Jeudi 16 octobre 2008, à 11 h 30
Je courais le long du bois de Vincennes, Amerti à mes côtés. Il avait rappelé et le ton de sa voix me confirmait qu’il jouissait de son sentiment de supériorité. Tant mieux pour lui. Amerti débita les informations glanées auprès de ses collègues de la Crim’ : le système de surveillance de l’immeuble, assuré par une caméra dissimulée sous le porche, avait été déconnecté avec minutie. Le forçage de la porte d’entrée, trois jours avant les faits, prouvait l’intention criminelle et infirmait la thèse de l’accident. En dehors du frère et de la sœur aux quatrième et cinquième étages, il n’existait aucun point commun entre les familles. On avait un ingénieur en biochimie, un photographe reporter, un patron de laboratoire spécialiste des biotechnologies, un professeur à Sciences-Po, et une éthologue, docteur ès primates. D’après les premiers témoignages, pas de vol, aucun objet déplacé, ni la moindre effraction. Amerti me demanda en quoi cette affaire m’intéressait. Je souris, je m’étais préparé. Je lui confiai que la cause des décès m’intriguait et que si j’avais gardé l’enquête, j’aurais bien été incapable de la résoudre. Un argument un peu facile. Je ne sais si Valentin me crut mais il me rassura : le résultat des analyses lancées par la Crim’ lèverait très vite les zones d’ombre. Son orgueil l’empêchait de se rabaisser à me demander mon avis. J’étais tranquille de ce côté.
– Il y a quelque chose d’assez étrange, ajouta-t-il. D’après le médecin légiste, l’heure de la mort de l’ensemble des victimes se situe à peu près dans le même intervalle, entre 20 h 00 et 22 h 00, sauf pour la femme du cinquième où des témoins peuvent certifier qu’elle a sauté à 2 h 10 du matin. Or les portes fermées de l’intérieur empêchent d’imaginer qu’elle a été témoin de leur décès et qu’elle s’est suicidée pour cette raison.
– Quelles sont les pistes ?
– Toutes. Secte, terrorisme, sadique. La piste sexuelle a été abandonnée, on n’a rien de ce côté-là. Quant au mobile, c’est trop tôt, mais on va tout observer à la loupe.
J’avais peur qu’il voie clair dans mon jeu et évitai de lui confier mes intuitions : ses copains de la Crim’ ne trouveraient pas de mobile…
– Oui, vous avez du temps, dis-je.
– Si ça se sait que je te parle, j’aurai des problèmes. T’en es conscient, au moins ?
– T’inquiète. Et toi, ça baigne ?
J’espérais secrètement quelques soucis personnels pour lui confier les miens avec Nathalie.
– On va avoir un enfant. Véronique est enceinte de quatre mois, c’est pour début mars, répondit-il, l’air de rien.
Sa femme, une superbe brune, avait été mon premier grand amour. Je l’avais quittée, elle aussi, sans explications au bout de cinq mois de relation. Un record. Elle avait choisi Valentin par dépit, me rassurai-je à l’époque. Il me ressemblait tant ! Mais il fallait bien admettre que leur histoire durait.
Nous nous arrêtâmes de courir.
– Quand je pense qu’hier tu ne savais pas quoi me dire !
– Ouais…, répondit Valentin en souriant.
– Je suis content pour toi.
Je n’étais pas sincère, mais je respirai : je m’étais épargné la honte de discuter de ma vie pleine de vide avec mon ex-meilleur ami. Sa vie sociale et amoureuse s’envolait jour après jour, alors que la mienne dégringolait. Je le suppliai, en pensées, de ne pas en rajouter, de ne pas fanfaronner. Je n’étais pas d’humeur à avaler ses couleuvres. Heureux de son silence, je le serrai dans mes bras.
– Tu as quelqu’un en ce moment ? me demanda-t-il alors.
– T’as pas une autre question ? répondis-je en me mordant la joue.
– Fais gaffe, tu vieillis ! ajouta-t-il en riant. Tu vas finir seul comme un vieux con.
Je me sentis humilié et ne répondis pas. J’allais achever ce footing mémorable en noyant mon chagrin dans du sucre. Le meilleur endroit pour me retaper le moral était L’Isileko. Un bar réputé pour sa tranquillité, proche de la troisième DPJ, et tenu par un Basque. Il proposait les meilleurs gâteaux basques de Paris et faisait venir la poudre d’amande et la cerise noire du pays. Quand je présentais cet état de morosité avancé, je commençais immanquablement par une part de gâteau, commandais une bière, avant d’engloutir un steak. Personne n’émettait de commentaire. Pas la peine de titiller un gars capable de faire subir un truc pareil à son estomac. Et je ressortais plein d’élan, comme un roi, convaincu de n’avoir que des ondes bienveillantes autour de moi. Mon portable sonna : Emmanuelle.
– Ton sandwich est prêt. Grouille-toi, le grand patron est au restau.
– Tu es la meilleure !
Emmanuelle et ses ondes bienveillantes m’attendaient devant son bureau du quai des orfèvres, une enveloppe kraft à la main.
– Je t’appelle dès que j’ai autre chose, dit-elle en souriant.
Je pris son visage entre mes mains, emprisonnant les mèches blondes qui s’échappaient de son chignon, et déposai un baiser à la commissure de ses lèvres. Les femmes préfèrent la subtilité d’un baiser qui s’égare, plutôt qu’une bise bien franche sur la bouche. La part du rêve. Vous n’imaginez pas combien les femmes aiment s’imaginer des choses, tirer mille conclusions de gestes qui nous paraissent anodins. Ce n’est pas du cynisme, juste une constatation. Nous avons tous nos travers. Moi, par exemple, lorsqu’une femme me plaît, je lui prends la main gauchement et la regarde droit dans les yeux. J’ai besoin de toucher sa peau pour savoir si nous sommes compatibles. Il y a des grains de peau qui me rendent fou. Je suis capable d’inventer un stratagème pour toucher un bout de peau cachée qui apparaît soudain sous un chemisier un peu court. Parfois, ces contacts du bout des doigts me troublent tant que je ne sais plus qu’en faire. Le seul objectif qui me vient est d’allonger la fille dans mon lit. Je ne calcule pas. Les hommes ont une recette et l’appliquent toute leur vie. Bêtement. Comme un animal. Emmanuelle a un grain de peau de blonde. Une maille moins serrée que celle des brunes, mais la surprise de ses nombreux points de beauté la rend envoûtante.
– Mercredi soir au Jules Verne, proposai-je.
Une invitation dans un restaurant connu est une recette qui marche avec certaines femmes…
– Au Jules Verne ?
– Ils sont complets les quatre prochains mois, ajoutai-je au cas où elle n’aurait pas conscience de la performance.
– OK, pour mercredi, dit-elle en balayant les miettes tombées sur la jupe de son tailleur beige.
Je n’avais plus faim. Je fis hurler le moteur de ma 306 et fonçai vers les bureaux de la troisième division. À mi-chemin, rue Saint-Jacques, à côté de la Sorbonne, je me rangeai devant un abri bus et déchiquetai l’enveloppe. Le compte rendu tenait sur vingt-deux pages. Les gars de l’identité judiciaire avaient mené leur boulot au pas de course. Aucun crachat suspect, aucune trace de sperme, aucun dépôt de terre ou de peau sous les ongles. Les ADN prélevés grâce aux cheveux récoltés sur place étaient ceux des victimes, de leur famille ou de leurs amis. Les alibis seraient vérifiés un à un. Mon nom ainsi que ceux de mon équipe figuraient sur la liste des empreintes récoltées. Les lampes à ultraviolet n’avaient détecté aucune trace de sang, 4, rue du Moulin-Vert. Je parcourus les activités des victimes et m’arrêtai au journaliste. D’après eux, aucun dossier n’offrait le moindre mobile.
Je sentis une présence dans mon dos et n’eus pas le temps de me retourner, une main frappa contre la vitre. Je sursautai. Un flic se tenait droit devant moi.
– Circulez avant que je vous aligne, c’est interdit de se garer ici !
– Je suis de la maison, dis-je en plaquant mon badge contre la vitre.
– ’Scusez. Restez pas trop longtemps, tout de même.
Je repris le rapport et consultai les résultats des analyses biologiques et médicales. Ils avaient réalisé plus de soixante-quinze tests, cherchant des signes infimes de drogues, de dopants, de médicaments, d’alcools, d’intoxication alimentaire, de virus, de maladies tropicales, de substances toxiques et de poisons. L’ensemble des tests était négatif.
Existait-il une arme capable de rendre fou ou de tuer à distance sans laisser de traces ? Pourquoi n’y avait-il pas de causes apparentes ? J’en venais à espérer d’autres meurtres. « Ils » finiraient par commettre une erreur. Mais le temps jouait contre moi. Je gardais des informations susceptibles d’entraver l’enquête de la brigade criminelle et quatre personnes étaient au courant. Beaucoup trop si on se fiait à la nature humaine. Pour le juge Gutineau, en fin de carrière, l’affaire relevait de la cerise sur le gâteau. Je jouais le gâteau entier.