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Je reçus un appel du pharmacognoste un peu avant huit heures du matin. Il me communiqua les coordonnées du professeur Pétrier qui, par chance, possédait des feuilles séchées de Mandrava Rici Natura. Je l’appelai un peu plus tard de mon bureau. Le professeur proposa d’envoyer les échantillons par Chronopost. Berckman me rejoignit au moment où j’achevais mon compte rendu.

– On aura le poison demain, lui dis-je. J’apporte le rapport au juge, ajoutai-je en brandissant une enveloppe.

– Donne les coordonnées du magnétiseur. Je lance la filature…

J’ouvris mon portefeuille et saisis la carte de visite de Derrone.

– 12, route de Gisy, Châtenay-Malabry, indiquai-je.

– Tu plaisantes ? s’écria Berckman.

– Quoi ?

Christian prit le dossier Luzignan dans lequel étaient répertoriées toutes les affaires du lotus et s’arrêta à l’onglet intitulé « administratif ».

– Regarde ! s’exclama-t-il en dépliant un bordereau.

J’avais un mauvais pressentiment.

– L’acte notarié de Marcus Comte, le fils du Moine. L’adresse : 12, route de Gisy, Châtenay-Malabry. Il a vendu la maison de son père à Derrone, le terrain ainsi que les ruches. On a ce type sous la main depuis le début !

Je sentis mes jambes mollir.

– Tu manques de flair, lâcha Berckman.

Je songeai à Alisha et gardai le silence en me maudissant.

– Le gars te donne la prophétie en te faisant croire à une faveur alors qu’il habite la maison de l’auteur…, renchérit Berckman.

– Bon ! assenai-je brutalement. On le fait suivre, c’est ce qu’on a dit, putain !

Je m’apprêtai à prendre les escaliers, mais me ravisai et fis demi-tour devant le bureau de Honfleur.

– Salut, Marc, file-moi la liste des bouquins écrits par le Moine aux abeilles.

– Il n’y a pas de livres… Les sites sur Internet disent tous la même chose et je n’ai pas trouvé mieux que ce que ton guérisseur nous a dit…

– OK, OK, répondis-je, plus irrité que jamais.

Derrone connaissait le Moine et l’avait bien connu ! maugréai-je en m’asseyant dans ma 306. Depuis le début, il se moquait de moi. Je sortis du parking et me faufilai dans une impasse, cinq cents mètres plus loin, pour réfléchir. Quel con ! Le magnétiseur vivait dans la maison du Moine et l’avait rencontré. Je frappai sur le volant et déclenchai le klaxon. Je sursautai. Quel con j’étais. Plusieurs détails me revenaient. Le guérisseur avait dit ne pas connaître le nom du fils, Marcus Comte, alors qu’il lui avait acheté la maison. Un mensonge de plus. Et que savait Alisha ? Était-elle mêlée à cette histoire ? Qu’allais-je dire au juge ? Je redémarrai.

 

– Je m’apprêtais à vous appeler, dit le juge Gutineau alors que je pénétrais dans son bureau.

– Mauvaises nouvelles ? demandai-je.

Je crois en la loi des séries.

– De Fréjon veut me voir cet après-midi.

– Vous n’allez pas abandonner maintenant ?

– Je vais faire mon possible. Qu’aviez-vous à me dire ?

– Voici mon rapport.

– Merci. J’ai pensé à votre fils du Moine, le gourou de la secte des « Bee Free ». Demandez l’avis d’un psy. Il se peut que l’on ait assez d’éléments concernant les meurtres pour obtenir un profil de l’assassin et nous confirmer que c’est notre homme.

– Entendu, dis-je en le notant sur mon carnet, sans me douter de l’importance de cette réflexion.

Je dois admettre aujourd’hui que Gutineau a eu une idée de génie. Je n’y aurais jamais pensé. J’hésitai un instant et restai planté devant lui, embourbé jusqu’à la glotte dans mes problèmes de conscience.

– Autre chose ? demanda le magistrat.

Je décidai d’attendre le résultat des filatures pour aborder le cas Derrone.

– Vous me tenez au courant pour De Fréjon ? éludai-je.

– Bien entendu. À tout à l’heure.

Mon portable sonna : Alisha. Je n’avais pas la force de lui parler et ne lui répondis pas. Un nouveau bip : un texto d’Emmanuelle. Elle avait reçu les dernières conclusions de la brigade criminelle et me donnait rendez-vous dans un quart d’heure à la machine à café.

La Crim’ s’était vue confier l’affaire du troisième arrondissement où quatre adultes et deux enfants avaient péri. L’un d’eux, six ans, présentait les meilleurs résultats des CP de son école. La brigade avait constaté sur les lieux les traces d’une inondation survenue la semaine précédant les meurtres. Le plombier expliquait avoir posé et lissé un joint à durcissement progressif. Une trace de doigt suspecte s’y trouvait pourtant. La Crim’ parlait d’une signature stérile car dénuée d’empreintes. Finalement, ils avaient rouvert le tuyau et trouvé des résidus de plante, des squelettes filandreux de végétaux. Les experts entamaient les analyses.

Il leur suffirait de vingt-quatre heures pour identifier la Mandrava. Notre avance sur la Crim’ ne tenait plus qu’à notre voyage à Londres. À 16 h 30, le juge Gutineau m’appela.

– Nous continuons, dit-il.

– Magnifique !

– J’ai dit à De Fréjon qu’à la lumière de ses éléments et de ceux en ma possession, je n’étais pas convaincu du lien entre les affaires.

– Il peut revenir à la charge ?

– Rien n’est jamais acquis… C’est un homme intelligent.

– Ce qui signifie ?

– Il s’est vite rangé à mon avis. Deux solutions : soit il me suit, un cadeau en fin de carrière, une sorte d’accord tacite entre personnes non dupes et consentantes, soit il guette la faute. Dans les deux cas, vous savez ce que j’attends de vous : une efficacité à toute épreuve, une vigilance accrue et une absence totale de vagues.