
Maria avait commencé à se douter de quelque chose juste avant minuit. Dans une cellule de moine du cloître médiéval de l’île d’Iona, à trois portes de celle du père O’Connor, elle était penchée au-dessus d’un ordinateur portable. Ils avaient décidé de ne pas se coucher tant qu’ils n’auraient pas terminé leur tâche. Cela faisait déjà deux jours que Jack et ses compagnons étaient partis en hélicoptère. Elle avait longuement observé l’extraordinaire photo du pendentif de jade que Jack lui avait envoyée la veille par courrier électronique depuis L’Anse aux Meadows. Elle était impatiente de rejoindre son collègue. Pour la troisième et dernière fois, elle relisait le document sur le félag qu’elle avait préparé avec le père O’Connor et plissait les yeux pour rester concentrée sur l’écran. Dans quelques minutes, elle pourrait envoyer une copie du fichier au jésuite et le rejoindre pour une dernière relecture. Ensuite, ils n’auraient plus qu’à l’expédier par courrier électronique à Interpol, où O’Connor avait un contact en Autriche. Elle était fatiguée, plus épuisée que jamais. Toutefois elle commençait à se sentir soulagée. Ils n’étaient pas encore hors de danger, mais elle était parvenue à persuader O’Connor de quitter le monastère dès le lendemain matin et de l’accompagner à bord la Seaquest II, où il serait en sécurité.
Le bruit de pas sourd qu’elle avait entendu dans le couloir avait été le premier signe inquiétant. Il n’y avait pas de quoi s’alarmer, mais elle était sur les nerfs à cause de la fatigue et du stress. Elle se tourna vers la porte, légèrement entrouverte, et regarda dans le couloir sombre. Tout était redevenu calme. Elle s’était habituée au silence du monastère, mais il y avait quelque chose d’étrange. Elle eut un frisson, une sorte de pressentiment.
Soudain, la porte s’ouvrit brusquement. Une main gantée surgit et l’attrapa pour l’empêcher de claquer contre le mur. Puis une silhouette sombre se précipita tête baissée vers Maria à la vitesse de l’éclair. Celle-ci n’eut pas le temps de réagir. Une main la gifla et lui tordit sauvagement l’oreille, l’autre lui ferma la bouche. Après que la table eut été jetée contre le mur, un pied écrasa son ordinateur portable. Violemment tirée en arrière, elle fut traînée hors de sa cellule et dans le couloir. La main collée à sa bouche était humide, poisseuse et chaude. On lui tordit de nouveau l’oreille. Aveuglée par la douleur, elle eut les larmes aux yeux. Elle ne pouvait plus respirer. Soudain, l’étreinte se relâcha et on la poussa la tête la première contre le mur tout en lui tenant les mains derrière le dos. Son agresseur lui colla un morceau de ruban adhésif sur la bouche et autour des poignets. Il la pressa contre lui et la tira en arrière par les cheveux. Elle sentit sa peau rugueuse contre la sienne et l’odeur métallique de son haleine.
Pendant un instant, plus rien ne se passa, ce qui était encore plus terrifiant. Elle se mit à trembler de façon incontrôlable. Puis elle parvint à respirer par à-coups, par le nez. Prise de claustrophobie, elle était au bord de la suffocation. Avec un grognement rageur, son agresseur la bouscula et faillit la faire tomber. Il la jeta de l’autre côté d’une porte avant de se coller de nouveau derrière elle pour l’immobiliser. Elle sentit sa respiration contre son oreille, son odeur nauséabonde.
— Regarde ça !
Il lui lança ces mots à l’oreille d’un ton hargneux, avec un accent indéfinissable. Elle refoula ses larmes en clignant des yeux. Elle se trouvait dans la cellule du père O’Connor. Elle discerna la bougie sur la cheminée et la reproduction de la Mappa Mundi sur le mur. La flamme vacillait devant l’encre de la mer Rouge et semblait diffuser une lumière pourpre sur le reste de la carte. Maria eut un vertige. Elle était sur le point de s’évanouir. Elle cligna de nouveau des yeux en essayant désespérément de ne pas perdre conscience. Elle vit la bougie posée sur le bureau, celle qu’elle avait allumée pour O’Connor une heure auparavant. Elle baissa les yeux. Sa respiration se fit de plus en plus difficile, puis s’arrêta brusquement.
Quelqu’un était allongé par terre. Elle sentit ses jambes se dérober sous elle, mais son agresseur l’obligea à se tenir debout en la serrant brutalement contre lui.
Elle regarda de nouveau le sol.
Le père O’Connor.
Son cœur lui parut s’arrêter. La bougie projetait une ombre par terre et, au début, elle ne vit qu’une silhouette sombre. Puis elle commença à discerner la tête du jésuite. Celui-ci était lui aussi bâillonné avec du ruban adhésif et ses yeux étaient grands ouverts. Elle s’efforça d’émettre un son pour attirer son attention, mais son agresseur lui boucha le nez. O’Connor la voyait forcément et devait comprendre qu’elle essayait de communiquer. Il restait immobile, les yeux ouverts. Il était couché sur le ventre, la tête sous son bureau, bras et jambes écartés. Il portait sa robe de bure marron.
Soudain, Maria reconstitua le puzzle. La couleur sur la carte. L’humidité poisseuse sur son visage. Le goût métallique.
C’était du sang.
Elle regarda de nouveau O’Connor. Il y avait quelque chose d’horriblement étrange. Ce n’était pas sa robe de bure qu’elle voyait sur son dos. Elle sut ce que c’était, avec une certitude écœurante.
L’aigle de sang.
Ses yeux, désormais habitués à l’obscurité, balayèrent frénétiquement la pièce. Il y avait du sang partout. Il s’infiltrait dans le tissu de la robe de bure et se répandait sous le corps inerte du jésuite, après avoir éclaboussé le bureau et les livres et laissé de macabres traînées jusque sur le plafond.
Elle regarda attentivement. Elle voyait la plaie béante, la forme de l’aigle, d’une épaule à l’autre et jusqu’en bas du dos. Les ailes, la queue. De chaque côté, elle vit des choses trop horribles pour les saisir pleinement. Des morceaux de chair sanguinolente. Des rangées d’os tranchés, la cage thoracique. Des tas d’organes rebondis, éparpillés comme des abats sur l’étal d’un boucher.
Elle cria mais n’émit aucun son.
Son agresseur lui attrapa le menton et pressa sa joue contre la sienne. Elle discernait à peine son visage mais aperçut un sourire lubrique, des yeux délavés effroyables ainsi que des traces de sang séché. Il se mit à se frotter la joue contre la sienne. Sa barbe de plusieurs jours lui râpait la peau comme du papier de verre. Elle perçut l’aspect lisse d’une cicatrice, qui allait de l’œil à la mâchoire. Il haletait et souriait de façon obscène en voyant le carnage qu’il avait fait. Elle sentit son excitation, l’odeur de l’adrénaline. Elle commença à perdre connaissance, cherchant l’oubli face à l’horreur.
— Ça, c’était pour mon grand-père, murmura la voix. O’Connor était conscient quand je lui ai découpé les poumons. Il savait ce qui était en train de se passer. La vendetta est terminée. Maintenant, il ne me reste qu’à reprendre ce qui me revient de droit.
Il la fit tomber en lui donnant un coup de pied dans les jambes et la traîna vers la porte. Elle éprouva une douleur lancinante à la joue, tandis que son propre sang se mêlait à celui du père O’Connor. Elle sombra dans le noir.
Jack conduisait adroitement le Zodiac vers le rivage en le laissant glisser sous son propre poids dans chaque creux avant de faire ronfler le moteur jusqu’à ce qu’il monte au sommet de la vague suivante. Au-dessus d’eux, le ciel était empli de nuages d’altitude qui se déplaçaient à toute vitesse en direction du sud. Un fort vent de mer, qui s’était accru toute la matinée pour produire une grosse houle leur fouettait le visage. L’air avait la même transparence que dans l’Arctique, mais même le vent ne pouvait masquer l’intensité du soleil, qui dardait sur eux ses rayons brûlants et les aveuglait de lumière. Derrière eux, les brisants se dressant au-dessus des bas-fonds entourés de récifs soulignaient les lignes épurées de la Seaquest II, qui maintenait sa position en eau profonde à un mille nautique de la côte.
Pour Jack, c’était une joie de sentir de nouveau les embruns, après deux jours de voyage le long de la côte est des États-Unis, de Terre-Neuve à la mer des Caraïbes. C’était toujours pareil, où qu’il soit, dans l’Arctique, dans la Corne d’Or ou sur les rives de l’île d’Iona ou de Great Sacred Island. Le goût de la mer dans sa bouche lui réchauffait le cœur. Il se leva en tenant la manette des gaz de la main gauche et l’amarre avant de la main droite, et s’écarta pour que ses deux compagnons puissent se glisser à l’avant. Juste avant que le Zodiac n’entre dans l’écume, il coupa le moteur du hors-bord. Costas et Jeremy sautèrent dans l’eau et maintinrent le canot fermement en luttant contre le ressac jusqu’à ce qu’il arrive contre une barre. Ils le dégagèrent et l’avant piqua de nouveau vers les vagues. Ils attendirent que Jack ait jeté l’ancre et, voyant qu’il avait la situation en main, gagnèrent le rivage à pied dans leur combinaison de l’UMI ruisselante d’eau de mer chaude, les cheveux emmêlés par les embruns.
Ils étaient sur une plage étroite, bordée d’une jungle épaisse, où les troncs d’arbres tortueux et les fragments de corail mort et de bois flotté témoignaient de la violence de l’ouragan qui s’était abattu sur ces côtes l’année précédente.
— Broussailles xérophytes, annonça Jeremy. Bienvenue au Yucatan ! Nous sommes loin de la forêt tropicale humide. C’est la jungle au sens propre du terme.
— Une terre en friche, tu veux dire ! s’exclama Costas qui, après s’être aventuré dans les broussailles enchevêtrées, recula brusquement en retirant une toile d’araignée pleine de moucherons de son visage. Je préfère de loin les Caraïbes au Groenland, mais je ne comprends pas comment une civilisation a pu se développer ici.
— Les Mayas s’y sont établis à cause de l’eau douce, expliqua Jeremy.
Il conduisit Costas le long de la plage, en amont de la barre, et ils découvrirent un fleuve d’une transparence extraordinaire, d’environ trois mètres de large, qui traversait la jungle et se jetait dans la mer.
— Cet endroit est criblé de rivières d’eau douce, poursuivit-il. Certaines s’écoulent en sous-sol, à travers un réseau incroyable de grottes qui commence loin à l’intérieur des terres. Je devrais pouvoir t’en montrer dans la journée.
— Tu es déjà venu dans le coin ?
— Oui, en voyage d’études. J’ai sué dans la jungle, mesuré des ruines enfouies sous les broussailles, je me suis fait piquer par toutes sortes de bestioles...
— Tu devrais apprendre la plongée, dit Costas d’un ton compatissant.
— C’est ce que Jack m’a dit. Il affirme que tu es un excellent conseiller technique, un des meilleurs. Peut-être que je me laisserai tenter quand tout cela sera fini...
— Ce sera avec plaisir, à condition que tu ne te mettes pas en tête de plonger à l’intérieur d’un iceberg.
— Les sensations fortes, très peu pour moi ! Ce serait à des fins purement archéologiques.
— Comment s’appelait cet endroit déjà, celui qui était inscrit sur la pierre runique du type que nous avons trouvé sous le cairn ? demanda Costas en épongeant la sueur qui commençait à lui dégouliner sur le visage.
— Uucil-abnal, répondit Jeremy. Au XIe siècle, c’était le nom de Chichén Itzá, le site archéologique le plus célèbre du Yucatan. Une fantastique cité recouverte par la végétation au beau milieu de la jungle. Il y a des pyramides et tout ça. Je crois que c’est notre prochaine étape.
Après avoir ancré le Zodiac dans le ressac, Jack les rejoignit et ils retirèrent leur combinaison jusqu’à la taille.
— Belle plage, observa Costas, mais un peu désolée.
— Cortés est arrivé ici en 1519, précisa Jack, mais les conquistadors ont jeté un coup d’œil et passé leur chemin. Ils n’ont conquis l’intérieur du Yucatan que des années plus tard.
— Je les comprends ! s’écria Costas, qui gesticulait pour retirer sa combinaison et s’énerva encore davantage lorsqu’une bourrasque projeta du sable sur lui. Alors tu crois que Harald Hardrada est venu jusqu’ici ?
— Lanowski a fait une estimation pour déterminer où le drakkar avait pu aborder après avoir été poussé par un vent d’été nord-ouest en provenance des Cayes de Floride, répondit Jack. Nous ayons choisi cet endroit précis en raison du fleuve. Les Vikings devaient chercher désespérément de l’eau douce. Ils ont pu tirer à sec leur navire dans la crique. De plus, c’est sans doute en remontant le fleuve vers l’intérieur des terres qu’ils ont découvert le site maya.
— Cette plage était peut-être même un port maya, ajouta Jeremy. La plupart des grands sites sont très éloignés de la mer, mais les Mayas étaient de bons marins. J’ai vu des peintures représentant des pirogues de guerre au moins aussi grandes qu’un drakkar viking.
— Ce n’était pas vraiment ce que Harald et ses hommes espéraient trouver, fit remarquer Costas.
— Ils avaient beau être de braves guerriers vikings, s’ils redoutaient les Skraelings, ils ont dû être terrorisés par les hommes de cette terre, songea Jeremy. Même s’ils attendaient avec impatience l’ultime bataille du Ragnarok, quand ils ont vu ce qui les attendait, ils ont dû changer d’avis.
— À ce stade, ils n’avaient probablement plus le choix, dit Jack. Après ce long voyage, leur navire devait être une véritable épave. Et ils devaient mourir de faim. Ils étaient condamnés à finir ici. Je pense qu’ils se sont enfoncés dans la jungle.
— Au fait, ce Pieter Reksnys, le fils du nazi et le père de Loki, n’a-t-il pas fini au Mexique, lui aussi ? demanda Costas.
— Apparemment, quand il était missionnaire en Amérique centrale, dans les années 1960, le père O’Connor suivait tous les faits et gestes de Reksnys, répondit Jack, la main en visière pour se protéger de l’éclat du soleil. Mais il est resté discret pour éviter l’affrontement. À cette époque, sa tête était déjà mise à prix au sein du félag. Quand Andrius Reksnys et son fils ont vendu leur mine d’opale en Australie, ils sont d’abord allés au Costa Rica, où se réfugiaient de nombreux nazis en fuite. Et à la fin des années 1960, quand la traque des nazis s’est essoufflée, Andrius Reksnys est retourné en Europe pour se retirer dans le château de l’Obersalzberg, où il a été abattu il y a cinq ans.
— C’était le vieil homme avec un brassard à croix gammée que nous avons vu mort sur la photo de journal ?
— Oui.
— O’Connor t’a-t-il dit autre chose à ce propos ?
— Non, il ne nous dira pas à qui ils ont eu recours et nous n’avons pas besoin de le savoir. Peut-être changera-t-il d’avis mais, pour l’instant, il affirme n’avoir aucun regret. Je crois qu’il a pensé de son devoir, en tant qu’ancien membre du félag, de s’amender et de veiller à ce que la justice rattrape Reksnys.
— Je comprends.
— Le fils, Pieter, celui qui a assisté Andrius lors des exécutions effectuées par la SS, avait plus d’argent qu’il n’en fallait pour se retirer et se consacrer à l’éducation de son propre fils, à qui il a donné la même vision distordue du monde. Mais comme beaucoup d’hommes de son genre, il n’a pas pu résister à tremper dans le crime organisé dans un pays où pratiquement tout est permis.
— Trafic de drogue ? Trafic d’armes ? demanda Costas.
— Oui, mais ce n’est pas tout. Il s’est impliqué de plus en plus dans le marché noir des antiquités, puis il a fini par laisser tomber tout le reste. C’est devenu une obsession, extrêmement lucrative. À partir des années 1960, aux États-Unis et en Europe, la demande d’antiquités mésoaméricaines, de poterie décorée, et de sculptures sur pierre, jade ou or est montée en flèche. D’après O’Connor, Reksnys convoitait le Yucatan avant même que la région ne commence à intéresser les investisseurs étrangers.
— Il est là ? demanda Costas en balayant la jungle du regard. Juste sous notre nez ?
— Pour lui, cet endroit était une mine d’or inexploitée. Même aujourd’hui, les autorités mexicaines ont beaucoup de difficultés à faire régner l’ordre, notamment dans les zones de la jungle qui appartiennent à des étrangers comme Reksnys. Et tout comme la mafia qui dirige le secteur du tourisme, les types comme Reksnys ont des relations parmi les politicards et la police. Tout est corrompu ici. Il y a littéralement des centaines de sites mayas non répertoriés dans toute la jungle, qui continueront à être pillés à loisir tant que les quelques policiers intègres et les archéologues seront tenus à l’écart.
— Sait-on où Reksnys sévit ?
— Il est très difficile à localiser. Il vit barricadé. Mais on sait qu’il possède une grande partie de la jungle dans le nord du Yucatan, entre la côte sur laquelle nous nous trouvons et le site de Chichén Itzá, à l’intérieur des terres.
Costas siffla longuement.
— Quelle incroyable coïncidence...
— Le félag n’a pas pu faire le lien avec le Yucatan, à moins de se fonder sur une simple hypothèse. Le seul indice qui mène à cet endroit est le pendentif en jade de L’Anse aux Meadows et, d’après ce que nous avons vu sur place, personne ne l’a trouvé avant nous. Mais s’il y a vraiment quelque chose ici, si Harald et ses hommes sont bien arrivés jusqu’à Chichén Itzá, Reksnys pourrait le découvrir par hasard. Il a probablement davantage de personnes à son service qu’il y a d’archéologues sur toute la péninsule du Yucatan. Tout ce que j’espère, c’est que si nous trouvons quelque chose, ce sera dans une des zones archéologiques surveillées et non dans les recoins sauvages de la jungle.
— La menora ferait merveilleusement l’affaire de Reksnys, murmura Costas. C’est non seulement un artefact sacré pour le félag, mais aussi une antiquité inestimable. Il saurait en tirer le meilleur prix.
— C’est justement ce qui inquiète O’Connor. De plus, nous n’avons pas simplement affaire à des collectionneurs.
Un nazi influencerait de nouveau le cours de l’histoire des Juifs.
— Comment va Maria ?
Jack se détendit un peu.
— Elle regrette d’avoir raté la découverte de L’Anse aux Meadows mais prévoit de nous rejoindre ici, à moins qu’on ne trouve rien. Je suis très content qu’elle envisage de quitter l’île d’Iona.
— Et qu’elle soit de nouveau parmi nous.
— Il y a trop d’hommes ici.
— Tu sais qu’elle est proche du père O’Connor.
— Je sais.
— Je veux dire : très proche.
— Je sais. Je pense que cela a commencé après la conférence d’Oxford, avant qu’ils ne nous montrent la Mappa Mundi.
— Le Vatican a peut-être plusieurs raisons de lui en vouloir.
— O’Connor marche sur la corde raide dans plus d’un domaine, mais Maria a toujours été très discrète, précisa Jack.
Il s’interrompit un instant et baissa les yeux.
— Quoi qu’il en soit, elle fait partie de mes plus vieux amis. Je l’ai rencontrée avant même d’avoir le privilège discutable de faire ta connaissance.
— C’était le destin, répliqua Costas. Que serais-tu devenu sans mes conseils techniques ? Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi nul en informatique. Et moi, je serais cloîtré dans une de ces prisons sans fenêtres de la Silicon Valley. Je gagnerais un tas d’argent, sans plaisir.
Il écrasa un moustique sur sa nuque et baissa la tête lorsque le vent souleva un tourbillon de sable qui leur fouetta le visage comme l’air chaud d’un fourneau.
— Pas d’icebergs, pas de vacances sur la plage, reprit-il.
— Et pas de psychopathe meurtrier sur tes traces, ajouta Jack. J’espère vraiment que le père O’Connor pourra contacter Interpol avant que Loki ne mette la main sur lui.
— Qu’est-ce que tu feras si cela ne se passe pas comme tu l’espères ?
Jack lança à Costas un regard tourmenté, alors qu’ils commençaient à pousser le Zodiac pour le remettre à flot.
— Je n’en ai aucune idée.
Trois heures plus tard, après un parcours accidenté le long d’une piste traversant la jungle, ils arrivèrent à l’entrée de Chichén Itzá, à environ soixante kilomètres de la plage. Les ruines de l’ancienne cité s’étendaient sur une vaste zone, mais seule l’enceinte centrale avait été débarrassée de la végétation et restaurée. Des édifices gris en calcaire se dressaient au-dessus de la cime des arbres, mais Jack savait que tout autour d’eux des ruines étaient enfouies sous la végétation, qui avait enseveli la cité au cours des siècles depuis son abandon. Certaines structures, comme les pyramides et les temples à colonnades, leur étaient étrangement familières, mais d’autres, notamment les autels sacrificiels et les terrifiantes sculptures de créatures mi-animales mi-humaines, semblaient provenir d’une autre planète. C’était un spectacle lugubre, presque irréel, comme s’ils étaient entrés dans un décor de film représentant l’Égypte ou la Mésopotamie, – où l’on aurait tenté de reproduire la réalité historique tout en laissant libre cours à l’imagination d’un décorateur incorrigiblement ancré dans une science-fiction de mauvais goût.
Jack était au volant d’un quatre-quatre qui leur avait été fourni par les autorités archéologiques mexicaines et, lorsqu’il ouvrit la portière, il fut accueilli par un responsable qui les introduisit dans le site. Quelques jours auparavant, une secousse sismique avait mis en péril la stabilité des constructions anciennes et le site avait été fermé aux touristes pendant l’évaluation des dégâts. Jack remercia le responsable puis trouva un coin à l’ombre pour déplier sa carte. Il fut rapidement rejoint par Costas. Ils étaient en short et T-shirt et portaient des bottes de jungle, mais il régnait une chaleur écrasante et Costas dégoulinait déjà de sueur.
— Tu repenses à notre iceberg avec nostalgie ? demanda Jack sur le ton de la plaisanterie.
— Sûrement pas ! répondit Costas en s’épongeant le front, apparemment très incommodé par la chaleur malgré son panama. N’oublie pas que je suis Grec. J’ai la chaleur dans le sang.
— Oui, c’est ça.
Jeremy les rattrapa, après avoir discuté en espagnol avec le responsable. Il indiqua un itinéraire sur la carte.
— Il a fallu que je passe tout un été ici pendant mes études pour un stage sur le terrain, dit-il avec amertume. Je vais essayer de vous en donner une image objective, mais je peux vous dire que cet endroit m’a donné des cauchemars. Les Vikings, c’était une thérapie après ça !
— Dans quelle période nous situons-nous ? demanda Costas.
— Les Mayas constituaient une des grandes civilisations primitives, répondit Jeremy. Celle-ci a été florissante d’environ 300 à 900 apr. J.-C., c’est-à-dire de la chute de l’Empire romain à l’ère des Vikings. Puis au milieu du XIe siècle, la cité a été dirigée par les Toltèques, une caste guerrière venue du Nord. Les Mayas étaient encore là, mais ils avaient été réduits en esclavage. Les Toltèques se sont abattus sur le Yucatan à peu près à l’époque où Harald est entré dans la garde varangienne. Une grande partie de ce que vous voyez ici n’est pas maya mais date de la période toltèque.
Ils progressèrent péniblement dans la jungle, sous la voûte des arbres. Ils croisèrent un iguane et un groupe de singes à queue zébrée, dont les hurlements rivalisaient avec les cris rauques des toucans et des merles noirs aux allures maléfiques. Il faisait une chaleur torride, beaucoup plus humide que dans les sites archéologiques méditerranéens où Jack s’était rendu. Il était difficile d’imaginer qu’un peuple puisse mener une vie normale dans un endroit aussi éloigné des effets bienfaiteurs de la mer. Au bout de quelques minutes, ils parvinrent dans une vaste zone verdoyante entourée d’immenses bâtiments en pierre. Ils découvrirent alors un panorama extraordinaire, la quintessence de la civilisation mésoaméricaine, dominée par un temple imposant qui se dressait le long de gradins comme une pyramide.
— Ne me dis pas que ce peuple n’a pas été influencé par les Égyptiens ! s’écria Costas en épongeant la sueur qui lui coulait sur le visage.
— C’est la pyramide de Kukulkan, le joyau de Chichén Itzá, annonça Jeremy tandis qu’ils passaient devant l’édifice. Mais c’est dans ce bâtiment, là-bas, qu’avaient lieu la plupart des sacrifices. Le « temple des guerriers ». Au sommet, on voit l’autel en pierre sur lequel les victimes étaient attachées vivantes et se faisaient arracher le cœur.
— Charmant, dit Costas. Mais je croyais que ces histoires avaient été exagérées par les Espagnols...
— Pas du tout.
Jeremy les conduisit vers le nord et ils passèrent devant une structure, où Jack vit un glyphe gravé dans la pierre qui lui sembla étrangement familier.
— Le dieu aigle, affirma Jeremy en le voyant hésiter. C’est exactement le même que celui du pendentif en jade de L’Anse aux Meadows. Je suis sûr que celui-ci venait de cet endroit.
Il s’arrêta devant la construction suivante, une grande plate-forme de pierre aussi haute que lui, et attendit que ses deux compagnons le rejoignent.
— Tu te posais des questions sur les sacrifices, dit-il à Costas, voici mon endroit préféré. C’est le Tzompantli, la plate-forme des Crânes. Les têtes coupées des ennemis étaient exposées ici et, pour être sûr que personne ne les oublie, elles étaient gravées sur le mur.
Sur les côtés de la plate-forme, étaient effectivement gravés des centaines de crânes sinistres, les mâchoires tombantes et les yeux grands ouverts de terreur.
— Pour couronner le tout, poursuivit Jeremy, il faut imaginer que tous les bâtiments, la pyramide, le « temple des guerriers », cette plate-forme, étaient peints en rouge.
— Avec du sang humain, je présume, répliqua Costas en passant le doigt sur un des crânes. Je sais que nous avons eu des épisodes obscurs, le Colisée de Rome, l’Inquisition espagnole et tout ça, mais le génocide et le massacre à grande échelle n’ont jamais été institutionnalisés. Ils n’ont jamais fait partie de notre mode de vie. Pour eux, c’était normal. Quand on était né ici, on était sacrifié. Il y avait quelque chose de profondément dysfonctionnel dans cette société.
— Les Mayas avaient aussi beaucoup d’atouts, souligna Jeremy dans un souci d’objectivité. Une architecture et un art époustouflants, une organisation économique exceptionnelle. Ils auraient pu aisément rivaliser avec les premières cités-États du Proche-Orient.
— Fondées quatre mille ans auparavant, fit remarquer Jack.
— Et les Mayas ne connaissaient pas le bronze, insista Costas.
— Ni le fer, ni la roue...
— D’accord, admit Jeremy. Disons que cette société était à l’apogée de la civilisation telle qu’elle a existé dans les Amériques avant la conquête espagnole. Mais tout a basculé avec l’arrivée des Toltèques. C’étaient les pires guerriers de la Mésoamérique, les SS de l’époque. Tout ce qu’on a entendu sur les Aztèques, les témoignages concernant les sacrifices humains à grande échelle rapportés par les conquistadors espagnols au XVIe siècle, ce n’était rien à côté de ce qui s’était passé cinq cents ans auparavant. Cet endroit était un monde de ténèbres apocalyptique. Les Mayas n’étaient pas opposés au sacrifice humain mais, quand ils sont arrivés, les Toltèques ont transformé la cité en camp de la mort.
— Pas étonnant que Reksnys se soit installé ici, murmura Costas. Il a dû s’y sentir à son aise.
— Pour les Européens du Moyen Âge, cette cité correspondait à l’idée qu’on se faisait de l’enfer, songea Jack. Pour les Vikings, elle devait être pire que tous les cauchemars sur la fin du monde, sur le Ragnarok. Et pour ses prisonniers, c’était un aller simple pour l’enfer de Dante.
— Je voudrais vous montrer autre chose, déclara Jeremy en pressant le pas. Suivez-moi.
Ils laissèrent la plate-forme des Crânes derrière eux et sortirent de l’enceinte centrale pour suivre Jeremy le long d’une large voie processionnelle, légèrement en pente, qui s’enfonçait dans la jungle en direction du nord. Au bout d’environ deux cents mètres, ils arrivèrent sur un versant rocheux irrégulier et débouchèrent au bord d’une plate-forme érodée. Ils découvrirent devant eux un large entonnoir, d’environ cinquante mètres de diamètre et vingt mètres de profondeur, dont le pourtour était dissimulé par la végétation et les parois calcaires à plusieurs niveaux s’enfonçaient loin dans le sol. L’eau qui stagnait au fond, recouverte d’une épaisse couche d’algues, était d’un vert putride. Il n’y avait aucun moyen d’accéder à ce bassin et, si quelqu’un avait eu le malheur de glisser dans l’entonnoir, il n’aurait jamais pu en ressortir.
— Le « cenote » des sacrifices de Chichén Itzá, murmura Jack. J’ai toujours rêvé de le voir.
— Un cenote, qu’est-ce que c’est ? s’enquit Costas.
— Un terme espagnol, issu du maya dzonot, qui signifie puits sacré, puits des sacrifices, expliqua Jeremy. C’est ce que je te disais sur la plage. Tout le Yucatan était autrefois un récif de corail. Pendant la période glaciaire, quand le niveau de la mer a baissé, c’est devenu un plateau calcaire. Pendant des millions d’années, l’eau de pluie s’est infiltrée dans la roche pour créer un immense labyrinthe de grottes et de tunnels, remplis de stalactites et de stalagmites. Et à la fin de la période glaciaire, il y a huit mille ans, le niveau de la mer a remonté et le réseau a été inondé. Les grottes dont le plafond est resté au-dessus de l’eau ont fini par s’effondrer, créant ainsi des entonnoirs comme celui-ci.
— Et les secousses sismiques ?
— Nous sommes tout près du lieu d’impact d’une énorme météorite, le cratère de Chicxulub, qui se trouve sur la côte nord du Yucatan.
— La météorite qui a provoqué la disparition des dinosaures ? demanda Costas en regardant autour de lui avec une inquiétude feinte. Y a-t-il une seule catastrophe qui n’ait pas eu lieu ici ?
— Cette histoire d’extinction des dinosaures est vraie, répondit Jeremy en souriant. Le pourtour est délimité par une série de cenotes, dont beaucoup se sont effondrés pour créer de vastes entonnoirs. Personne ne peut vraiment l’expliquer, mais le cratère a une sorte d’effet déstabilisant sur le calcaire.
— Ce doit être le paradis des plongeurs.
— C’est absolument fantastique. Les plongeurs ont exploré des galeries de cinquante, cent kilomètres de long. Il s’agit parfois de rivières souterraines, qui vont jusqu’à la mer. L’eau est transparente. C’est comme si on nageait dans un aquarium rempli de spectaculaires formations de calcite. Mais c’est aussi mortellement dangereux. C’est ce qui m’a passé l’envie d’apprendre à plonger quand j’étais en stage ici. Il y a eu plus de décès ici que n’importe où ailleurs.
— Les Toltèques auraient été ravis, fit remarquer Jack.
— Laisse-moi deviner, intervint Costas. Ils sacrifiaient des êtres humains ici aussi ?
— Cet endroit a été dragué pour la première fois en vue de retrouver des artefacts dans les années 1930 mais, dans les années 1950, ce fut l’un des premiers sites archéologiques explorés en scaphandre, répondit Jack. Ensuite, il y a eu d’autres expéditions. Cousteau lui-même est venu ici. Les dépôts les plus profonds n’ont toujours pas été fouillés, mais de nombreux artefacts, poterie, or, jade, ont été remontés. Ceux-ci avaient pratiquement tous été jetés intacts dans le puits. Il devait s’agir d’un rituel. Mais ce n’est pas tout : des centaines de squelettes humains ont également été retrouvés.
— C’est comme ça dans tout le Yucatan, précisa Jeremy. Pour les Mayas, les cenotes étaient des sources d’eau douce mais aussi les portes des enfers. Des guerriers, des vierges et des enfants y étaient sacrifiés. Ce petit bâtiment là-bas est le temazcal, une sorte de sauna où les victimes subissaient un rituel de purification. Les pierres que nous avons enjambées sur ce versant tout à l’heure étaient les sièges des spectateurs, sur lesquels l’élite des Toltèques s’asseyait pour regarder.
— Il faut varier les plaisirs, murmura Costas avec dégoût. Une fois qu’on a vu un millier de cœurs arrachés au temple, on a sûrement envie de changer de programme.
Un responsable mouillé de sueur et à bout de souffle apparut derrière eux sur la voie processionnelle. Il brandissait un téléphone portable et appelait Jeremy. Celui-ci hésita, voyant que l’homme l’avait pris pour le chef des opérations. Il regarda Jack, qui lui sourit et lui fit signe d’y aller. Tandis que le jeune homme grimpait sur les hauteurs avec le responsable pour que la communication passe mieux, Jack se retourna pour scruter le bord de la plate-forme. Le plan d’eau semblait étrangement inoffensif mais, l’espace d’un instant, il éprouva la terreur des victimes qui, mille ans auparavant, s’étaient trouvées aux portes des enfers.
— Tu crois qu’il y a encore des artefacts là-dessous ? demanda Costas en s’épongeant le visage avant de jeter un regard interrogateur à Jack.
— La plupart des artefacts et des ossements se trouvant en superficie ont été remontés, mais il y a encore des dépôts profonds qui contiennent peut-être des objets plus lourds.
— Tu penses à ce que je pense ?
— Je pense à ta sonde, répondit Jack en souriant. Si tout se passe bien dans la Corne d’Or, nous pourrions contacter les autorités mexicaines et suggérer un transfert des opérations ici.
— Tu crois vraiment qu’il y a une chance ?
Jack se frotta le menton et plissa les yeux, aveuglé par le reflet du soleil sur la roche.
— D’après ce que Jeremy nous a dit, des trophées de guerre ont pu être présentés aux dieux à cet endroit. Imagine que Harald et ses hommes aient débarqué quelque part au nord d’ici et qu’ils aient été capturés.
— Après tout ce qu’ils avaient déjà traversé, j’espère que non ! s’écria Costas.
— Pour les Vikings qui n’avaient pas eu la chance de mourir au combat, il n’y avait pas d’autre issue. Les guerriers ont dû se faire arracher le cœur dans le temple. Les éventuels serviteurs ayant survécu ont peut-être été réduits en esclavage. Notre ami de L’Anse aux Meadows a vraisemblablement trouvé un moyen de retourner au cairn.
— Les entailles qu’il avait aux poignets et aux chevilles ! s’exclama Costas. Il portait des chaînes.
— D’autres ont dû être amenés jusqu’ici pour être sacrifiés. Il a dû y avoir une procession spectaculaire depuis le temple jusqu’au cenote. C’était l’apogée du rituel de la victoire. Tout comme le triomphe d’un empereur romain. Écraser les Vikings a dû être un exploit pour les Toltèques. Ils avaient vaincu des géants blonds et barbus maniant de redoutables armes en fer. Ceux-ci avaient dû s’aventurer ici tels des dieux étrangers et les Toltèques les avaient anéantis. Le butin de guerre a dû être présenté aux dieux.
— La menora a dû être un sacrifice spectaculaire.
— À ton avis, combien pesait-elle ? Cent cinquante, peut-être deux cents kilos ?
— Cela faisait énormément d’or à sacrifier ?
— Énormément, confirma Jack en regardant le miroitement vert de l’eau avant de se tourner de nouveau vers Costas. Et les Toltèques aimaient l’or.
Jeremy réapparut en haut du versant calcaire. Il commença à redescendre auprès d’eux. Il titubait légèrement et se laissa tomber lourdement sur un rocher. Il était livide.
— La chaleur te joue des tours, lui dit Costas en posant sur lui un regard inquiet avant de lui tendre sa bouteille d’eau. Bois un peu et allons à l’ombre.
— Ce n’est pas ça, murmura Jeremy d’une voix rauque en laissant la bouteille lui glisser des mains. Je viens d’avoir Ben au téléphone. C’est une mauvaise nouvelle.
Accablé, il leva les yeux vers Jack.
— La pire de toutes.
Jack sentit son estomac se nouer. Il avait essayé de se préparer à cette éventualité. Mais il avait espéré qu’ils n’en arriveraient pas là.
— Qui vient de l’île d’Iona, poursuivit Jeremy abasourdi, en clignant des paupières pour que la sueur ne lui coule pas dans les yeux. Sa voix devint à peine audible.