Nathan sortit de la cuisine et se dirigea vers le salon.
– Va te coucher, je suis fatiguée, lui dit sa mère.
Il resta debout devant la porte, hésita à protester, puis comme elle approchait, courut se blottir sous ses couvertures. Elle déposa un baiser sur son front, lui sourit et éteignit sa lampe de chevet. La lumière du couloir traversait la pièce en une fine diagonale. Il voulut lui parler, mais déjà elle s’éloignait. Il enfouit sa tête sous son oreiller et pleura doucement. Son cœur lui comprimait les poumons. Les images qui venaient le terrifiaient.
Le lendemain, la sensation se fit plus forte, alors il sut qu’il devait agir.
Alisha attendait son fils devant la grille de l’école. Elle fixa la porte de la classe, espérant le voir avant qu’il ne découvre sa présence. Elle savait le jeu perdu d’avance. Nathan se cachait et, tout à coup, apparaissait à ses côtés. Souvent, elle sursautait. Alors, il enroulait un bras protecteur autour de son cou et lui disait bonjour pour la deuxième fois.
Sur le chemin du retour, le garçon se confia.
– Y a quelqu’un qui veut « m’emprisonnier », maman.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Je me sens comme la mouche que je lance à Viviane, la grosse velue dans sa toile.
– Pourquoi ?
– C’est comme si j’avais peur, mais au lieu de me raconter des choses qui me font rigoler, j’arrive pas, j’ai mal au cœur et j’ai encore plus peur…
– On rentre et on demande conseil à papi.
En arrivant chez elle, Alisha eut un mauvais pressentiment. La porte du bureau de son père était grande ouverte. Elle enferma Nathan dans la voiture et se rendit dans la salle d’attente. Une seule personne s’y trouvait.
– Bonjour, où est monsieur Derrone ? demanda Alisha.
– On est venu le chercher. Il est venu s’excuser. Ça fait plus de deux heures que je l’attends, les autres personnes sont parties.
Alisha se mordit la lèvre.
– Revenez un autre jour, je doute qu’il revienne avant un petit moment.
D’ordinaire, son père la prévenait lorsqu’il s’absentait. Quelque chose ne tournait pas rond. Alisha verrouilla les portes du cabinet et courut vers son fils. Elle le fit sortir de la voiture, s’agenouilla devant lui et le fixa.
– Nathan, c’est quoi cette sensation que tu as ?
– Un monsieur veut me « massacrifier », répondit l’enfant.
– C’est un rêve que tu as fait ?
– Non, je le sais et c’est tout.
– Il te cherche toi ou papi ?
– Moi.
– On appelle Yoann. C’est un policier, il va nous protéger.
Alisha essaya le portable, puis le bureau. Personne ne savait où Clivel se trouvait. Elle laissa un message en demandant qu’il la rappelle au plus vite.
– Maman, j’ai peur.
– On file chez Yoann.
– Je vais « m’enfouir » loin pour pas qu’il me trouve, dit-il, la tête dissimulée par la capuche de son blouson.
Elle le prit par la main et se dirigea vers la maison.
– Prends une peluche et ton pyjama, lui dit-elle.
Alisha saisit une boîte de gâteaux et dévisagea son fils qui revenait, le serpent orange et noir en bandoulière. Le reptile a de nouveau ses faveurs, s’étonna-t-elle.
Prisonnière d’une circulation très dense, la jeune femme traversa Châtenay-Malabry en vingt minutes. Au deuxième feu rouge de Sceaux, un homme klaxonna et lui fit signe. Elle abaissa sa vitre.
– Votre porte arrière est mal fermée !
Elle se retourna, Nathan avait disparu. Alisha sortit et ne le vit nulle part. Elle hurla son nom, réprimant des sanglots qui déjà lui comprimaient la poitrine. La mort de son amie, la disparition de son père et maintenant celle de son enfant… Alisha ne pensait plus, ne savait plus, elle suffoquait. Une main sur la portière ouverte, tournant la tête dans toutes les directions, elle n’entendait pas les klaxons des voitures qui dépassaient son véhicule. Elle respira longuement et reprit ses esprits. Elle se gara sur le côté, puis remarqua l’emballage des gâteaux sur lequel on avait griffonné : « Je pe pa dir ou je vé le méchan il me trouvé. Maman, je taim. Nathan. » Roulé en boule à côté du paquet de biscuits, le pyjama.
Lorsque sa mère avait longé le parc de Sceaux, Nathan avait profité d’un feu rouge pour ouvrir la portière et filer sans un bruit. Deux gâteaux en poche, il avait couru sans se retourner, direction la densité des arbres, la protection de la forêt. Le vent malmenait les arbustes en les couchant comme des roseaux. Hêtres, bouleaux, chênes et marronniers grinçaient furieusement. Le petit garçon frissonnait, impressionné par le bruit de la nature.
– C’est pas vous qui me faites peur, mais j’ai peur quand même, alors je vais parler dans ma tête pour que la trouille, elle parte, dit-il tout haut.
La terre exhalait des odeurs âcres de mousse et de lichens en décomposition. Les pas de Nathan s’enfonçaient dans l’humus détrempé. Il sortit du sentier, s’arrêta au pied d’un châtaignier et s’agenouilla. Il souleva les feuilles humides, les déposa de côté et renouvela l’opération jusqu’à ce que ses ongles rencontrent la terre. Là, il déroula le serpent de son cou et l’étendit.
– Tu vois, King, ici c’est ta nouvelle maison. Je peux plus te garder avec moi parce que t’as pas bien protégé Élodie. Et puis, t’es trop lourd, moi je dois partir loin, loin, loin. C’est bête, j’ai pas d’allumettes. J’aurais bien voulu te mettre en cendres, mais c’est pas possible. Ben oui, c’est comme ça la vie, dit-il en le recouvrant de feuilles.
Lorsque le serpent disparut sous les bogues et les reliefs d’anciennes ramures, Nathan joignit les mains. « Tu sais, t’étais pas si nul que ça », dit-il à voix haute. Le garçon souleva une feuille et se pencha pour voir si un bout du reptile dépoilé apparaissait. Il n’y avait qu’ombre végétale et terre noire. « Tu vas me manquer », dit-il en se levant. Sa bouche s’ouvrit, mais le vent happa ses mots avant qu’ils ne sortent. Sur ses lèvres, on aurait pu lire « Je t’aime ». Une larme glissa sur sa joue. Il prit une direction au hasard et courut droit devant lui. Le garçon n’avait plus les mêmes yeux, il avait le regard de celui qui a la certitude que quelque chose de terrible va se produire.
Il atteignit une zone industrielle. De puissants lampadaires éclairaient le départ des manutentionnaires. Nathan considéra le paysage, caché derrière un buisson. Tours en construction et chantiers se succédaient à perte de vue. Deux camions chargés de gravats l’éclaboussèrent en roulant dans les flaques où la poudre de béton avait terminé son voyage. Le blouson constellé de fines taches grises, il attendit la fin de l’activité, puis se remit en marche. Au détour d’un nouvel immeuble, il vit la chose et sut instantanément que ce serait sa cachette. L’humidité s’infiltrait à travers la semelle de ses chaussures et dévorait ses orteils glacés. Son pantalon, trempé jusqu’aux genoux, se figeait. Un point de côté lui cisaillait le flanc. Le ciel n’avait plus de couleurs, bientôt la nuit s’étendrait à l’infini. Il plia les jambes sous son blouson et entendit un léger craquement. Il se rappela les biscuits. Les mains glacées, Nathan ouvrit sa poche et en sortit les gâteaux écrasés. Il engloutit les miettes et réalisa que cela ne suffirait pas pour apaiser sa faim. Des nuages noirs défilaient devant ses yeux à une allure prodigieuse. Le garçon comprit que personne ne viendrait le chercher ici. Cela le rassura et, aussitôt après, l’effraya. Il éclata en sanglots. Épuisé, il se roula en boule et s’endormit.
Excédé par la réaction des dermatologues, j’avais pris la décision de rentrer chez moi, de dormir et de prendre du recul. Ce n’était pas une bonne idée. Aussitôt les yeux fermés, mon inconscient prit le dessus. Mon père, Alisha et Nathan mouraient dans une ronde infernale, poursuivis par une araignée géante, puis finalement assassinés par une femme qui me tournait le dos et qui s’avérait être ma mère. La sonnerie du téléphone me délivra de mes cauchemars.
– Nathan a disparu, mon père aussi. Viens vite, ils sont en danger ! cria Alisha.
– Nathan et mon père ? bégayai-je, encore endormi.
– On a kidnappé mon père et Nathan s’est enfui…
– Je ne comprends pas. Où es-tu ?
– Route de Sceaux, au feu rouge de la poste.
– J’arrive.
Nous jouions de malchance : nous avions cessé de faire suivre Derrone la veille de sa disparition, au motif qu’il n’était ni agoraphobe ni eczémateux et qu’il sortait de chez lui. Les jours précédant la dernière affaire, la PJ pouvait attester qu’il n’avait pas bougé de chez lui et cela prouvait son innocence. Les huit patients présents dans la salle d’attente lors du départ du guérisseur furent interrogés. Tous parlaient d’une voiture imposante et se souvenaient d’un homme en bleu de travail. Les autres informations confirmaient l’enlèvement. Quatre-vingts policiers et cinq chiens pisteurs quadrillaient la ville. Berckman, Honfleur, Jane et moi-même suivions les recherches depuis la maison d’Alisha en restant en contact permanent avec les équipes.
– Pourquoi Nathan est-il parti ? lui demandai-je.
– Il avait peur de quelque chose, dit Alisha en nous présentant les mots que son fils avait écrits sur le paquet de gâteaux. Mon père ressentait un malaise depuis des semaines, ajouta-t-elle.
– Nathan a pensé que le meurtrier pourrait te menacer et le retrouver… ?
Alisha ne répondit pas.
– Quels sont les endroits où il se sentait en sécurité ?
« Un lieu sûr », se répétait Alisha en se massant les tempes. Soudain, elle s’exclama :
– Les églises, il aime la lumière des bougies.
Aussitôt, je transmis l’information à la Canine3.
– Quand tu dis meurtrier, tu penses aux meurtres suicides ? me demanda Alisha.
– Nous n’avons aucune certitude.
– Yoann…
– L’enlèvement de ton père n’est pas logique, les adultes n’ont jamais été la cible et Nathan n’est pas surdoué…
– Mon père aurait pu aider à retrouver Nathan.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Il peut retrouver les personnes disparues, dit-elle. Il sait faire ça, insista-t-elle.
– Ils auraient enlevé votre père pour avoir la voie libre ? interrogea Berckman.
– Ça tiendrait la route s’ils avaient enlevé Nathan en même temps que son grand-père…, proposa Jane.
– Nathan s’est peut-être échappé juste avant qu’on le kidnappe…, suggéra Alisha.
– Comment s’y prend ton père pour retrouver les gens ? questionnai-je.
– Il utilise les instruments dont il s’est servi pour analyser le terrain de ta mère.
– Comment ça ?
– Il prend son pendule et un objet ayant appartenu à la personne. Dès qu’il situe l’endroit sur la carte, il se rend sur les lieux avec sa baguette de coudrier et avec l’aide du ciel…
Elle s’interrompit et enfouit son visage entre ses mains. Je me tournai vers mes collègues et fronçai les sourcils avec un signe de négation, leur signifiant de ne pas l’interrompre. Je suppose qu’Alisha l’interpréta autrement et estima que je ne la croyais pas.
– Ne me demande pas de t’expliquer comment il fait, je n’en sais rien ! s’écria-t-elle. Il utilise des rituels secrets et commande au nom d’Eloïm, Murathron, Adonaï et Semiphoras. C’est comme ça que les sourciers et les magnétiseurs retrouvent des personnes disparues, une source ou je ne sais quoi.
Alisha venait de nous donner la clef du dernier mystère de la prophétie.
« L’unique, l’élu,
Commandera au nom d’Eloïm, Murathron, Adonaï et Semiphoras
Et Mwulana apportera la lumière. »
Mwulana, le « petit enfant » de celui… qui œuvrait avec une baguette de coudrier. La prophétie désignait le petit-fils d’un magnétiseur. La disparition de Nathan et de son grand-père suggérait que l’assassin avait déchiffré l’énigme et estimait, on ne savait pourquoi, que Derrone était le guérisseur désigné par la prophétie. Comment l’annoncer à Alisha ? Elle était partie s’allonger dans la chambre voisine et je mis à profit ce répit pour récapituler, à voix basse, les récents événements :
– Dans la prophétie, le Moine désigne Derrone parce qu’ils se connaissent. C’est assez logique en soit. Mais comment le meurtrier a-t-il fait le rapprochement entre les deux hommes ?
– On s’en fout ! dit Berckman avec son implication habituelle.
– Tu as raison. Qu’est-ce que l’on sait de notre client ?
– Il est plein aux as, répondit Berckman.
– C’est un spécialiste des plantes africaines, la Mandrava…, proposa Honfleur.
– Des plantes tout court, affirmai-je. Le lotus vient d’Asie.
– Il ne sort jamais de chez lui, ajouta Jane.
– Il a accès aux résultats des rectorats et des académies.
– Combien on a d’enfants champions en Île-de-France ?
– Quatre mille deux cent quelque chose, dit Honfleur.
– Quelle est cette putain de deuxième liste ? « Il » choisit les gamins grâce à une sélection croisée. Celle des génies et une autre.
– Et combien d’entre eux sont morts en onze mois ?
– Une vingtaine…
– Est-ce que Nathan a déjà participé à un concours sur les plantes ? demanda Jane.
– Non. Nathan ne dessine jamais rien que des mygales…
Alisha se tenait debout dans l’encadrement de la porte, le visage défait. Elle ajouta d’une voix faible :
– Je ne peux pas rester comme ça, sans rien faire… Je suis en train de devenir folle.
– Savez-vous si Nathan a téléphoné à quelqu’un, participé à un jeu, répondu à un questionnaire ? lui demanda Berckman.
– Ça n’a peut-être aucun rapport… mais…
Elle s’interrompit pour réfléchir et reprit en se tournant vers moi.
– La veille de ton départ pour Londres, Nathan et sa classe sont allés à Paris visiter le Globe. Tu sais, le Conservatoire botanique… pour découvrir la biodiversité. À la fin de la visite, ils ont rassemblé les enfants dans une grande pièce pour qu’ils répondent à un questionnaire sur les plantes. Comme ils devaient inscrire la profession des parents, Nathan ne savait pas quoi mettre à celle de son père. Il est décédé. Il a noté celle de son grand-père : sourcier, magnétiseur.
– Quelles classes étaient concernées ? demanda Jane.
– Les CP, répondit Alisha.
Nous échangeâmes un regard entendu.
– Qui a réalisé le questionnaire ? Les enseignants ou le Globe ? demanda Berckman.
– Je n’en sais rien. Je sais juste que… oh mon Dieu ! dit Alisha en posant la main sur sa bouche.
– Quoi ?
– Élodie a fait un sans-faute. Nathan n’a pas cessé de me le répéter.
Et la petite avait péri avec sa maman. Empoisonnées par la Mandrava Rici Natura quelques jours après sa visite au Globe. Alisha se sentit mal, ses yeux imploraient de l’aide, un mot, quelque chose de rassurant.
– Quelqu’un du Globe ! dit Honfleur qui réfléchissait à voix haute.
Il y a plus d’un mois, j’avais demandé des infos sur les graines de lotus au patron du Globe ! J’avais oublié une règle essentielle : sauf preuve du contraire, un expert fait partie de la liste des suspects.
– Et si c’était un prof ? dit alors Jane.
– Ou un type qui pirate les questionnaires du Globe via Internet, proposa Marc Honfleur.
Alisha s’assit à terre. Je lus sur son visage un immense désespoir. Mes sentiments pour elle n’avaient jamais été aussi clairs. Je luttai pour ne pas la prendre dans mes bras. Son regard était fixe. La discussion s’éternisait, nos questions démontraient notre impuissance et cela ne faisait qu’ajouter à sa torture. Je lui pris le bras et la soulevai avant d’enfouir mon visage dans ses cheveux. « Je te promets de tout faire pour retrouver Nathan et ton père », lui chuchotai-je. Les trois autres sortirent de la maison. Quelques minutes plus tard, je distribuai les rôles : Honfleur rentrait au bureau pour contacter les familles Villon et Jolih. Il devait vérifier auprès des parents si Corentin et Jordan avaient visité le Globe les jours précédant leur décès.
– Ils vont t’envoyer balader mais tu insistes et tu ne parles pas de moi, le prévins-je.
Cette information était capitale. Elle permettrait de confirmer les critères de sélection des victimes : un excellent élève de CP, premier au questionnaire du Globe.
– Tu nous rappelles avec les infos, ça urge, conclus-je.
Jane proposa d’interroger les enseignants des trois classes. Berckman et moi, nous chargions du Conservatoire botanique. Quand je retrouvai Alisha, je dissimulai mal mon excitation.
– Je pars, mais je reste joignable par téléphone, lui dis-je. Nathan n’est pas loin et la Canine s’en occupe. Ne t’inquiète pas, ils vont le retrouver.
– Tu es sûr…
– Ne t’inquiète pas.
– J’ai peur, Yoann.
– Ça va aller, je te le promets, ajoutai-je.
À 19 h 55, cinq minutes avant la fermeture, nous nous présentâmes devant le Conservatoire botanique. Nous demandâmes à voir Jean-Paul Friedel, le directeur que j’avais déjà rencontré. Le patron du Globe était absent. Paul Anguin, son second, nous recevrait dans quelques minutes. J’avais le sentiment que nous touchions au but. Le Globe resplendissait de verdure. L’immensité végétale s’épanouissait dans un œuf de verre et de Plexiglas aux dimensions époustouflantes. Les écosystèmes, entièrement respectés, accueillaient papillons et abeilles voltigeant par milliers. La partie tropicale humide s’avérait la plus surprenante avec des arbres de quarante mètres de haut, des fougères arborescentes et des figuiers étrangleurs accueillant une colonie de chauves-souris pollinisatrices. À l’intérieur du cocon translucide, abrité du bruit de la capitale, on percevait le bourdonnement des ouvrières de la fécondation et le chuintement de l’eau vaporisée huit heures par jour sur la partie jungle amazonienne. Un espace était dédié aux fleurs d’eau et présentait des lotus par dizaines. Je baissai les yeux en longeant l’étang, furieux d’avoir occulté les évidences. J’avais du mal à avaler ma salive tellement la rage me comprimait la glotte. J’étais venu ici, quelques mois plus tôt, mais n’avais pas dépassé le hall d’accueil. Paul Anguin, l’adjoint du directeur, nous rejoignit.
– Que puis-je faire pour vous à une heure aussi tardive ? demanda l’homme.
Je présentai ma carte.
– Nous travaillons avec la brigade d’enquête sur les fraudes aux technologies de l’information. Un certain nombre d’établissements ont fait l’objet de piratages. Nous souhaitons vérifier ce point avec vous.
– Nous n’avons jamais été piratés ! s’écria Anguin.
– Seuls les experts en informatique peuvent se prévaloir d’une telle certitude, répondis-je.
– C’est mon cas. J’ai développé le département conception et connectique de Nexback aux États-Unis pendant quinze ans. M. Friedel m’a chargé de gérer cette partie au sein du Globe. Le jour où l’on piratera notre centre n’est pas arrivé.
– Pouvez-vous noter votre conclusion à l’intention de nos services ? enchaînai-je.
– Bien entendu, si vous voulez bien patienter quelques instants.
Selon Anguin, personne en dehors du Globe n’avait accès aux résultats des questionnaires. Le type avait l’air sûr de lui. Si aucune intrusion n’était à déplorer, cela signifiait que l’assassin avait accès aux fichiers de l’intérieur.
Paul Anguin revint, je saisis la lettre qu’il me tendit.
– Vous organisez des visites scolaires éducatives, je crois.
– Oui, nous donnons un accès à la nature originelle au cœur de Paris.
– Que faites-vous du questionnaire rempli par les enfants à l’issue de chaque visite ?
Pendant un court instant, l’homme parut décontenancé.
– Le questionnaire, mais pourquoi cette question ? Quel rapport avec les tentatives de fraudes ?
– Vous êtes la garantie informatique du Globe et vous ne savez pas ce que deviennent ces documents ?
– Nous rentrons les résultats dans une banque de données.
L’homme réfléchit quelques instants puis précisa :
– Un moyen de vérifier si les enfants ont compris ce qu’ils ont vu pour que nos pédagogues s’améliorent. Vous m’excusez, mais à cette heure-ci, nos bureaux sont fermés et j’ai rendez-vous à l’extérieur.
– Ce qui signifie qu’en dehors de vous, personne ne consulte les résultats des questionnaires, renchérit Berckman.
L’homme s’insurgea comme si ce fait revêtait une importance capitale :
– Nous sommes plusieurs. Le directeur et l’ensemble des pédagogues l’utilisent…
– C’est parfait. Nous vous remercions.
Nous prîmes congé. J’appelai Jane et lui exposai la situation. Elle devait cesser ses investigations auprès des instituteurs et nous rejoindre. Honfleur téléphona peu après et confirma la visite de Corentin et Jordan au Globe une semaine avant leur mort. Tous deux avaient réalisé un sans-faute au questionnaire. Je le félicitai.
– Convoque les parents demain matin pour leur faire signer une déposition. Et raboule tes fesses, ça va être le feu d’artifice.
Puis j’appelai le commandant Ponstain pour obtenir du renfort et Gutineau pour une mise en examen.
Au sud de l’Île-de-France, les hommes de la Canine poursuivaient leurs recherches dans la ville de Sceaux et approchaient de la zone industrielle. À cause de l’orage, ils entamèrent les investigations à l’intérieur des bâtiments. Bredouilles, ils continuèrent à l’extérieur, leurs puissantes torches balayant le gravier détrempé. Le passage incessant des camions-bennes avait créé des mares qu’il fallait draguer au cas où l’enfant y serait tombé. Deux heures plus tard, le QG reçut un nouveau message : « Zone industrielle de Sceaux, vierge. Partons vers Châtenay-Malabry. »