Jean-Paul Friedel déclara qu’il était innocent, accusant ses trois acolytes. Il prétendait qu’il ne pouvait être coupable puisqu’il ne sortait jamais du Globe, des dizaines de témoins pouvaient l’attester. Nous nous empressâmes de faire écouter ses propos enregistrés aux trois prisonniers qui décidèrent – sans concertation – d’actionner la purge. Pas question qu’ils prennent pour lui. Le juge Gutineau avait insisté : passer du statut de complice à celui d’« homme de main » leur permettrait d’échapper à la perpétuité. Si les quatre hommes étaient restés solidaires, il aurait été beaucoup plus difficile d’obtenir les informations et de connaître les responsabilités de chacun. Les tourments de la nature humaine ont parfois du bon. Convaincus d’avoir tout à gagner, les trois hommes mirent une certaine volonté à livrer les détails. Jean-Paul Friedel, cerveau de l’opération, avait choisi le poison, réalisé le questionnaire, désigné les cibles et confié les tâches. Il payait gros, en espèces. Paul Anguin, l’adjoint, créait les adresses Internet et piratait les ordinateurs des académies. Le deuxième, Lucas Pizzani, notait les habitudes des futures victimes et bloquait les systèmes de sécurité. Le troisième, Arman Denis, déposait le poison dans les canalisations. Ils éliminaient les enfants surdoués de six ans, en Île-de-France, dans le but de tuer celui désigné par la prophétie. Prophétie à laquelle Jean-Paul Friedel se croyait relié grâce au Globe : il était celui qui allait empêcher les Hommes de détruire la planète.
Nous fîmes des recherches sur son passé. Issu d’une riche famille d’origine polonaise et fils unique, Friedel vivait loin de ses parents établis en Floride. Son père gérait une entreprise leader dans l’industrie chimique et avait fait fortune. Au décès brutal des parents – un accident d’avion –, un tuteur décida du placement de l’enfant chez un oncle français. À sa majorité, il hérita d’une fortune colossale. Rentier, il apprit l’économie et consacra le reste de son temps à sa passion : les végétaux. À vingt-cinq ans, on lui découvrit une tumeur au cerveau. Les émanations des produits chimiques utilisés par les industries de son père en étaient responsables, mais l’affaire fut étouffée. Pour Jean-Pierre Friedel, ce fut une révélation. Il y avait urgence, autant pour lui que pour la planète. Il fit dix fois le tour du monde à la recherche d’essences rares, étudia les écosystèmes et la biodiversité dans ce qu’elle avait d’original. Son rêve le plus cher, créer un havre végétal en France, se concrétisa en 2005. Il obtint le feu vert de l’État et lança la construction du Conservatoire botanique.
L’analyse psychologique de Friedel démontra qu’il était envahi par la peur. Le fait d’avoir perdu ses parents, jeunes, et de percevoir une rente ne l’obligeant pas à travailler, l’avait empêché de se mesurer aux aléas de la vie. Le projet du Conservatoire botanique devenant l’œuvre magistrale de sa courte carrière, il s’était projeté garant de la préservation de la nature et de l’humanité : le rêve de son enfance. Le testament le confortait dans ses convictions, il devait ériger un dôme contre la folie des hommes. La gestion de l’architecte, l’acheminement des plantes, le financement, les agents de l’État, les entrepreneurs… Tout ceci le préoccupait à un point inimaginable. Friedel, dépassé, sans expérience, ne pouvait pourtant plus reculer. En juin 2005, il ne restait que trois millions d’euros de son immense fortune. Sa femme Lucie avait alors déposé une demande de divorce. Elle partageait sa vie depuis quinze ans et espérait toucher la moitié du magot avant qu’ils ne soient ruinés. Jean-Paul Friedel l’avait compris. Il n’était pas question qu’un divorce, assorti d’un partage des biens, compromette la réalisation de son œuvre. Lucie Friedel mourut deux mois plus tard, en septembre 2005, sans avoir eu le temps de divorcer.
Les trois hommes l’affirmèrent : Friedel avait tué sa femme avec la Mandrava Rici Natura et ses cendres avaient servi de compost aux lotus du Globe. « La plante la plus noble de la terre », aurait dit Friedel. Le végétal, symbole de pureté et de détachement, émergeait de la fange et des impuretés des eaux stagnantes. Le patron du Globe plaçait donc sa femme à égalité avec la pourriture. Il avait été soupçonné du meurtre par les enquêteurs. Mais l’autopsie avait conclu à la crise cardiaque et il avait cessé d’être suspecté. Son extrême méfiance et sa paranoïa s’étaient développées depuis cet événement. Car même innocenté, Friedel se croyait observé. Il ne sortait plus du Globe, obnubilé par son secret et portait son attention sur les visiteurs, de jeunes écoliers en majorité. Les enfants, naturellement attirés par l’eau, restaient à proximité des lotus… et des cendres pourtant invisibles de sa femme. Friedel les épiait et devenait fou en voyant les gamins s’accroupir devant l’étang. Confronté des milliers de fois à la sentence « le petit enfant fera la lumière en 2008 », il pensait – sans aucune raison logique, mais à cause de sa paranoïa – qu’un gamin allait deviner son crime. Il fallait donc l’éliminer. Mais comment choisir l’enfant ? Il avait plusieurs fois pris Paul Anguin à partie. C’est en 2007 que Friedel eut l’idée de créer un questionnaire sur les plantes. Il allait favoriser la venue des enfants de six ans en n’acceptant que les classes de cours préparatoires.
Interrogé pour donner son avis, le docteur Lentoine apporta quelques éléments supplémentaires :
– Le meurtre de son épouse déclenche le stress, l’eczéma se déclare. Il est défiguré, devient agoraphobe et cherche à se protéger. Sa femme est incinérée, les cendres enfouies sous les lotus, plus de preuves, plus rien. Et deux années passent sans qu’il soit soupçonné. Il vit une extase meurtrière. Ce sentiment d’omnipotence est commun aux récidivistes. On commet une première faute, parfois par hasard. Et, comme personne ne la remarque, on recommence. Dans son cas, il pense qu’il est invincible sur le plan criminel et le sauveur de l’humanité grâce à la préservation de la nature. Il est maître du destin à deux niveaux. Le terrain psychopathologique a fait le reste.
– Pourquoi tue-t-il les enfants s’il est sûr de lui ? demandai-je.
– Au début, il a des crises de panique qui vont créer l’eczéma. C’est beaucoup plus tard, alors que l’agoraphobie s’est installée qu’il se convainc de sa supériorité. Après avoir tué sa femme, Friedel se conduit comme tous les criminels dont les facultés d’émotion disparaissent au profit de la recherche de l’impunité. À cause de sa paranoïa, il se croit l’objet de complots. Et un enfant, désigné par la prophétie, doit faire la lumière en 2008… Prophétie qu’il considère avec beaucoup de sérieux puisqu’elle évoque le destin qu’il s’est fixé : la protection des écosystèmes. Friedel cherchait à se protéger d’un enfant pouvant confondre son crime. Un petit de six ans, éclairé de réponses, d’après lui, un surdoué.
– Mais pourquoi réaliser le questionnaire du Globe ? demanda Christian.
– Il est dans sa logique. Comment a-t-il tué sa femme ? dit Lentoine.
– La Mandrava…
– Une plante. Celui qui dénoncera son crime est un expert en végétaux.
Je réalisai que ce que j’avais pris pour point commun des meurtres – la nature – était effectivement un centre d’intérêt commun des parents qui envoyaient leurs enfants découvrir la biodiversité au sein du Globe.
– Et comment sait-il que ce n’est pas le bon ? demanda Jane.
– Je l’ignore. Demandez-le-lui, proposa le docteur Lentoine.
– Vous pensez qu’il me répondra ?
– Oui, très probablement. Exposez-lui tout ce que vous savez. N’omettez aucun détail, il n’aura plus de raison de vous craindre, et sa paranoïa sera amoindrie. Par ailleurs, il est en prison. Loin de chez lui, il n’arrive plus à raisonner. Je crois que c’est ce qui explique qu’il n’ait pas montré plus de résistance lors de sa capture.
Cette question relative au choix de l’enfant me servit de prétexte. J’éprouvais le besoin de revoir le patron du Globe. Cette affaire avait failli mettre en péril ma carrière, avait annihilé l’intégrité du juge et mis à mal mon amitié avec Amerti. Friedel incarnait ma victoire, il devenait le miroir de mes anciens tourments et le vide occasionné par la résolution de l’enquête me semblait indicible. Cette dernière interrogation devenait une excuse nécessaire, une piqûre d’adrénaline que je souhaitais revivre.
Assis sur une chaise, le détenu noircissait un cahier. Sa paranoïa excessive lui avait dicté de ne pas imposer la présence d’un avocat. La prison semblait lui convenir, son visage avait recouvré un aspect normal. Il était seul dans sa cellule, en quartier haute sécurité. Je m’assis et jetai un œil à son dessin. Une fleur de lotus emplissait la page. Friedel resta immobile, apparemment inconscient de ma présence. L’effet escompté n’avait pas lieu, je ne ressentais ni plaisir ni haine. Je lui exposai nos conclusions. Le meurtre de sa femme, les cendres sous les lotus, les confidences de ses anciens complices. Il ne réagit pas. Je laissai le silence s’installer pour qu’il intègre les faits : il était coupable et trois personnes impliquées elles aussi allaient témoigner contre lui.
– Pourquoi pensiez-vous que la prophétie se rapportait à votre vie ? lui dis-je sans ambages.
Friedel leva la tête avec un air de dédain.
– J’avais prédit le déclin des abeilles bien avant qu’il ne survienne. Au même moment où Gabriel Comte a écrit son testament. J’ai tout de suite compris ce qu’il signifiait, le sens de ses mots cachés. Les « sentinelles de la terre », les abeilles, annonçaient le déclin de la nature et des hommes. Nous devions agir. Vous connaissez quelqu’un d’autre que moi capable de préserver tous les écosystèmes de la Terre dans un globe de cette dimension ?
– Pourquoi attacher tant d’importance au testament ? le coupai-je.
– Je viens de vous le dire. Nous étions reliés. Gabriel Comte lisait l’avenir, et vous le savez ! dit l’homme en se levant. C’est de notoriété publique.
– Qu’est-ce qui vous a fait croire qu’un enfant pouvait dénoncer votre crime ?
– Un enfant allait faire la lumière et dévoiler mon secret, c’est noté dans la prophétie, dit-il en haussant les épaules.
– Comment savoir que l’enfant n’était pas le bon ?…
Il se rassit et se pencha au-dessus de la table en inclinant la tête sur le côté, dans ma direction, comme un vieux monsieur qui offrirait des sucreries à un petit garçon, et dit en souriant :
– Chaque fois que j’ai cru l’éliminer, mon eczéma revenait, indiquant mon erreur. Il est le cauchemar dont je ne me débarrasserai jamais.
Jean-Paul Friedel, à nouveau seul, se campa, très droit, devant un miroir encastré dans le mur. Il observait les pores de sa peau. Depuis plus de deux ans, cet exercice provoquait chez lui les mêmes interrogations. Avait-il imaginé le crime parfait ? Existait-il un enfant capable de découvrir son secret et empêcher la réalisation de son œuvre : sauver l’humanité ? Pendant plus de sept cents jours, son cerveau avait cherché à se rassurer. Ce n’était pas ces centaines d’enfants venus visiter le Globe qui allaient l’effrayer. Mais l’eczéma, ces marques violacées indélébiles, étaient nées de ces mauvaises pensées qui l’obnubilaient. Était-il fou ? Non, plus lucide et plus sage que jamais. Dans le miroir, son regard se perdit et il vit un enfant qui le fixait. Blonds, roux, noirs, asiatiques, filles et garçons s’étaient succédé au fil du temps. Et puis, il y avait eu Nathan. Cet enfant n’avait pas attiré son attention. Nathan, qu’il était incapable d’imaginer physiquement. Allait-il vivre avec ce fantôme le restant de sa vie ? Il n’arrivait pas à trouver la paix. Est-ce que sa peau le démangeait ? Il n’en était pas sûr. Il s’assit sur son lit, déchiffra les graffitis notés par les anciens détenus sur les pieds de la table et prit une cuillère. Il griffa le bois et quelques lettres maladroites apparurent bientôt : Éliaz. Le prénom d’un grand philosophe écrivain, prix Nobel de littérature, qui s’était illustré par l’étude des fonctionnements psychosociaux. Il méritait bien ce pseudonyme.
Je rentrai à la PJ afin de noter ces éléments pour mon dernier compte rendu sur l’enquête. J’avais presque terminé lorsque je sentis une présence. Mon vieil ami Valentin s’approcha et jeta un dossier sur la table. Noté en gros : « Résultats du concours organisé par Pharmacop et Semagrain. »
– Tu t’es bien foutu de moi ! dit-il.
Je ne répondis pas.
– Tu avais accès à nos rapports…, affirma-t-il.
– On a mené notre enquête et on a trouvé le type grâce à la prophétie et au lotus, tu le sais bien.
– La famille Luzignan… tu t’es bien gardé de nous dire que toutes les affaires étaient liées.
– Les juges ont réglé ce point ensemble. Où est le problème ? Tu passeras premier de groupe quand même. Tu vas bientôt avoir un enfant, il me semble que ça vaut tous les meurtriers du monde.
– C’est ça, trouve des raisons de te dédouaner, tu n’es qu’un magouilleur de première.
– Je ne veux plus te voir, j’en ai assez de tes sarcasmes, soufflai-je.
– Tu as tort. Un jour, tu auras besoin de moi, dit-il avec un étrange sourire.
– Si ça te fait plaisir de le croire…
Il me regardait avec tant de suffisance que je cherchai à quoi il pouvait faire référence. Je me souvins alors de ce qu’avait dit Nathan : « Valentin t’a volé quelque chose. » J’hésitai, puis me lançai, au bluff, sans y croire.
– Tu veux certainement parler de ce que tu m’as volé. J’ai compris, tu sais, j’ai fait des recoupements.
Durant quelques secondes, il parut surpris puis il lança dédaigneusement :
– Tu as cru que tu l’avais jeté dans une poubelle ! Les derniers mots de ton père ! C’était mon explication, et ça t’a suffi. C’est hallucinant comme tu m’as toujours fait confiance.
Je me levai, l’empoignai par son col de chemise et le collai violemment au mur. Il suffoqua de surprise. Je cherchai une raison de ne pas le tuer et dis :
– Comment as-tu pu me faire ça ? Rends-le-moi !
Il me repoussa et se dégagea.
– Tu ne veux plus me voir. Il faudrait savoir. Je te le rendrai lorsque tu viendras me faire des excuses.
– Parce que c’est à moi de te faire des excuses, pauvre taré ! hurlai-je.
Il me tourna le dos sans répondre et sortit. Je m’affalai dans mon fauteuil, les jambes arrachées par l’explosion de sa révélation, la glotte comprimée par la haine qui me submergeait, bien incapable de lui courir après. Il n’avait pas le droit de me trahir. Il était mon putain de meilleur ami ! C’était si grotesque que les larmes me vinrent aux yeux. Je m’apitoyai sur mon sort, ou plutôt sur l’enfant de dix ans qui avait perdu son père. La trahison se transforma en rage. Je me levai et agrippai ma table que je jetai de toutes mes forces en hurlant. Elle se planta dans le fauteuil de Christian et resta en équilibre précaire avant de s’écraser au sol en trois morceaux. Emporté par le mouvement, je me retrouvai à terre, un genou au sol. J’avais vingt-deux ans lorsque j’avais cru perdre le mot de mon père. Mon meilleur ami, celui que je considérais à l’époque comme un frère, me l’avait subtilisé. Un vol, puis un mensonge et enfin un secret, gardé durant dix-neuf ans. Pourquoi ? Que représentait ce document pour Valentin ? Rien. Le rattraper ne servirait à rien. Il m’avait volé mon bien le plus précieux. Si je l’affrontais directement, il risquait de le détruire en une ultime bravade. Mon univers s’écroulait. J’avais besoin d’éléments. Je sautai dans ma voiture et filai 12, route de Gisy. Nathan était rentré chez lui. Il m’avait aidé une première fois et pouvait peut-être répondre à la question qui me hantait depuis toujours.
Cela faisait cinq jours que je n’avais vu Alisha et cette séparation était de plus en plus difficile à supporter. Je l’embrassai et lui demandai un peu vite si l’état de santé de son fils autorisait une discussion. Elle me rassura et nous laissa.
– Je suis heureux de savoir que tu vas mieux, Nathan.
– Papi Derrone m’a dit que tu m’as sauvé la vie…
– C’est lui qui t’a trouvé avec sa baguette, assurai-je.
– Il m’a dit que, sans toi, le juge l’aurait « emprisonnier » pour le faire parler trop longtemps et que je serais mort.
– Tout est bien qui finit bien, lui dis-je avant d’ajouter : Mon père est mort, comme le tien, il y a très longtemps, sauf que je ne sais pas qui l’a tué. Tu crois que tu pourrais m’aider ?
Le garçon fronça les sourcils et me prit la main. Il resta ainsi trois minutes et dit :
– C’est une dame.
J’écarquillai les yeux et les tournai dans tous les sens, hébété, tel le caméléon lorsqu’il ne sait plus où est partie la sauterelle qu’il visait.
– Une dame pas loin de toi, ajouta-t-il.
– Comment le sais-tu ? ne pus-je m’empêcher de lui demander.
– C’est l’ange de Gabriel qui me dit tout.
– Gabriel Comte ? Le Moine aux abeilles ?
Nathan haussa les épaules et ne répondit pas.
– Tu es sûr ?
– Oui.
Se pouvait-il que mes craintes… Ma mère pouvait-elle être impliquée dans la mort de mon père ?