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En l’absence de piste définie par la Crim’, je cherchais des liens entre les deux affaires. Je partageais mon bureau avec Berckman, Honfleur nous avait rejoints et prenait des notes en silence. L’ordre du jour concernait le profil des victimes. J’avais inscrit les trois noms des Luzignan sur une feuille et les treize victimes de la rue du Moulin-Vert en vis-à-vis. Berckman se prêtait à l’exercice avec nonchalance, les pieds posés sur le bureau, une cigarette éteinte aux lèvres. J’allais continuer lorsque la brigadier-chef Jane Velin, affectée à l’équipe de Ponstain depuis trois ans, fit irruption dans la pièce. Berckman se redressa sur son siège comme si on lui avait piqué le cul et montra un intérêt soudain pour l’affaire qui n’échappa à personne. J’allais demander à la jeune femme de sortir mais la moue implorante de Berckman m’en dissuada. Jane était une petite femme dynamique de vingt-six ans, très garçon manqué. Yeux foncés, cheveux courts, un moineau pourvu d’un mental d’épervier. Elle adorait son métier. Christian Berckman prétendait apprécier sa franchise et sa détermination qui contrastaient avec la complexité et la frivolité des autres filles. Il avait du mal à dire les choses simplement : son goût allait aux femmes masculines et la vie s’était chargée de le lui faire comprendre d’une curieuse manière. En 2006, sa femme l’avait quitté pour une autre, la voisine, avec laquelle elle avait vécu une relation soutenue durant deux ans avant de s’installer chez elle.

– Vous ne remarquez rien ? repris-je.

Jane se pencha sur le bureau et fixa les deux listes.

– Il y a beaucoup d’enfants, dit-elle.

– C’est pas ça. Regardez les métiers…

Le commandant Ponstain glissa une tête à l’intérieur de la pièce.

– C’est une réunion au sommet ? demanda-t-il.

D’abord satisfait de voir la moitié de son équipe travailler de concert, le commandant observa mes notes et comprit qu’elles ne concernaient pas exclusivement la famille Luzignan, mais également l’enquête de la Crim’.

– On fait un premier débriefing, me justifiai-je, pris de court.

Avant d’enchaîner très vite pour éviter qu’il me balance ses deux mots fétiches à la figure.

– Un ancien biologiste chef d’entreprise, une femme sans emploi dans le cinquième arrondissement. Un photographe reporter, un ingénieur en biochimie, un patron de laboratoire en biotechnologies, un professeur d’économie, et une primatologue dans le quatorzième. Pour quatre d’entre eux, un point commun : la nature. Biologiste, biochimie, biotechnologies, primatologue… À mon avis, la première piste tangible.

Ponstain approuva l’idée, manière officieuse de donner son aval à nos agissements. Il ne pouvait prendre d’autre décision tant il me devait d’enquêtes résolues sans son aide. J’étais satisfait, je pourrais désormais le mettre dans la combine. Le commandant s’écarta du bureau en pointant l’index vers moi et lança pour les autres : « Vous me bâclez pas le reste du boulot ! »

À la police judiciaire on travaillait sur plusieurs enquêtes simultanément. Drogue, bagarres, viols, les occasions ne manquaient pas. La réunion s’acheva sur cette idée, sans que nous déterminions qui solliciter pour nous éclairer. Je sentais néanmoins l’enthousiasme me gagner. Pour l’unique fois en vingt ans, une affaire semblait m’amener vers ma passion première : la nature. Avant de lever le camp, je précisai à l’équipe avoir rendu visite à la sécurité publique, leur demandant de nous appeler si une affaire similaire circulait sur les ondes. À nouveau de permanence, Ponstain nous avait demandé de rester joignables.