-elle.

– Je viens de vous le dire…

– Vous voulez interroger le Maître ?

– Comment se fait-il appeler ?

– Je n’ai pas le droit de prononcer son nom lorsque je ne suis pas en sa présence.

– Nous souhaiterions le rencontrer.

– Je ne crois pas que ce soit possible.

– Nous sommes ici dans le cadre d’une commission rogatoire internationale. M. Comte n’est pas cité à comparaître en tant qu’accusé ni même en tant que témoin, c’est une simple audition. À moins que vous ne décidiez de faire obstruction au bon déroulement de l’enquête ?

– Je vais voir, dit-elle en refermant la porte.

J’ai toujours trouvé la police anglaise trop fair play. Malheureusement, le protocole m’interdisait d’intervenir. Quel que soit le pays d’origine de l’enquête, seuls les officiers du territoire qui accueille le présumé coupable mènent les interrogatoires. Après quelques minutes, la porte s’ouvrit de nouveau et la jeune femme au visage d’albâtre nous fit entrer dans un long couloir haut de plafond. Il régnait une odeur de savon de Marseille et de paraffine. Une rangée de bougies posées à même le sol projetait des ombres qui s’étiraient sans qu’un seul meuble ne rompe leur halo. C’était si spartiate que je m’attendais à ce qu’un écriteau indique : « Ici, nous n’utilisons que ce que nous produisons. » Le bâtiment n’était pas chauffé et la température semblait aussi faible qu’à l’extérieur, l’humidité en moins. Une ambiance à se flinguer. Pas besoin d’en visiter plus pour deviner qu’ils ne devaient pas consommer de Rocher Suchard tous les jours.

– Si vous voulez bien patienter, le Maître va vous recevoir, dit-elle.

Une porte de trois mètres de haut s’ouvrit sur une salle vide plongée dans l’obscurité. Six bougies disposées en hexagone éclairaient faiblement la pièce. Nous aperçûmes la silhouette d’un homme imposant, assis dans un fauteuil au fond de la salle. Même en nous approchant, nous ne pouvions distinguer ses traits.

– Un problème de vue m’empêche de vivre dans une clarté plus vive que celle-ci, dit l’homme d’une voix très grave, en anglais.

La seule réaction qui me vint était que Ponstain n’avait pas dû trouver comment traduire en anglais « sans déconner ». À moins qu’il n’ait pas compris ce que l’autre disait. La fatigue ou les nerfs, je faillis éclater de rire.

– Monsieur Comte, je suis le capitaine Brenson de la police judiciaire britannique. J’ai quelques questions à vous poser dans le cadre d’une affaire française.

Marcus Comte se tourna vers la femme qui nous avait ouvert.

– Laissez-nous, lui dit-il.

– Oui, Mwulana, répondit-elle en baissant la tête en signe de respect.

Je sursautai à l’évocation du nom cité dans la dernière strophe de la prophétie.

– Vous n’avez pas l’électricité ? demanda Brenson.

– C’est un choix de notre congrégation. Nous voulons être prêts pour l’avènement de la nouvelle ère. Nous prônons le 100 % naturel.

– Combien avez-vous de disciples ?

– Cent quinze.

– Y a-t-il d’autres membres en dehors de Londres ?

– Non.

Ponstain avait fait parvenir la liste des questions que nous souhaitions poser au suspect et le capitaine Brenson commença son interrogatoire.

– Avez-vous entendu parler de la prophétie du Moine aux abeilles ?

Marcus Comte éclata de rire.

– Je suis le fils du Moine !

– Quelle est votre opinion concernant ce document ? ajouta le capitaine.

– Je ne vois pas en quoi les écrits de mon père pourraient être mêlés à une affaire criminelle.

– Je n’ai jamais parlé d’affaire criminelle…

– Je lis les journaux. Je suis au courant de ces meurtres à répétition, en France, dit le gourou.

– Alors évitez de poser des questions dont vous connaissez la réponse. Quel est votre avis concernant le testament de votre père ? l’interrompit le capitaine.

– C’est un interrogatoire ?

– Si vous refusez de répondre, j’émettrai un rapport qui incitera le juge français à vous mettre en examen.

L’homme garda le silence.

– Répondez à ma question, ajouta Brenson sur le même ton.

– La prophétie va se réaliser, ce n’est plus qu’une histoire de temps. L’humanité disparaîtra tout entière. Seuls quelques élus demeureront pour reconstruire. Il n’y aura plus de pétrole, plus d’énergie. La nature réveillera ses pouvoirs et fera germer des graines que l’on croyait perdues.

– Quel est l’objectif de votre organisation ?

– La désertification de notre planète progresse, la nourriture manque déjà, l’eau, les combustibles s’épuisent… La recrudescence de l’espèce humaine va provoquer sa propre perte. Nous sommes ici pour accélérer le processus, renforcer les moyens qui entraîneront l’extinction, afin que des personnes préparées – notre organisation – prennent le relais.

– Vous n’avez pas peur de disparaître au même titre que les autres ?

– Dans quelques années, maladies et virus deviendront incontrôlables car la terre sera gorgée de pesticides et de produits chimiques recombinés entre eux. Les antibiotiques seront inefficaces car nous ingurgitons trop de médicaments. Partout, nous devrons faire face à des souches résistantes. Une petite infection sera capable de décimer des populations entières. Notre organisation vit sans énergie fossile, en vase clos, sans médicaments ni produits de synthèse, à l’abri du monde extérieur. Actuellement, on nous traite par le mépris, mais demain nous serons les hommes forts de la situation.

– Quels moyens employez-vous pour accélérer le processus de désertification ?

– Nous incitons les ministres, les députés, les politiques en général, à accepter les OGM afin que le plus grand nombre de pays donnent leur accord. Nous suivons les travaux menés à l’échelle mondiale par les professionnels des biotechnologies et nous finançons ceux qui nous semblent essentiels.

– Un exemple ?

– Grâce à nous, le gène Terminator est arrivé en Europe. Nous avons réalisé des choses exceptionnelles, mais je suis très fier de celle-ci.

– Comment faites-vous pour diffuser vos idées ?

– Internet. Nous avons une bonne maîtrise de cet outil, dit Marcus Comte avec fierté. Je vous défie de trouver une seule page de référence à la prophétie sur la Toile, ajouta-t-il. Nous avons tout supprimé. Il est impératif de maîtriser ce qui est dit et que personne, vous entendez, personne ne récupère les valeurs défendues par mon père dans son testament.

Je songeai à Marc Honfleur qui avait cherché, des semaines durant, des traces anciennes de la prophétie, sans succès.

– À combien se monte le capital de votre organisation et comment faites-vous pour l’augmenter ?

– Cette question me semble sans rapport avec l’enquête…

– Vous refusez d’y répondre.

– Absolument.

– Dans ce cas, nous souhaiterions connaître votre emploi du temps ainsi que celui de vos disciples.

Marcus Comte éclata de rire à nouveau.

– Pour moi, ce sera facile. Votre question se résume à ce fauteuil ou à celui de la grande salle…

– Vous ne sortez jamais ?

– Non. Question de santé. Quant à mes collaborateurs, il suffit de leur demander.

– Avez-vous des assistants, des personnes plus proches de vous que d’autres ?

– Absolument pas. Il vous faudra les interroger toutes.

J’étais sûr que Marcus Comte souriait.