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Chapitre 16

Maria avait commencé à se douter de quelque chose juste avant minuit. Dans une cellule de moine du cloître médiéval de lîle dIona, à trois portes de celle du père OConnor, elle était penchée au-dessus dun ordinateur portable. Ils avaient décidé de ne pas se coucher tant quils nauraient pas terminé leur tâche. Cela faisait déjà deux jours que Jack et ses compagnons étaient partis en hélicoptère. Elle avait longuement observé lextraordinaire photo du pendentif de jade que Jack lui avait envoyée la veille par courrier électronique depuis LAnse aux Meadows. Elle était impatiente de rejoindre son collègue. Pour la troisième et dernière fois, elle relisait le document sur le félag quelle avait préparé avec le père OConnor et plissait les yeux pour rester concentrée sur lécran. Dans quelques minutes, elle pourrait envoyer une copie du fichier au jésuite et le rejoindre pour une dernière relecture. Ensuite, ils nauraient plus quà lexpédier par courrier électronique à Interpol, où OConnor avait un contact en Autriche. Elle était fatiguée, plus épuisée que jamais. Toutefois elle commençait à se sentir soulagée. Ils nétaient pas encore hors de danger, mais elle était parvenue à persuader OConnor de quitter le monastère dès le lendemain matin et de laccompagner à bord la Seaquest II, où il serait en sécurité.

Le bruit de pas sourd quelle avait entendu dans le couloir avait été le premier signe inquiétant. Il ny avait pas de quoi salarmer, mais elle était sur les nerfs à cause de la fatigue et du stress. Elle se tourna vers la porte, légèrement entrouverte, et regarda dans le couloir sombre. Tout était redevenu calme. Elle sétait habituée au silence du monastère, mais il y avait quelque chose détrange. Elle eut un frisson, une sorte de pressentiment.

Soudain, la porte souvrit brusquement. Une main gantée surgit et lattrapa pour lempêcher de claquer contre le mur. Puis une silhouette sombre se précipita tête baissée vers Maria à la vitesse de léclair. Celle-ci neut pas le temps de réagir. Une main la gifla et lui tordit sauvagement loreille, lautre lui ferma la bouche. Après que la table eut été jetée contre le mur, un pied écrasa son ordinateur portable. Violemment tirée en arrière, elle fut traînée hors de sa cellule et dans le couloir. La main collée à sa bouche était humide, poisseuse et chaude. On lui tordit de nouveau loreille. Aveuglée par la douleur, elle eut les larmes aux yeux. Elle ne pouvait plus respirer. Soudain, létreinte se relâcha et on la poussa la tête la première contre le mur tout en lui tenant les mains derrière le dos. Son agresseur lui colla un morceau de ruban adhésif sur la bouche et autour des poignets. Il la pressa contre lui et la tira en arrière par les cheveux. Elle sentit sa peau rugueuse contre la sienne et lodeur métallique de son haleine.

Pendant un instant, plus rien ne se passa, ce qui était encore plus terrifiant. Elle se mit à trembler de façon incontrôlable. Puis elle parvint à respirer par à-coups, par le nez. Prise de claustrophobie, elle était au bord de la suffocation. Avec un grognement rageur, son agresseur la bouscula et faillit la faire tomber. Il la jeta de lautre côté dune porte avant de se coller de nouveau derrière elle pour limmobiliser. Elle sentit sa respiration contre son oreille, son odeur nauséabonde.

— Regarde ça !

Il lui lança ces mots à loreille dun ton hargneux, avec un accent indéfinissable. Elle refoula ses larmes en clignant des yeux. Elle se trouvait dans la cellule du père OConnor. Elle discerna la bougie sur la cheminée et la reproduction de la Mappa Mundi sur le mur. La flamme vacillait devant lencre de la mer Rouge et semblait diffuser une lumière pourpre sur le reste de la carte. Maria eut un vertige. Elle était sur le point de sévanouir. Elle cligna de nouveau des yeux en essayant désespérément de ne pas perdre conscience. Elle vit la bougie posée sur le bureau, celle quelle avait allumée pour OConnor une heure auparavant. Elle baissa les yeux. Sa respiration se fit de plus en plus difficile, puis sarrêta brusquement.

Quelquun était allongé par terre. Elle sentit ses jambes se dérober sous elle, mais son agresseur lobligea à se tenir debout en la serrant brutalement contre lui.

Elle regarda de nouveau le sol.

Le père OConnor.

Son cœur lui parut sarrêter. La bougie projetait une ombre par terre et, au début, elle ne vit quune silhouette sombre. Puis elle commença à discerner la tête du jésuite. Celui-ci était lui aussi bâillonné avec du ruban adhésif et ses yeux étaient grands ouverts. Elle sefforça démettre un son pour attirer son attention, mais son agresseur lui boucha le nez. OConnor la voyait forcément et devait comprendre quelle essayait de communiquer. Il restait immobile, les yeux ouverts. Il était couché sur le ventre, la tête sous son bureau, bras et jambes écartés. Il portait sa robe de bure marron.

Soudain, Maria reconstitua le puzzle. La couleur sur la carte. Lhumidité poisseuse sur son visage. Le goût métallique.

Cétait du sang.

Elle regarda de nouveau OConnor. Il y avait quelque chose dhorriblement étrange. Ce nétait pas sa robe de bure quelle voyait sur son dos. Elle sut ce que cétait, avec une certitude écœurante.

Laigle de sang.

Ses yeux, désormais habitués à lobscurité, balayèrent frénétiquement la pièce. Il y avait du sang partout. Il sinfiltrait dans le tissu de la robe de bure et se répandait sous le corps inerte du jésuite, après avoir éclaboussé le bureau et les livres et laissé de macabres traînées jusque sur le plafond.

Elle regarda attentivement. Elle voyait la plaie béante, la forme de laigle, dune épaule à lautre et jusquen bas du dos. Les ailes, la queue. De chaque côté, elle vit des choses trop horribles pour les saisir pleinement. Des morceaux de chair sanguinolente. Des rangées dos tranchés, la cage thoracique. Des tas dorganes rebondis, éparpillés comme des abats sur létal dun boucher.

Elle cria mais némit aucun son.

Son agresseur lui attrapa le menton et pressa sa joue contre la sienne. Elle discernait à peine son visage mais aperçut un sourire lubrique, des yeux délavés effroyables ainsi que des traces de sang séché. Il se mit à se frotter la joue contre la sienne. Sa barbe de plusieurs jours lui râpait la peau comme du papier de verre. Elle perçut laspect lisse dune cicatrice, qui allait de lœil à la mâchoire. Il haletait et souriait de façon obscène en voyant le carnage quil avait fait. Elle sentit son excitation, lodeur de ladrénaline. Elle commença à perdre connaissance, cherchant loubli face à lhorreur.

— Ça, cétait pour mon grand-père, murmura la voix. OConnor était conscient quand je lui ai découpé les poumons. Il savait ce qui était en train de se passer. La vendetta est terminée. Maintenant, il ne me reste quà reprendre ce qui me revient de droit.

Il la fit tomber en lui donnant un coup de pied dans les jambes et la traîna vers la porte. Elle éprouva une douleur lancinante à la joue, tandis que son propre sang se mêlait à celui du père OConnor. Elle sombra dans le noir.

 

Jack conduisait adroitement le Zodiac vers le rivage en le laissant glisser sous son propre poids dans chaque creux avant de faire ronfler le moteur jusquà ce quil monte au sommet de la vague suivante. Au-dessus deux, le ciel était empli de nuages daltitude qui se déplaçaient à toute vitesse en direction du sud. Un fort vent de mer, qui sétait accru toute la matinée pour produire une grosse houle leur fouettait le visage. Lair avait la même transparence que dans lArctique, mais même le vent ne pouvait masquer lintensité du soleil, qui dardait sur eux ses rayons brûlants et les aveuglait de lumière. Derrière eux, les brisants se dressant au-dessus des bas-fonds entourés de récifs soulignaient les lignes épurées de la Seaquest II, qui maintenait sa position en eau profonde à un mille nautique de la côte.

Pour Jack, cétait une joie de sentir de nouveau les embruns, après deux jours de voyage le long de la côte est des États-Unis, de Terre-Neuve à la mer des Caraïbes. Cétait toujours pareil, où quil soit, dans lArctique, dans la Corne dOr ou sur les rives de lîle dIona ou de Great Sacred Island. Le goût de la mer dans sa bouche lui réchauffait le cœur. Il se leva en tenant la manette des gaz de la main gauche et lamarre avant de la main droite, et sécarta pour que ses deux compagnons puissent se glisser à lavant. Juste avant que le Zodiac nentre dans lécume, il coupa le moteur du hors-bord. Costas et Jeremy sautèrent dans leau et maintinrent le canot fermement en luttant contre le ressac jusquà ce quil arrive contre une barre. Ils le dégagèrent et lavant piqua de nouveau vers les vagues. Ils attendirent que Jack ait jeté lancre et, voyant quil avait la situation en main, gagnèrent le rivage à pied dans leur combinaison de lUMI ruisselante deau de mer chaude, les cheveux emmêlés par les embruns.

Ils étaient sur une plage étroite, bordée dune jungle épaisse, où les troncs darbres tortueux et les fragments de corail mort et de bois flotté témoignaient de la violence de louragan qui sétait abattu sur ces côtes lannée précédente.

— Broussailles xérophytes, annonça Jeremy. Bienvenue au Yucatan ! Nous sommes loin de la forêt tropicale humide. Cest la jungle au sens propre du terme.

— Une terre en friche, tu veux dire ! sexclama Costas qui, après sêtre aventuré dans les broussailles enchevêtrées, recula brusquement en retirant une toile daraignée pleine de moucherons de son visage. Je préfère de loin les Caraïbes au Groenland, mais je ne comprends pas comment une civilisation a pu se développer ici.

— Les Mayas sy sont établis à cause de leau douce, expliqua Jeremy.

Il conduisit Costas le long de la plage, en amont de la barre, et ils découvrirent un fleuve dune transparence extraordinaire, denviron trois mètres de large, qui traversait la jungle et se jetait dans la mer.

— Cet endroit est criblé de rivières deau douce, poursuivit-il. Certaines sécoulent en sous-sol, à travers un réseau incroyable de grottes qui commence loin à lintérieur des terres. Je devrais pouvoir ten montrer dans la journée.

— Tu es déjà venu dans le coin ?

— Oui, en voyage détudes. Jai sué dans la jungle, mesuré des ruines enfouies sous les broussailles, je me suis fait piquer par toutes sortes de bestioles...

— Tu devrais apprendre la plongée, dit Costas dun ton compatissant.

— Cest ce que Jack ma dit. Il affirme que tu es un excellent conseiller technique, un des meilleurs. Peut-être que je me laisserai tenter quand tout cela sera fini...

— Ce sera avec plaisir, à condition que tu ne te mettes pas en tête de plonger à lintérieur dun iceberg.

— Les sensations fortes, très peu pour moi ! Ce serait à des fins purement archéologiques.

— Comment sappelait cet endroit déjà, celui qui était inscrit sur la pierre runique du type que nous avons trouvé sous le cairn ? demanda Costas en épongeant la sueur qui commençait à lui dégouliner sur le visage.

— Uucil-abnal, répondit Jeremy. Au XIe siècle, cétait le nom de Chichén Itzá, le site archéologique le plus célèbre du Yucatan. Une fantastique cité recouverte par la végétation au beau milieu de la jungle. Il y a des pyramides et tout ça. Je crois que cest notre prochaine étape.

Après avoir ancré le Zodiac dans le ressac, Jack les rejoignit et ils retirèrent leur combinaison jusquà la taille.

— Belle plage, observa Costas, mais un peu désolée.

— Cortés est arrivé ici en 1519, précisa Jack, mais les conquistadors ont jeté un coup dœil et passé leur chemin. Ils nont conquis lintérieur du Yucatan que des années plus tard.

— Je les comprends ! sécria Costas, qui gesticulait pour retirer sa combinaison et sénerva encore davantage lorsquune bourrasque projeta du sable sur lui. Alors tu crois que Harald Hardrada est venu jusquici ?

— Lanowski a fait une estimation pour déterminer où le drakkar avait pu aborder après avoir été poussé par un vent dété nord-ouest en provenance des Cayes de Floride, répondit Jack. Nous ayons choisi cet endroit précis en raison du fleuve. Les Vikings devaient chercher désespérément de leau douce. Ils ont pu tirer à sec leur navire dans la crique. De plus, cest sans doute en remontant le fleuve vers lintérieur des terres quils ont découvert le site maya.

— Cette plage était peut-être même un port maya, ajouta Jeremy. La plupart des grands sites sont très éloignés de la mer, mais les Mayas étaient de bons marins. Jai vu des peintures représentant des pirogues de guerre au moins aussi grandes quun drakkar viking.

— Ce nétait pas vraiment ce que Harald et ses hommes espéraient trouver, fit remarquer Costas.

— Ils avaient beau être de braves guerriers vikings, sils redoutaient les Skraelings, ils ont dû être terrorisés par les hommes de cette terre, songea Jeremy. Même sils attendaient avec impatience lultime bataille du Ragnarok, quand ils ont vu ce qui les attendait, ils ont dû changer davis.

— À ce stade, ils navaient probablement plus le choix, dit Jack. Après ce long voyage, leur navire devait être une véritable épave. Et ils devaient mourir de faim. Ils étaient condamnés à finir ici. Je pense quils se sont enfoncés dans la jungle.

— Au fait, ce Pieter Reksnys, le fils du nazi et le père de Loki, na-t-il pas fini au Mexique, lui aussi ? demanda Costas.

— Apparemment, quand il était missionnaire en Amérique centrale, dans les années 1960, le père OConnor suivait tous les faits et gestes de Reksnys, répondit Jack, la main en visière pour se protéger de léclat du soleil. Mais il est resté discret pour éviter laffrontement. À cette époque, sa tête était déjà mise à prix au sein du félag. Quand Andrius Reksnys et son fils ont vendu leur mine dopale en Australie, ils sont dabord allés au Costa Rica, où se réfugiaient de nombreux nazis en fuite. Et à la fin des années 1960, quand la traque des nazis sest essoufflée, Andrius Reksnys est retourné en Europe pour se retirer dans le château de lObersalzberg, où il a été abattu il y a cinq ans.

— Cétait le vieil homme avec un brassard à croix gammée que nous avons vu mort sur la photo de journal ?

— Oui.

— OConnor ta-t-il dit autre chose à ce propos ?

— Non, il ne nous dira pas à qui ils ont eu recours et nous navons pas besoin de le savoir. Peut-être changera-t-il davis mais, pour linstant, il affirme navoir aucun regret. Je crois quil a pensé de son devoir, en tant quancien membre du félag, de samender et de veiller à ce que la justice rattrape Reksnys.

— Je comprends.

— Le fils, Pieter, celui qui a assisté Andrius lors des exécutions effectuées par la SS, avait plus dargent quil nen fallait pour se retirer et se consacrer à léducation de son propre fils, à qui il a donné la même vision distordue du monde. Mais comme beaucoup dhommes de son genre, il na pas pu résister à tremper dans le crime organisé dans un pays où pratiquement tout est permis.

— Trafic de drogue ? Trafic darmes ? demanda Costas.

— Oui, mais ce nest pas tout. Il sest impliqué de plus en plus dans le marché noir des antiquités, puis il a fini par laisser tomber tout le reste. Cest devenu une obsession, extrêmement lucrative. À partir des années 1960, aux États-Unis et en Europe, la demande dantiquités mésoaméricaines, de poterie décorée, et de sculptures sur pierre, jade ou or est montée en flèche. Daprès OConnor, Reksnys convoitait le Yucatan avant même que la région ne commence à intéresser les investisseurs étrangers.

— Il est là ? demanda Costas en balayant la jungle du regard. Juste sous notre nez ?

— Pour lui, cet endroit était une mine dor inexploitée. Même aujourdhui, les autorités mexicaines ont beaucoup de difficultés à faire régner lordre, notamment dans les zones de la jungle qui appartiennent à des étrangers comme Reksnys. Et tout comme la mafia qui dirige le secteur du tourisme, les types comme Reksnys ont des relations parmi les politicards et la police. Tout est corrompu ici. Il y a littéralement des centaines de sites mayas non répertoriés dans toute la jungle, qui continueront à être pillés à loisir tant que les quelques policiers intègres et les archéologues seront tenus à lécart.

— Sait-on où Reksnys sévit ?

— Il est très difficile à localiser. Il vit barricadé. Mais on sait quil possède une grande partie de la jungle dans le nord du Yucatan, entre la côte sur laquelle nous nous trouvons et le site de Chichén Itzá, à lintérieur des terres.

Costas siffla longuement.

— Quelle incroyable coïncidence...

— Le félag na pas pu faire le lien avec le Yucatan, à moins de se fonder sur une simple hypothèse. Le seul indice qui mène à cet endroit est le pendentif en jade de LAnse aux Meadows et, daprès ce que nous avons vu sur place, personne ne la trouvé avant nous. Mais sil y a vraiment quelque chose ici, si Harald et ses hommes sont bien arrivés jusquà Chichén Itzá, Reksnys pourrait le découvrir par hasard. Il a probablement davantage de personnes à son service quil y a darchéologues sur toute la péninsule du Yucatan. Tout ce que jespère, cest que si nous trouvons quelque chose, ce sera dans une des zones archéologiques surveillées et non dans les recoins sauvages de la jungle.

— La menora ferait merveilleusement laffaire de Reksnys, murmura Costas. Cest non seulement un artefact sacré pour le félag, mais aussi une antiquité inestimable. Il saurait en tirer le meilleur prix.

— Cest justement ce qui inquiète OConnor. De plus, nous navons pas simplement affaire à des collectionneurs.

Un nazi influencerait de nouveau le cours de lhistoire des Juifs.

— Comment va Maria ?

Jack se détendit un peu.

— Elle regrette davoir raté la découverte de LAnse aux Meadows mais prévoit de nous rejoindre ici, à moins quon ne trouve rien. Je suis très content quelle envisage de quitter lîle dIona.

— Et quelle soit de nouveau parmi nous.

— Il y a trop dhommes ici.

— Tu sais quelle est proche du père OConnor.

— Je sais.

— Je veux dire : très proche.

— Je sais. Je pense que cela a commencé après la conférence dOxford, avant quils ne nous montrent la Mappa Mundi.

— Le Vatican a peut-être plusieurs raisons de lui en vouloir.

— OConnor marche sur la corde raide dans plus dun domaine, mais Maria a toujours été très discrète, précisa Jack.

Il sinterrompit un instant et baissa les yeux.

— Quoi quil en soit, elle fait partie de mes plus vieux amis. Je lai rencontrée avant même davoir le privilège discutable de faire ta connaissance.

— Cétait le destin, répliqua Costas. Que serais-tu devenu sans mes conseils techniques ? Je nai jamais vu quelquun daussi nul en informatique. Et moi, je serais cloîtré dans une de ces prisons sans fenêtres de la Silicon Valley. Je gagnerais un tas dargent, sans plaisir.

Il écrasa un moustique sur sa nuque et baissa la tête lorsque le vent souleva un tourbillon de sable qui leur fouetta le visage comme lair chaud dun fourneau.

— Pas dicebergs, pas de vacances sur la plage, reprit-il.

— Et pas de psychopathe meurtrier sur tes traces, ajouta Jack. Jespère vraiment que le père OConnor pourra contacter Interpol avant que Loki ne mette la main sur lui.

— Quest-ce que tu feras si cela ne se passe pas comme tu lespères ?

Jack lança à Costas un regard tourmenté, alors quils commençaient à pousser le Zodiac pour le remettre à flot.

— Je nen ai aucune idée.

 

Trois heures plus tard, après un parcours accidenté le long dune piste traversant la jungle, ils arrivèrent à lentrée de Chichén Itzá, à environ soixante kilomètres de la plage. Les ruines de lancienne cité sétendaient sur une vaste zone, mais seule lenceinte centrale avait été débarrassée de la végétation et restaurée. Des édifices gris en calcaire se dressaient au-dessus de la cime des arbres, mais Jack savait que tout autour deux des ruines étaient enfouies sous la végétation, qui avait enseveli la cité au cours des siècles depuis son abandon. Certaines structures, comme les pyramides et les temples à colonnades, leur étaient étrangement familières, mais dautres, notamment les autels sacrificiels et les terrifiantes sculptures de créatures mi-animales mi-humaines, semblaient provenir dune autre planète. Cétait un spectacle lugubre, presque irréel, comme sils étaient entrés dans un décor de film représentant lÉgypte ou la Mésopotamie, – où lon aurait tenté de reproduire la réalité historique tout en laissant libre cours à limagination dun décorateur incorrigiblement ancré dans une science-fiction de mauvais goût.

Jack était au volant dun quatre-quatre qui leur avait été fourni par les autorités archéologiques mexicaines et, lorsquil ouvrit la portière, il fut accueilli par un responsable qui les introduisit dans le site. Quelques jours auparavant, une secousse sismique avait mis en péril la stabilité des constructions anciennes et le site avait été fermé aux touristes pendant lévaluation des dégâts. Jack remercia le responsable puis trouva un coin à lombre pour déplier sa carte. Il fut rapidement rejoint par Costas. Ils étaient en short et T-shirt et portaient des bottes de jungle, mais il régnait une chaleur écrasante et Costas dégoulinait déjà de sueur.

— Tu repenses à notre iceberg avec nostalgie ? demanda Jack sur le ton de la plaisanterie.

— Sûrement pas ! répondit Costas en sépongeant le front, apparemment très incommodé par la chaleur malgré son panama. Noublie pas que je suis Grec. Jai la chaleur dans le sang.

— Oui, cest ça.

Jeremy les rattrapa, après avoir discuté en espagnol avec le responsable. Il indiqua un itinéraire sur la carte.

— Il a fallu que je passe tout un été ici pendant mes études pour un stage sur le terrain, dit-il avec amertume. Je vais essayer de vous en donner une image objective, mais je peux vous dire que cet endroit ma donné des cauchemars. Les Vikings, cétait une thérapie après ça !

— Dans quelle période nous situons-nous ? demanda Costas.

— Les Mayas constituaient une des grandes civilisations primitives, répondit Jeremy. Celle-ci a été florissante denviron 300 à 900 apr. J.-C., cest-à-dire de la chute de lEmpire romain à lère des Vikings. Puis au milieu du XIe siècle, la cité a été dirigée par les Toltèques, une caste guerrière venue du Nord. Les Mayas étaient encore là, mais ils avaient été réduits en esclavage. Les Toltèques se sont abattus sur le Yucatan à peu près à lépoque où Harald est entré dans la garde varangienne. Une grande partie de ce que vous voyez ici nest pas maya mais date de la période toltèque.

Ils progressèrent péniblement dans la jungle, sous la voûte des arbres. Ils croisèrent un iguane et un groupe de singes à queue zébrée, dont les hurlements rivalisaient avec les cris rauques des toucans et des merles noirs aux allures maléfiques. Il faisait une chaleur torride, beaucoup plus humide que dans les sites archéologiques méditerranéens où Jack sétait rendu. Il était difficile dimaginer quun peuple puisse mener une vie normale dans un endroit aussi éloigné des effets bienfaiteurs de la mer. Au bout de quelques minutes, ils parvinrent dans une vaste zone verdoyante entourée dimmenses bâtiments en pierre. Ils découvrirent alors un panorama extraordinaire, la quintessence de la civilisation mésoaméricaine, dominée par un temple imposant qui se dressait le long de gradins comme une pyramide.

— Ne me dis pas que ce peuple na pas été influencé par les Égyptiens ! sécria Costas en épongeant la sueur qui lui coulait sur le visage.

— Cest la pyramide de Kukulkan, le joyau de Chichén Itzá, annonça Jeremy tandis quils passaient devant lédifice. Mais cest dans ce bâtiment, là-bas, quavaient lieu la plupart des sacrifices. Le « temple des guerriers ». Au sommet, on voit lautel en pierre sur lequel les victimes étaient attachées vivantes et se faisaient arracher le cœur.

— Charmant, dit Costas. Mais je croyais que ces histoires avaient été exagérées par les Espagnols...

— Pas du tout.

Jeremy les conduisit vers le nord et ils passèrent devant une structure, où Jack vit un glyphe gravé dans la pierre qui lui sembla étrangement familier.

— Le dieu aigle, affirma Jeremy en le voyant hésiter. Cest exactement le même que celui du pendentif en jade de LAnse aux Meadows. Je suis sûr que celui-ci venait de cet endroit.

Il sarrêta devant la construction suivante, une grande plate-forme de pierre aussi haute que lui, et attendit que ses deux compagnons le rejoignent.

— Tu te posais des questions sur les sacrifices, dit-il à Costas, voici mon endroit préféré. Cest le Tzompantli, la plate-forme des Crânes. Les têtes coupées des ennemis étaient exposées ici et, pour être sûr que personne ne les oublie, elles étaient gravées sur le mur.

Sur les côtés de la plate-forme, étaient effectivement gravés des centaines de crânes sinistres, les mâchoires tombantes et les yeux grands ouverts de terreur.

— Pour couronner le tout, poursuivit Jeremy, il faut imaginer que tous les bâtiments, la pyramide, le « temple des guerriers », cette plate-forme, étaient peints en rouge.

— Avec du sang humain, je présume, répliqua Costas en passant le doigt sur un des crânes. Je sais que nous avons eu des épisodes obscurs, le Colisée de Rome, lInquisition espagnole et tout ça, mais le génocide et le massacre à grande échelle nont jamais été institutionnalisés. Ils nont jamais fait partie de notre mode de vie. Pour eux, cétait normal. Quand on était né ici, on était sacrifié. Il y avait quelque chose de profondément dysfonctionnel dans cette société.

— Les Mayas avaient aussi beaucoup datouts, souligna Jeremy dans un souci dobjectivité. Une architecture et un art époustouflants, une organisation économique exceptionnelle. Ils auraient pu aisément rivaliser avec les premières cités-États du Proche-Orient.

— Fondées quatre mille ans auparavant, fit remarquer Jack.

— Et les Mayas ne connaissaient pas le bronze, insista Costas.

— Ni le fer, ni la roue...

— Daccord, admit Jeremy. Disons que cette société était à lapogée de la civilisation telle quelle a existé dans les Amériques avant la conquête espagnole. Mais tout a basculé avec larrivée des Toltèques. Cétaient les pires guerriers de la Mésoamérique, les SS de lépoque. Tout ce quon a entendu sur les Aztèques, les témoignages concernant les sacrifices humains à grande échelle rapportés par les conquistadors espagnols au XVIe siècle, ce nétait rien à côté de ce qui sétait passé cinq cents ans auparavant. Cet endroit était un monde de ténèbres apocalyptique. Les Mayas nétaient pas opposés au sacrifice humain mais, quand ils sont arrivés, les Toltèques ont transformé la cité en camp de la mort.

— Pas étonnant que Reksnys se soit installé ici, murmura Costas. Il a dû sy sentir à son aise.

— Pour les Européens du Moyen Âge, cette cité correspondait à lidée quon se faisait de lenfer, songea Jack. Pour les Vikings, elle devait être pire que tous les cauchemars sur la fin du monde, sur le Ragnarok. Et pour ses prisonniers, cétait un aller simple pour lenfer de Dante.

— Je voudrais vous montrer autre chose, déclara Jeremy en pressant le pas. Suivez-moi.

Ils laissèrent la plate-forme des Crânes derrière eux et sortirent de lenceinte centrale pour suivre Jeremy le long dune large voie processionnelle, légèrement en pente, qui senfonçait dans la jungle en direction du nord. Au bout denviron deux cents mètres, ils arrivèrent sur un versant rocheux irrégulier et débouchèrent au bord dune plate-forme érodée. Ils découvrirent devant eux un large entonnoir, denviron cinquante mètres de diamètre et vingt mètres de profondeur, dont le pourtour était dissimulé par la végétation et les parois calcaires à plusieurs niveaux senfonçaient loin dans le sol. Leau qui stagnait au fond, recouverte dune épaisse couche dalgues, était dun vert putride. Il ny avait aucun moyen daccéder à ce bassin et, si quelquun avait eu le malheur de glisser dans lentonnoir, il naurait jamais pu en ressortir.

— Le « cenote » des sacrifices de Chichén Itzá, murmura Jack. Jai toujours rêvé de le voir.

— Un cenote, quest-ce que cest ? senquit Costas.

— Un terme espagnol, issu du maya dzonot, qui signifie puits sacré, puits des sacrifices, expliqua Jeremy. Cest ce que je te disais sur la plage. Tout le Yucatan était autrefois un récif de corail. Pendant la période glaciaire, quand le niveau de la mer a baissé, cest devenu un plateau calcaire. Pendant des millions dannées, leau de pluie sest infiltrée dans la roche pour créer un immense labyrinthe de grottes et de tunnels, remplis de stalactites et de stalagmites. Et à la fin de la période glaciaire, il y a huit mille ans, le niveau de la mer a remonté et le réseau a été inondé. Les grottes dont le plafond est resté au-dessus de leau ont fini par seffondrer, créant ainsi des entonnoirs comme celui-ci.

— Et les secousses sismiques ?

— Nous sommes tout près du lieu dimpact dune énorme météorite, le cratère de Chicxulub, qui se trouve sur la côte nord du Yucatan.

— La météorite qui a provoqué la disparition des dinosaures ? demanda Costas en regardant autour de lui avec une inquiétude feinte. Y a-t-il une seule catastrophe qui nait pas eu lieu ici ?

— Cette histoire dextinction des dinosaures est vraie, répondit Jeremy en souriant. Le pourtour est délimité par une série de cenotes, dont beaucoup se sont effondrés pour créer de vastes entonnoirs. Personne ne peut vraiment lexpliquer, mais le cratère a une sorte deffet déstabilisant sur le calcaire.

— Ce doit être le paradis des plongeurs.

— Cest absolument fantastique. Les plongeurs ont exploré des galeries de cinquante, cent kilomètres de long. Il sagit parfois de rivières souterraines, qui vont jusquà la mer. Leau est transparente. Cest comme si on nageait dans un aquarium rempli de spectaculaires formations de calcite. Mais cest aussi mortellement dangereux. Cest ce qui ma passé lenvie dapprendre à plonger quand jétais en stage ici. Il y a eu plus de décès ici que nimporte où ailleurs.

— Les Toltèques auraient été ravis, fit remarquer Jack.

— Laisse-moi deviner, intervint Costas. Ils sacrifiaient des êtres humains ici aussi ?

— Cet endroit a été dragué pour la première fois en vue de retrouver des artefacts dans les années 1930 mais, dans les années 1950, ce fut lun des premiers sites archéologiques explorés en scaphandre, répondit Jack. Ensuite, il y a eu dautres expéditions. Cousteau lui-même est venu ici. Les dépôts les plus profonds nont toujours pas été fouillés, mais de nombreux artefacts, poterie, or, jade, ont été remontés. Ceux-ci avaient pratiquement tous été jetés intacts dans le puits. Il devait sagir dun rituel. Mais ce nest pas tout : des centaines de squelettes humains ont également été retrouvés.

— Cest comme ça dans tout le Yucatan, précisa Jeremy. Pour les Mayas, les cenotes étaient des sources deau douce mais aussi les portes des enfers. Des guerriers, des vierges et des enfants y étaient sacrifiés. Ce petit bâtiment là-bas est le temazcal, une sorte de sauna où les victimes subissaient un rituel de purification. Les pierres que nous avons enjambées sur ce versant tout à lheure étaient les sièges des spectateurs, sur lesquels lélite des Toltèques sasseyait pour regarder.

— Il faut varier les plaisirs, murmura Costas avec dégoût. Une fois quon a vu un millier de cœurs arrachés au temple, on a sûrement envie de changer de programme.

Un responsable mouillé de sueur et à bout de souffle apparut derrière eux sur la voie processionnelle. Il brandissait un téléphone portable et appelait Jeremy. Celui-ci hésita, voyant que lhomme lavait pris pour le chef des opérations. Il regarda Jack, qui lui sourit et lui fit signe dy aller. Tandis que le jeune homme grimpait sur les hauteurs avec le responsable pour que la communication passe mieux, Jack se retourna pour scruter le bord de la plate-forme. Le plan deau semblait étrangement inoffensif mais, lespace dun instant, il éprouva la terreur des victimes qui, mille ans auparavant, sétaient trouvées aux portes des enfers.

— Tu crois quil y a encore des artefacts là-dessous ? demanda Costas en sépongeant le visage avant de jeter un regard interrogateur à Jack.

— La plupart des artefacts et des ossements se trouvant en superficie ont été remontés, mais il y a encore des dépôts profonds qui contiennent peut-être des objets plus lourds.

— Tu penses à ce que je pense ?

— Je pense à ta sonde, répondit Jack en souriant. Si tout se passe bien dans la Corne dOr, nous pourrions contacter les autorités mexicaines et suggérer un transfert des opérations ici.

— Tu crois vraiment quil y a une chance ?

Jack se frotta le menton et plissa les yeux, aveuglé par le reflet du soleil sur la roche.

— Daprès ce que Jeremy nous a dit, des trophées de guerre ont pu être présentés aux dieux à cet endroit. Imagine que Harald et ses hommes aient débarqué quelque part au nord dici et quils aient été capturés.

— Après tout ce quils avaient déjà traversé, jespère que non ! sécria Costas.

— Pour les Vikings qui navaient pas eu la chance de mourir au combat, il ny avait pas dautre issue. Les guerriers ont dû se faire arracher le cœur dans le temple. Les éventuels serviteurs ayant survécu ont peut-être été réduits en esclavage. Notre ami de LAnse aux Meadows a vraisemblablement trouvé un moyen de retourner au cairn.

— Les entailles quil avait aux poignets et aux chevilles ! sexclama Costas. Il portait des chaînes.

— Dautres ont dû être amenés jusquici pour être sacrifiés. Il a dû y avoir une procession spectaculaire depuis le temple jusquau cenote. Cétait lapogée du rituel de la victoire. Tout comme le triomphe dun empereur romain. Écraser les Vikings a dû être un exploit pour les Toltèques. Ils avaient vaincu des géants blonds et barbus maniant de redoutables armes en fer. Ceux-ci avaient dû saventurer ici tels des dieux étrangers et les Toltèques les avaient anéantis. Le butin de guerre a dû être présenté aux dieux.

— La menora a dû être un sacrifice spectaculaire.

— À ton avis, combien pesait-elle ? Cent cinquante, peut-être deux cents kilos ?

— Cela faisait énormément dor à sacrifier ?

— Énormément, confirma Jack en regardant le miroitement vert de leau avant de se tourner de nouveau vers Costas. Et les Toltèques aimaient lor.

Jeremy réapparut en haut du versant calcaire. Il commença à redescendre auprès deux. Il titubait légèrement et se laissa tomber lourdement sur un rocher. Il était livide.

— La chaleur te joue des tours, lui dit Costas en posant sur lui un regard inquiet avant de lui tendre sa bouteille deau. Bois un peu et allons à lombre.

— Ce nest pas ça, murmura Jeremy dune voix rauque en laissant la bouteille lui glisser des mains. Je viens davoir Ben au téléphone. Cest une mauvaise nouvelle.

Accablé, il leva les yeux vers Jack.

— La pire de toutes.

Jack sentit son estomac se nouer. Il avait essayé de se préparer à cette éventualité. Mais il avait espéré quils nen arriveraient pas là.

— Qui vient de lîle dIona, poursuivit Jeremy abasourdi, en clignant des paupières pour que la sueur ne lui coule pas dans les yeux. Sa voix devint à peine audible.

— Cest le père OConnor. Il a été tué. Et Maria a disparu.