Lundi 3 novembre 2008, à la troisième DPJ.
Je me trouvais face à Christian et lui relatai mes entretiens avec les familles des jeunes victimes interrogées trois jours auparavant.
– Et tu n’as trouvé aucun point commun entre les gamins Villon et Jolih ? me demanda-t-il.
– On peut pas faire plus différent.
– Genre ?
– Le fils Jolih, limite autiste. L’autre a des parents obnubilés par le fric. Il passait son temps à bouquiner, sans doute pour oublier.
– Il n’était pas en retard…
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– J’ai un neveu qui a six ans. C’est l’âge où l’on apprend à lire. Je lui ai offert un livre pour son anniversaire, croyant bien faire. Il a pris ça comme une punition. Ton gamin devait être doué.
Le silence qui suivit était de ceux qui précèdent les verdicts. Sans nous concerter, nous prîmes chacun un dossier. Berckman consulta l’affaire Luzignan et lut l’interrogatoire mené auprès de l’institutrice de la petite Vanessa : première de sa classe. Je parcourus le rapport Moulin-Vert. Le fils Arturo, six ans, celui qui vivait avec son père au quatrième étage, lisait également. Cela n’en faisait pas un génie mais démontrait son intérêt précoce pour la lecture. Jordan, malgré une atonie critique, avait des résultats excellents. Sa mère avait insisté sur ce point. Je saisis la prophétie.
– Qu’est-ce que tu penses de « L’enfant éclairé de réponses » ? demandai-je.
– Un surdoué ?
– C’est évident ! Un nouveau point commun avec le testament, ajoutai-je.
– Le meurtrier souhaite que la prophétie se réalise. Peut-être un disciple du Moine, un membre de sa famille… Ton magnétiseur, il est sûr ? interrogea Berckman.
– C’est lui qui m’a confié la prophétie, répondis-je.
– Ce ne serait pas le premier malade à vouloir se mesurer à la police.
– Le Moine avait un fils, proposai-je.
– Faudrait qu’on arrive à le crocher1…
Berckman allait ajouter quelque chose, mais il hésita.
– Quoi ?
– Ça fait dix jours qu’on n’a pas eu de nouveaux cas, dit-il.
– Où veux-tu en venir ?
– Notre enfoiré est en phase accélératrice depuis le début de l’année avec un intervalle de huit jours entre les deux dernières affaires et une échéance annoncée à fin décembre. Et depuis qu’on a la prophétie, il ne se passe rien !
– Peut-être qu’il a atteint son objectif, suggérai-je sans y croire.
– Peut-être. Ou il nous nargue.
– Bon. Et alors ?
– Que représente ce magnétiseur pour toi ?
– Il soigne ma mère…
– Je te connais…
Je fermai la porte de notre bureau et m’approchai de lui.
– Je suis avec sa fille.
– Putain ! On le filoche, tranquille, discret, juste pour nous rassurer… et on demande à Gutineau de le mettre sur écoute.
– Pas question. D’ailleurs, je te signale que son petit-fils aussi a six ans, opposai-je.
– Justement, conclut Berckman.
Ses soupçons faisaient écho à l’un de mes souvenirs. Le jour où j’avais rencontré Alisha, j’avais ressenti le besoin irrationnel de ne pas lui avouer être flic. Se pouvait-il qu’inconsciemment mon œil ait saisi des détails compromettants ? Comme la présence de ces abeilles alors que le journaliste décédé de Paris Match en parlait. Suffisait-il d’être apiculteur pour être coupable ? Non. Évidemment. Désormais, je couchais avec elle. Si elle était impliquée, je risquais un renvoi ou, pire, le statut de complice. L’effet pervers de mon attirance pour Alisha est que je n’arrivais plus à penser sereinement à cette enquête.
Le nouveau rapport de la brigade criminelle, copié par Emmanuelle en fin de matinée, validait notre théorie. Cent pour cent des victimes de six ans avaient des résultats scolaires exceptionnels alors que les enfants de ce niveau représentaient seulement 2,2 % de la population française. Les surdoués étaient la cible, les autres avaient eu le malheur de les côtoyer. Ça paraissait évident à la lecture du rapport. En poussant leurs investigations auprès des rectorats de Paris et d’Île-de-France, la Crim’ avait découvert qu’une épreuve nationale obligatoire évaluait le niveau de lecture des enfants de six ans. Chaque école primaire transmettait ses résultats sur fichier informatique. Or les ordinateurs des académies de Créteil, Versailles et Paris avaient été piratés en novembre 2007. Un mois après la remise des évaluations. Et deux mois avant les premiers meurtres…, songeai-je. Le rapport de la brigade mentionnait quatre nouveaux cas. Les trois dénichés par Marc Honfleur et… l’affaire Luzignan. Il était noté plus bas : « Interrogatoires en cours. » Ni la famille Jolih, ni celle des Villon n’avaient mentionné ces rendez-vous. Les coups de fil avaient donc été donnés après ma visite.
– On laisse tomber le dernier cas, celui des jumeaux, dis-je à Berckman.
– Pourquoi ?
– La Crim’ a consulté les archives, ils doivent déjà être auprès des parents.
– Les Villon et les Jolih, ils ont ton nom ?
– Ce qu’ils ont compris au téléphone. Je ne leur ai pas laissé ma carte.
– Bon et alors…
– La brigade a découvert l’affaire Luzignan.
– Ça nous pendait au nez depuis un moment.
– Le juge De Fréjon va dessaisir Gutineau et nous dans la foulée.
– Va le voir.
– Tu as raison.
Le juge était absent. Sa secrétaire m’indiqua le restaurant où il déjeunait en compagnie d’un avocat que je connaissais. Ils commandaient un café lorsque je me campai devant leur table.
– Désolé de vous déranger, dis-je en fixant le juge, j’ai de nouveaux éléments urgents concernant notre affaire.
– Nous avons fini. Asseyez-vous, proposa le magistrat.
L’avocat comprit qu’il gênait, mais n’en laissa rien paraître et continua de siroter son café. Je ne fis aucun effort pour combler le silence. Finalement, il prit congé.
– Nous pouvons rester là. Je suppose que la situation est critique et l’endroit est sûr, annonça le juge.
Le Symposium, rue de la Huchette, n’avait pas les faveurs de ses confrères du Palais et c’est pourquoi le magistrat adorait l’endroit. Il commanda un cognac.
– Désirez-vous quelque chose ? me demanda-t-il.
J’avais d’autres préoccupations que mon ventre vide.
– La Crim’ est sur notre dos, lui confiai-je.
– Expliquez-moi.
– Nous avons trouvé trois vieilles affaires qui correspondent point pour point aux critères des meurtres récents : absence de mobile, décès inexpliqués d’enfants de six ans, tous surdoués.
– Ce sont les points communs ?
– Oui. J’ai interrogé deux des familles, jeudi dernier. La Crim’ s’en occupe depuis ce matin. Ils vont être surpris d’apprendre qu’un flic est passé…
– Bon…, dit le juge pensivement.
– Ça s’est mal passé avec une des familles.
– C’est ennuyeux… Quel genre ?
– Bourgeois chiants. J’ai posé des questions sans donner d’explications. Le type a poussé sa gueulante.
Je respirai, puis achevai le tableau :
– La Crim’ a fait le rapprochement entre notre affaire Luzignan et les meurtres suicides dont ils s’occupent.
– Ils ne sont pas très rapides, dit le juge en se voulant rassurant.
Après quelques minutes de silence, il reprit :
– Nous restons sur nos positions. L’enquête sur Luzignan vous a mené à ces anciens cas. Il ne s’agit pas de meurtres multiples, n’est-ce pas ?
– Non. Des cas isolés.
– Ce qui établit un lien avec notre enquête. Auriez-vous pris cette direction sans l’aide de la brigade criminelle ?
– Oui. Grâce à une prophétie qui désigne les enfants. La Crim’ n’en a pas connaissance.
– Faites-moi un rapport dans ce sens. Je le veux cet après-midi et daté de mercredi dernier. Vous avez un peu d’avance, maintenez-la. Vos pistes ?
– Pas grand-chose, c’est le problème.
– Et la Crim’ ?
– Pareil…
– Mettez les bouchées doubles et dormez au QG. J’ai besoin de vous, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
– Et si on nous dessaisit ?
– Nous n’en sommes pas là.
Le juge se leva et me tendit la main.
– À très bientôt, ajouta-t-il en s’asseyant.
Arrivé au bureau, je compris à la grimace de Berckman que les ennuis continuaient.
– Quoi encore ?
– Ponstain veut te voir. Il a été convoqué chez le patron.
– À quel sujet ?
– Si je le savais, ça irait mieux.
– Qu’est-ce qu’il a dit ?
– Il voulait savoir où tu étais, il t’attend, alors grouille-toi qu’on soit fixés…
– Salut, dis-je en entrant dans le bureau du commandant.
Ponstain se leva et ferma la porte. Il me désigna le fauteuil et resta debout, puis me fixa avec un froncement de sourcils sans équivoque : l’affaire était grave.
– Je sors du bureau du commissaire. Il a reçu une plainte d’un M. Villon contre un certain « Clivère » qui les aurait maltraités lui et son épouse. Tu as une idée de qui ça peut bien être ?
– Franchement… je ne vois pas, répondis-je dans un sourire.
– Sans dé… dé…, bégaya-t-il avant de se reprendre. Sache que c’est la soupe que j’ai servie au patron. Mais puisque toi et moi on est au courant que tu furètes sur les plates-bandes de la Crim’, pourquoi tu ne fais pas un petit effort de discrétion ?
– T’aurais fait pareil…
– J’en ai rien à foutre ! Je ne suis pas à ta place. Tu t’es mis dans ce merdier tout seul et c’est la dernière fois que je te couvre. Compris ?
Signe que la discussion avec le « taulier » n’avait pas été facile, le crâne du commandant brillait de transpiration.
– Je vais faire gaffe, assurai-je en me levant.
– Je ne plaisante pas, Clivel, ajouta-t-il d’une voix lasse. Je te jure que c’est la dernière fois.
Ponstain s’assit. Je ne l’avais jamais vu si abattu. La discussion avait dû dépasser mon cas. Le patron avait compris qu’il me couvrait et avait sans doute vidé le sac à reproches : Ponstain brillait par son absence sur le terrain. Qui sait s’il ne l’avait pas repris sur sa manie de ponctuer chaque phrase pour qu’il en vienne à bégayer de la sorte ?
– Pour l’instant on est couverts…, glissai-je à l’oreille de Berckman. Par contre, on a intérêt à engranger fissa. Réunion ! hurlai-je à l’attention de Honfleur et de Jane.
Berckman attendait ce moment avec impatience. Depuis la soirée passée chez Jane, il avait tout fait pour l’éviter afin de voir comment elle réagissait. De son côté Jane avait multiplié les occasions. Tardant à quitter le bureau, espérant qu’il la raccompagnerait. Mais Berckman n’avait rien proposé. Certains de ses regards appuyés semblaient prouver à Jane qu’il l’appréciait, mais son attitude disait le contraire. Au bout de trois jours de cette partie de cache-cache, Christian en était convaincu : il avait ses chances. Jane, elle, n’y croyait plus.
Sur Internet, le forum autour de la prophétie avait repris de plus belle. Cela n’avait pas échappé à Honfleur qui consacrait ses nuits à noter ce qui s’y disait. Depuis le mois de novembre, la mortalité des abeilles s’amplifiait. Le phénomène générait une profusion de réactions dont la plupart évoquaient la prophétie. Les théories se bousculaient. La dégradation de l’environnement revenait en concept récurrent. Certains prônaient une agriculture entièrement biologique, vierge de pesticides. D’autres focalisaient sur le danger des OGM. Un seul organisme allait à contre-courant et considérait les organismes génétiquement modifiés comme résolument indispensables à la survie de l’homme. Intrigué, Honfleur s’était concentré sur leur site. Leur discours défiait toute logique : seuls les OGM permettraient la réalisation de la prophétie. Il s’agissait d’une organisation du nom de « Bee Free » dont l’adresse renvoyait à Londres.
– Vous avez remarqué, « Bee Free » signifie « Abeilles libres » mais se prononce comme « Be free », c’est-à-dire « Être libre ». C’est curieux, dit Jane.
– Rappelez-vous ce qui est noté : « L’Homme s’est dissocié des trois règnes pour imposer le sien. Il a creusé la Terre et modifié les volumes, il a transformé les gènes », dit alors Honfleur. La prophétie dénonce les OGM, il y a peut-être une piste à creuser de ce côté…
– Les abeilles, la prophétie, les OGM… les sujets traités par le gars de Paris Match ! Un drôle de hasard, dis-je.
– Oui, c’est troublant, répondit Jane. Mais on sait qu’il vise les enfants de six ans, donc aucun rapport avec les OGM.
– Je vous rappelle qu’on ne connaît rien du mobile. Donc, on va également suivre la piste OGM, renchéris-je.
– C’est du boulot pour scientifiques, opposa Berckman en râlant.
– Ce type d’agriculture est trop clairement abordé dans la prophétie pour qu’on fasse l’économie de s’y pencher, conclus-je.
Sitôt la fin de la réunion, Berckman prit le bras de Jane et lança, sans même attendre de réponse : « Je te ramène chez toi. »
Elle hocha la tête d’un air grave, se souvenant avec une certaine angoisse de l’état de son appartement : pantalons, T-shirts et chaussettes traînaient partout. « À quoi bon ranger, il viendra plus… », avait-elle pensé. La jeune femme se mordit la lèvre en réalisant qu’une moitié de croque-monsieur posé dans une assiette sale s’éternisait depuis hier soir au pied de son canapé. Accrochée à lui sur sa moto, elle échafaudait des stratégies pour ranger l’urgent en un minimum de temps. Elle n’eut le loisir que d’ouvrir la porte.
Ils avaient à peine franchi le seuil de l’appartement que Christian avait saisi les poignets de la jeune femme et la poussait fermement en arrière jusqu’à ce qu’elle touche le canapé. Là, sans échanger un mot, il l’avait allongée, s’était couché sur elle, un genou malencontreusement planté dans le croque-monsieur et l’avait embrassée avec violence. Ils avaient repris leur respiration, les yeux dans les yeux, avec le regard de ceux qui ne s’en étaient pas crus capables. Leurs mains fouillaient maladroitement les vêtements, dégrafaient les pressions, ouvraient les fermetures Éclair, s’attardaient sur une bordure de slip. Il lui enleva sa culotte et se déshabilla non sans constater que quelque chose de mou et humide collait à son jean. « Oh merde, pas de bol ! » souffla Jane, rouge de honte en voyant le croque-monsieur. Berckman avait souri. Enfin les choses s’inversaient. Il n’avait plus cette « chance » que tous lui jetaient à la figure, lui rappelant inexorablement les infidélités de son ex-femme.