L’heure était venue de m’entretenir avec le juge d’instruction Jean Gutineau, désigné la veille par le procureur. Je jubilais. Une dizaine d’enquêtes nous avait réunis dans le passé. Il y a des hommes que vous rencontrez par le biais de votre profession, que vous n’auriez jamais abordés parce que en apparence trop bougons, trop sérieux, sans fantaisie. Et pourtant, une fois la glace brisée, lorsqu’il vous avait jugé capable de soutenir son regard, lorsqu’il avait compris que vous pouviez contrer son avis avec des arguments de poids, ce juge était un atout de premier ordre, une promesse d’enquête réussie. Et vous vous satisfaisiez de le connaître parce que chacun de vos échanges vous donnait le sentiment d’être intelligent. Gutineau est de ceux-là. Beaucoup s’arrêtent à la forme et craignent cet homme apolitique, expérimenté et proche de la retraite qui demeure insensible à toute pression. Il faut dire que, soucieux de son indépendance face au parquet, Jean Gutineau est connu pour sa discrétion à la limite de l’asociabilité. De fait, son bureau au deuxième étage du Palais de justice est coincé entre ceux des novices et les toilettes. Ses supérieurs n’ont même pas eu besoin de prétendre que c’était pour former les nouveaux, Gutineau n’en a cure, apparemment, il se fiche des conventions. Même s’il n’est pas dupe. Et rares sont ceux qui assistent à l’expression de son humour potache.
– Major Clivel ! Toujours en vacances ?
J’ôtai mon blouson et lui souris avant de lui serrer la main.
– Que diriez-vous d’une partie de bowling ? répondis-je.
Gutineau rit sans un bruit, de tout son corps, sa veste de costume noir se soulevant en tressautant.
– Quel est votre sentiment sur cette affaire ? demanda-t-il alors en repoussant une mèche de ses abondants cheveux blancs.
Son bureau était couvert de documents glissés dans des chemises de couleur. Un enchevêtrement de paperasses qui jetait un doute sur l’apparente rigueur du magistrat. Doute qui s’effaçait lorsqu’à l’évocation d’un jugement, il vous sortait le dossier adéquat en quelques secondes. J’y avais immédiatement reconnu le bordel organisé de mon propre bureau. Mais si je gardais tout en tête, notant le strict minimum, le juge écrivait tout, couchait la moindre impression sur des feuilles libres qu’il rangeait petit à petit.
– Un chef d’entreprise sans histoires tue sa femme et sa fille de six ans avant de se donner la mort. Un sale truc, au couteau, bien sanglant.
– Et qu’est-ce qui cloche ? demanda le juge qui semblait lire dans mes sourcils.
– Je n’en sais rien. On n’a pas commencé le boulot, mais le type s’est acharné sur des cibles invisibles, dans le salon, et ça me plaît moyen.
Le juge appréciait la franchise. Il ajouta :
– Vous ne croyez pas à la thèse des meurtres suivis du suicide ?
– Non. Mais je suis le seul.
– Il est noté import-export pour l’activité du monsieur, dans quel domaine ?
– Les plantes médicinales…, répondis-je.
– Voici la commission rogatoire, vous avez les pleins pouvoirs. Voyez s’il existe une relation avec le crime organisé. Cela me paraît un peu extravagant, mais on ne sait jamais. Bon, vous connaissez votre boulot.
– Oui, monsieur le juge.
– Tenez-moi au courant.
Une enquête qui commençait ainsi – avec Gutineau pour juge d’instruction – s’annonçait rapide.