47

Imaginez la moitié des effectifs de la police judiciaire, solidement armés, regroupés à quinze mètres du Conservatoire botanique. Conçu comme un coffre-fort, le Globe interdisait tout forçage et pouvait résister à une déflagration nucléaire. Je tambourinai aux portes. Un vigile se présenta derrière une fenêtre de sûreté. Je lui hurlai d’ouvrir. L’homme demanda quelques explications. Je m’approchai.

– Vaut mieux pas que tu saches et t’as dix secondes…, dis-je en présentant le mandat d’amener au nom de Jean-Paul Friedel.

Le vigile actionna l’ouverture. De lourdes portes en plomb coulissèrent. L’équipe s’engouffra à l’intérieur. Un bureau à gauche de l’entrée abritait dix télévisions reliées à des caméras de surveillance. Je les jaugeai sans voir un seul mouvement. Berckman attira mon attention sur un écran. Il offrait une vue parfaite de l’entrée. Christian saisit le téléphone et appuya sur la touche bis. Un numéro interne, à quatre chiffres, s’afficha. On avait prévenu quelqu’un. J’interrogeai le gardien qui expliqua, en toute bonne foi, avoir averti l’adjoint du directeur que deux camions de police stationnaient devant le Conservatoire botanique. Il ignorait où se trouvait précisément Jean-Paul Friedel, mais l’homme ne sortait jamais du Globe et vivait ici. Un appartement avait été aménagé pour lui lors de la construction du Conservatoire. Nous parcourûmes chacune des pièces, puis nous nous dispersâmes. Le staff de commandement se concentra devant le bureau de Jean-Paul Friedel, fermé de l’intérieur. Personne ne répondait. D’après le vigile, seul le directeur en possédait la clef. Ils ne pouvaient forcer la porte, blindée et sécurisée par un système électronique. Le service de déminage arrivait. Ponstain, craignant qu’ils s’échappent, prit son Storno4 et demanda aux deux tiers des unités de surveiller les alentours. Vingt minutes plus tard, une partie du mur explosait et la porte s’ouvrait sur une pièce vide. Une imposante table en acajou disparaissait sous quantité de bibelots et gris-gris ornés de perles, de coquillages et de bois précieux, bric-à-brac magique provenant du monde entier. Une bibliothèque comptait quelques milliers de livres, tous dédiés aux plantes. Posée sur un guéridon en marbre, une magistrale fleur de lotus en bronze semblait nous provoquer.

– Bordel de merde…, soufflai-je en la découvrant.

À côté de la bibliothèque, se trouvait une porte qui ouvrait sur la chambre de Friedel.

Un grand lit paré de soieries vertes et or, rigoureusement bordé, faisait face à une imposante version de la prophétie, peinte sur le mur. Je me reculai pour observer l’œuvre, quelques secondes. Friedel avait ce testament sous les yeux, tous les soirs, en s’endormant. S’il n’était pas malade, de quoi le devenir… Attenante à la chambre, se trouvait la salle de bains. Carrelée de blanc, un placard, deux lavabos, pas un flacon ni même une brosse à dents ne traînait, en un mot : lugubre. Le haut du placard abritait la pharmacie qui contenait un grand nombre de somnifères. Quelque chose tracassait Friedel. Une dizaine de marches descendaient derrière un paravent. Je m’y engouffrai et découvris une vaste pièce vide sans fenêtres. Des murs blancs, quelques chaises, une odeur rance d’humidité et de lichens. On aurait dit une salle de bal après la fête. Au fond, à droite, une chaise et des liens.

– Trop tard, dis-je.

L’équipe fit le tour de la salle et, dans un renfoncement, trouva une paillasse de grès blanc sur laquelle reposaient des feuilles de Mandrava Rici Natura présentant différentes étapes de dessiccation. Nous tenions enfin notre première preuve formelle indiquant la présence des criminels. Tout au fond, une ultime porte donnait sur l’extérieur, face au Muséum d’histoire naturelle.

– Ils étaient ici il y a peu de temps, suggéra Berckman.

– Appelez l’Identité et posez les scellés, ajouta Ponstain. On envoie deux hommes chez le magnétiseur pour ses empreintes et on les confronte à celles qu’on trouvera sur la chaise.

Je remontai quatre à quatre l’escalier et m’approchai du vigile qui semblait décontenancé depuis que la porte du bureau de Friedel avait volé en éclats.

– Je crois que tu es un type intelligent, lui dis-je. Les gars qui dirigent le Globe sont impliqués dans la plus grosse affaire du moment. T’as pigé ? Le premier mec qui nous donnera des infos nous permettant de les attraper pourra se vanter d’avoir stoppé l’hémorragie.

L’autre hocha la tête.

– Dans le cas contraire, y a complicité de faits. Cinquante-deux meurtres à diviser par le nombre de mecs impliqués, ça fait une belle part de gâteau. À mon avis, perpète pour tout le monde. J’aimerais pas être à ta place, ajoutai-je, convaincu de l’innocence du gardien.

L’homme semblait paralysé.

– Ils sont quatre, j’ai les numéros des portables…, répondit alors le vigile.

– Pas suffisant… Les immatriculations de toutes les bagnoles, lieux d’habitation, maisons secondaires… Je suis sûr que tout est quelque part.

Le vigile nous indiqua où se trouvait le coffre du Globe. Caché derrière un pan de la bibliothèque. Il ne résista que vingt minutes aux gars du déminage. À l’intérieur, un classeur avec tous les renseignements administratifs de l’équipe, ainsi que cent mille euros en billets de cinq cents. Cet argent devait servir à payer les hommes de main. J’étais déçu de ne pas trouver de liste d’enfants, la preuve formelle que Friedel était l’instigateur des crimes.

De retour au bureau, le commandant Ponstain organisa une cellule d’urgence. Il avait lancé un avis de recherche sur toute la France. Les aéroports avaient reçu des ordres. Première investigation : les portables. Bornes émettrices et réceptrices vous traquaient n’importe quel mobile allumé.

– Accroche la carte de France et prépare-nous du café, dit le commandant à un stagiaire. Je veux les noms des villes où habitent nos oiseaux, ajouta-t-il en prenant une boîte de punaises rouges.

– Paris cinquième, Alfortville, Marly-le-Roi, Paris dix-huitième, en Île-de-France, répondit Honfleur.

– OK, une équipe à chacune de ces adresses. Observation, investigation, contact si visuel. On a des maisons secondaires ?

– Seulement trois : Marseille, Fleury-les-Aubrais et Bazouges-sur-le-Loir, ajouta Honfleur.

– Sans déconner, conclut Ponstain en appuyant sur une punaise.

Jean-Paul Friedel ne possédait pas de maison secondaire. Son agoraphobie pouvait l’expliquer. Jane trépignait et ne se rendait pas compte que les larges cercles de sa marche avaient Berckman pour centre. Quant à Christian, il ne cessait de remuer sa boîte d’allumettes, l’ouvrant et la refermant, sans rien dire. Personne ne lui demandait combien de cloportes marquaient leur stress. Son silence était éloquent. Nous ignorions que les six cloportes gambadaient joyeusement, se moquant de la tension ambiante. Berckman n’arrivait pas à admettre leur décontraction évidente et les malmenait comme des dés qui refusent d’afficher les bons chiffres. À 22 h 00, le téléphone de Paul Anguin, l’adjoint à la direction du Globe, émit une onde qui indiquait une zone près d’Orléans. La maison secondaire la plus proche se situait à Fleury-les-Aubrais et lui appartenait. Le numéro composé était celui du vigile à qui l’on avait confisqué le portable. Ponstain appela la direction interrégionale de la police judiciaire d’Orléans (DIPJ) et leur confia l’adresse. Mission : cerner la maison, noter le nombre d’individus, les suivre en cas de fuite, sans intervenir. Ponstain, Berckman et moi partîmes aussitôt. Le GPS indiquait cent vingt-quatre kilomètres. À mi-chemin, le commandant reçut un appel des collègues d’Orléans.

– Ils sont quatre, plus un type dans le coffre…

– Sûrement Derrone, dit le commandant. Ils ont eu la bonne idée de le garder, ça nous fera un élément à charge de plus.

Le téléphone de Berckman sonna. « T’inquiète pas », répondit-il à Jane qui lui recommandait la prudence. Il avait raccroché sans rien ajouter, de manière à éviter les questions indiscrètes de la part du commandant. J’hésitai à envoyer un message à Alisha, mais que lui dire ? Je ne voulais pas lui donner de faux espoirs concernant l’état de santé de son père.

Nous atteignîmes la cible trente minutes plus tard. Ponstain coupa le moteur à cinquante mètres de la maison des suspects. Munis de gilets pare-balles, nous rejoignîmes une équipe de dix hommes postés en face de la maison, cachés dans la pénombre d’un fourgon. Cinq autres surveillaient l’arrière, au fond du jardin.

– Ils sont à l’intérieur, murmura un des officiers du DIPJ.

– Quand est-ce que vous êtes arrivés ? demanda Ponstain.

– Deux minutes avant eux. On a eu du pot.

– Qu’est-ce qu’ils font ?

– Aucune idée, les volets sont fermés, indiqua l’officier.

– Faut pas tarder, dis-je, m’inquiétant pour le magnétiseur.

– Rejoins-les, suggéra Ponstain en tendant le menton vers le jardin. Berckman reste avec moi.

Christian jeta sa cigarette non allumée à terre et l’écrasa. Réputé meilleur tireur de la brigade, il avait les faveurs du commandant lors des interventions à risque.

– Quelle heure as-tu ?

– 23 h 10, répondis-je.

– OK, dit-il en lorgnant sa montre. 23 h 15, intervention. Pas de signal. Vous connaissez les consignes. Tir d’immobilisation : épaule, bras, jambe. Il nous faut des aveux, donc des mecs vivants, quoi qu’il arrive. Compris ?

Personne ne répondit, l’opération venait de commencer.

À 23 h 15, les serrures explosèrent des deux côtés de la maison. Je brandis mon 9 mm Sig Sauer, remontai un couloir et ouvris la porte de gauche. Trois hommes armés discutaient autour d’une table. Derrone, allongé sur le canapé, ficelé des jambes à la poitrine, paraissait mal en point. Un gros morceau de chatterton le réduisait au silence. Ponstain et Berckman entrèrent à leur tour, par la porte située à ma droite. Tout alla très vite.

– Jetez vos armes, criai-je, tandis qu’un des complices saisissait le guérisseur.

L’homme pointa un pistolet automatique sur la tempe du vieil homme.

– Un pas de plus et je lui explose le crâne, assena-t-il.

Je reconnus Paul Anguin, l’adjoint du Conservatoire botanique et cherchai le chef de la bande. Pas de Jean-Paul Friedel dans la pièce.

– Rendez-vous avant que la situation ne dégénère, dit le commandant Ponstain d’une voix calme.

Avec cinquante-deux crimes à leur actif, ils ne se rendraient jamais, estimai-je. Anguin profita de ces quelques secondes de flottement pour saisir un vase en céramique et le projeta sur l’unique source de lumière, un abat-jour en verre dépoli suspendu au plafond. L’ampoule grésilla avant de s’éteindre. Puis il y eut trois détonations, toujours de la même arme. Anguin essayait de nous atteindre en tirant au hasard. Une quatrième balle siffla à ma droite et un officier poussa un cri. Je me couchai au sol. Un autre tir partit à l’opposé. Quelque chose tomba. Un bruit mat. Puis, plus rien. « Je crois que je l’ai eu », chuchota Berckman. J’allumai ma torche et la fis glisser sur le plancher pour ne pas servir de cible. Un officier en fit autant. Les ombres se mouvaient au ralenti. Ponstain braqua sa Maglite sur Anguin. Il se tenait debout et désarmé, la main droite en sang. Christian, concentré sur les éclairs de son arme, avait visé quelques centimètres à droite et touché la main de l’adjoint. Un exploit. On alluma le couloir. Un gars de la DIPJ avait reçu une balle dans le ventre.

– Sans déconner Christian, tu assures ! souffla Ponstain, admiratif. À ce niveau, c’est pas du bol, c’est…

– C’est bon, le coupa Berckman en rangeant son arme.

– Oui, joli coup, dit un autre en hochant la tête.

– Putain, les gars, on se fera des bises plus tard, il manque Friedel ! lançai-je.

– C’est pas l’un des types ? demanda Ponstain en regardant les trois hommes.

J’étais le seul à l’avoir déjà vu.

– Non ! dis-je en agrippant un des complices par le col. Où est-il ?

L’homme garda le silence et cracha à terre. Je le repoussai violemment. Menotté, il perdit l’équilibre et s’écroula. Je détachai Derrone et l’aidai à se relever. Il avait l’air épuisé. Avant qu’il ne soit mis à l’abri dans une voiture, je lui demandai s’il savait où se cachait Friedel. Il l’ignorait.

Ponstain répartit les hommes en trois groupes de six, me désigna l’escalier, la porte du sous-sol à Berckman et se dirigea vers les pièces du rez-de-chaussée. Le silence était tel que l’on pouvait entendre le frottement de nos jambes de pantalon. Où se trouvait Friedel ? Les coups de feu n’avaient pu lui échapper. Une fois à l’étage, dans le couloir, j’ouvris une première porte en me glissant de côté pour éviter une balle éventuelle. Rien. Je risquai un œil. Une chambre vide, un lit d’enfant, un placard. Deux hommes se postèrent en face des portes du meuble de bois clair. Positionné légèrement en biais, j’ouvris les battants. Des vêtements sur des cintres. Je les écartai du bout de mon arme, mon cœur à cent cinquante pulsations-minute. Friedel ne s’y cachait pas. Sous le lit, derrière les rideaux, des moutons préhistoriques. Nous revînmes dans le couloir. Aucun bruit. C’était inconcevable. Il nous attendait sûrement derrière une porte, le bras armé, prêt à faire feu sur ceux qui tenteraient de le déloger. Restaient trois pièces, une en face de nous, les deux autres plus loin, en vis-à-vis. Celle d’en face s’avéra être un dressing dont tous les placards étaient ouverts comme si on avait voulu en observer le contenu ou s’y cacher. Je continuai à avancer vers la troisième porte. S’il était à l’étage, nous n’avions plus que deux options. La lueur d’un lampadaire s’immisçait à travers le vasistas du couloir et je fixai les ombres des deux poignées de porte, m’attendant à tout moment à en voir une se baisser lentement. Laquelle choisir ? Une putain de roulette russe. Il fallait impérativement entrer dans celle où il se cachait, sous peine de se trouver pris au piège. Le criminel ferait feu dans notre dos, comme un vulgaire chasseur du dimanche visant un chevreuil sans défense.

Je décidai de diviser notre équipe. Trois en face, deux avec moi. Nous entrerions en même temps. Je levai mon bras armé vers le haut, l’autre main au poignet pour gagner en précision. Lorsque je baisserais la main, ce serait le signal. Les portes claquèrent en même temps. Je balayai du regard la pièce. Une bibliothèque, un lit double. Et la vision insupportable de chaussures de cuir noir qui dépassaient très légèrement de sous les rideaux. Une partie de cache-cache trompe-la-mort. Le tissu épousait un renflement au niveau du sol, comme si un homme y était accroupi. Un vulgaire piège ? Je me retournai brusquement, pensant qu’il allait faire feu dans notre dos. Mon cœur pulsait si fort dans mes mains que j’avais envie de tirer sur tout ce que mon regard croisait. J’entendais hurler « rendez-vous », à chaque fois que Ponstain ou les autres entraient dans une nouvelle pièce du bas et en repartaient bredouilles.

– Jean-Paul Friedel, sortez de derrière ce rideau, vous êtes cerné, dis-je d’une voix calme.

Pas un mouvement. Pas un souffle. Un bruit dans l’entrée. Je braquai mon 9 mm. Les trois autres officiers entraient pour nous prêter main-forte. L’un d’eux me fit un signe de négation pour m’indiquer que l’autre pièce était vide. Alors je saisis le rideau et le tirai vers moi de toutes mes forces, l’arrachant en partie de la tringle. Friedel se trouvait là, roulé en boule, la tête repliée sur ses genoux, les mains couvrant son crâne constellé de taches brunes, visiblement des reliquats de cheveux. Je me souvins que lors de ma visite au Globe, il portait un chapeau, comme tous ses employés. Il ne semblait pas armé. Je découvris son visage, rouge et tuméfié comme un cul de babouin.

– Levez-vous lentement, dis-je.

Il obtempéra, comme soulagé. Son visage avait doublé de volume. J’ignorais s’il s’agissait des effets de l’agoraphobie ou d’une crise d’eczéma.

– Ramenez-moi chez moi, dit-il d’une voix à peine audible.

– Ce n’est plus vous qui décidez.

– Je suis l’élu, dit le directeur du Globe.

– Vous direz ça au juge, lui rétorquai-je. Il faudra surtout lui expliquer pourquoi vous avez tué tous ces gamins.

– Je ne pouvais pas le laisser faire, continua Jean-Paul Friedel.

Il avait l’air pitoyable, un enfant pris sur le fait qui tente de se justifier. Pendant une seconde, je me dis qu’il ne pouvait s’agir du monstre que nous cherchions.

– Il fallait trouver l’enfant. Le Globe… Le Globe est la réalisation suprême, l’avenir de la planète, je suis le sauveur de l’humanité, répéta Friedel.

– Vous n’êtes plus rien, dis-je. Et le cauchemar est fini.

– Je suis le garant de la biodiversité ! Sans le Globe, vous deviendrez les meurtriers de l’humanité… Tout est la faute de l’enfant !

Un fou. Je fis un signe et on lui passa les menottes. Deux officiers empoignèrent le patron du Globe. « On l’a », dis-je à Ponstain qui entrait dans la pièce. Je reculai et m’assis sur le lit. La tension quittait tous mes muscles, un à un. Il me semblait qu’on avait recouvert mes épaules de plomb et que l’air avait une autre densité. Une boule me comprimait le plexus. Cette douleur, que je savais fugace, était extatique. Le stress accumulé durant ces derniers mois se dissipait. Je fermai les yeux, mais déjà la sensation m’échappait.

On emmena Jean-Paul Friedel et ses trois complices à Paris, par convoi spécial. Le magnétiseur suivait dans une autre voiture. La police allait le garder le temps de l’interroger sur les circonstances de sa capture et le libérerait le lendemain. J’appelai Alisha pour lui annoncer que son père allait bien.

Nathan était toujours introuvable.

Ponstain nous ramena d’Orléans et nous recommanda de dormir. Ce n’était pas ma priorité. Je me présentai chez le juge Gutineau à quatre heures du matin. J’espérais le convaincre d’intercéder auprès du procureur afin que Derrone rentre chez lui, aide à trouver l’enfant et soit interrogé plus tard.

– Maintenant que le coupable est arrêté, tout le monde se fout du gamin, lui dis-je.

– Que voulez-vous de plus ? répondit le juge.

Il portait une robe de chambre rouge sombre avec des motifs cachemire.

– Les chiens n’arrivent à rien, il pleut. Derrone doit chercher son petit-fils maintenant.

– Comment être sûr qu’il le trouvera ? S’il fait chou blanc, vous imaginez le tableau ?

– Si Nathan meurt, je vous tiendrai pour responsable, ajoutai-je.

– Je vais partir du principe que je n’ai pas entendu ce que vous venez de dire. Je mets cette familiarité sur le compte de la fatigue et de l’excitation propres à chaque fin d’enquête.

– Avec tout mon respect, monsieur le juge, on est bien partis pour que cette enquête « terminée » s’achève avec un gamin de plus, mort quelque part, des médias chauffés à blanc et un juge laxiste à montrer du doigt.

Gutineau resta bouche bée. Je repris plus calmement :

– Si on fait une minuscule erreur, De Fréjon et la Crim’ nous tomberont dessus. Ils doivent l’avoir mauvaise. On a intérêt à blinder l’affaire et à la finir vraiment.

– J’appelle le procureur. Tenez-moi au courant dès que vous aurez retrouvé l’enfant que je vous enferme à vie pour insulte à magistrat.

– Merci, monsieur le juge.

 

Je réveillai Alisha, étendue sur le canapé du salon. Lorsque Berckman – qui était parti chercher le guérisseur – le fit entrer, elle se jeta dans ses bras. Il était huit heures du matin.

– Va me chercher ma carte, mon pendule et quelques-unes des affaires de Nathan, dit Derrone.

Les traits affaissés, il paraissait dix ans de plus. Un petit vieillard rabougri, le teint jauni et fatigué par les dernières heures de sa vie. Il s’assit derrière la table, ses mains tremblaient.

– J’ai le contact, dit-il dans un murmure.

Alisha porta la main à sa bouche.

– Le signal est faible. Je ne comprends pas. Les repères sont étranges, je n’arrive pas à faire mes croisements.

Après quelques minutes, il ajouta :

– Derrière la forêt de Sceaux. À cet endroit, dit-il en montrant un point sur la carte.

– La zone industrielle, dit-elle.

Je téléphonai au chef d’intervention et lui donnai les coordonnées.

– Nos gars y sont déjà allés. On n’a rien trouvé, répondit l’homme.

– On en est sûrs, dis-je en regardant le magnétiseur qui ne quittait pas des yeux le point désigné par le pendule.

– OK, on y retourne, répondit la voix avec une pointe de lassitude.

Christian m’attendait dans la voiture, moteur allumé.

– Je viens avec vous, dit Alisha.

– Moi aussi, ajouta Derrone.

Arrivé sur place, le sourcier pointa sa baguette vers le nord et commença ses recherches. Les policiers avaient interrompu les travaux de construction qui venaient de reprendre. Les ouvriers, adossés à leurs camions, devisaient sur les motifs de la traque.

– On est là depuis 7 h 45 et on n’a vu personne…, dit l’un d’eux.

Derrone partit à droite, vers un chantier en sommeil.

– Il n’est plus très loin, dit-il en jaugeant les murs d’un immeuble.

Dix hommes s’élancèrent dans l’escalier, parcourant l’ensemble des pièces vides. Je n’avais plus d’énergie et m’assis sur un promontoire, espérant un cri de ralliement qui ne venait pas.

– Il est quelque part ici, réitéra le magnétiseur.

– Là ! s’écria Alisha en tendant le doigt vers le ciel.

À dix mètres de l’immeuble reposait une grue jaune, immobile. Je m’élançai à l’assaut de l’échelle métallique. Au bout de ce qui me sembla une éternité, j’ouvris la porte de la cabine et hurlai :

– Il est là ! Une ambulance, vite !

– Comment va-t-il ? hurla Alisha.

– Il est inanimé… Je ne peux pas le descendre…

– Il nous faut un hélico et un harnais, dit Christian en saisissant son portable.

Je posai la main sur la joue de Nathan. Elle était glacée. Je le pris dans mes bras et l’entourai de mon blouson, espérant lui communiquer un peu de chaleur. Sa peau était d’une blancheur extrême, il paraissait mort. Le garçon ne se réveillait pas. L’hélicoptère arriva enfin, puis l’ambulance. On transporta Nathan atteint d’hypothermie sévère, à l’hôpital, en compagnie de sa mère.

Note

4. Gros talkie-walkie utilisé par la police.