
— Je pense qu’on a trouvé le filon !
Jack Howard leva les yeux de la table à carte en entendant cette révélation enthousiaste qui provenait du pont avant. Il rangea rapidement le compas à pointes sèches qu’il était en train d’utiliser et passa la tête par la porte de la passerelle pour mieux voir. Quand il se rendit compte de ce qui se passait, il se laissa glisser le long de la rampe en métal sur trois étages jusqu’à la coursive située à bâbord. Quelques secondes plus tard, il se trouvait sur le pont avant avec l’équipage. Son pull bleu marine de pêcheur tranchait avec les combinaisons revêtues du logo de l’UMI, l’Université maritime internationale.
— Alors, qu’est-ce que vous avez trouvé ?
Avant que le chef d’équipage n’ait eu le temps de répondre, un des plongeurs remonta à la surface par bâbord avant, dans un bouillonnement d’eau blanche. Jack se pencha par-dessus le bastingage pour le voir. L’homme sortit l’embout du détendeur de sa bouche et injecta de l’air dans son gilet stabilisateur.
— Il est vénitien, dit-il à bout de souffle, j’en suis sûr. J’ai vu les inscriptions.
Il purgea son gilet et disparut de nouveau sous les vagues. Jack regarda les nombreuses bulles s’échapper de sa soupape d’expiration et les trois autres plongeurs, qui guidaient la plate-forme élévatrice vers la surface. C’était une opération potentiellement périlleuse, car la Sea Venture devait faire face à un courant de surface de cinq nœuds. Au moindre mouvement inattendu, les plongeurs et leur précieux chargement seraient projetés dans l’une des voies de navigation les plus empruntées du monde.
Le soleil se réfléchissait sur les vagues et Jack plissa les yeux, son visage hâlé et buriné concentré sur l’endroit où le plongeur avait disparu. Derrière lui, les machines du pont avant se mirent en marche dans un vrombissement sourd, et la grue s’abaissa sous le poids du chargement. Lentement, inexorablement, le câble remonta depuis le lit marin, situé trente mètres plus bas, en gémissant de façon alarmante dans sa lutte contre le courant. Les membres d’équipage alignés le long du bastingage semblaient retenir leur respiration tandis que le câble grinçait et progressait centimètre par centimètre. Enfin, les chaînes fixées aux quatre coins de la plateforme apparurent. Jack sut que tout danger était écarté. Le côté bâbord de la Sea Venture se trouvait à l’abri du courant, du côté du littoral de l’ancienne cité, et la plateforme élévatrice serait désormais protégée par le profond tirant d’eau du navire.
Une forme oblongue commença à émerger des profondeurs troubles. Jack ressentit une pointe d’excitation qui lui était familière, une poussée d’adrénaline comme il en connaissait toujours dans ces moments-là. Bien que témoin de certaines des plus grandes découvertes archéologiques du monde, il en éprouvait encore des frissons à chaque fois. Même l’objet le plus banal pouvait apporter un nouvel éclairage sur le passé, redonner vie à des événements capitaux dont la mythologie et l’Histoire n’avaient gardé que des souvenirs obscurs.
Attentif, cramponné au bastingage, il vit les quatre plongeurs remonter à la surface à chaque coin de la plate-forme, pendant que celle-ci était hissée hors des vagues. Lorsqu’ils aperçurent l’artefact mis au jour, les membres d’équipage poussèrent des cris de joie. Il avait fallu des mois de préparation, des jours et des jours d’efforts sans relâche, mais cela n’avait pas été vain.
— Bingo ! lança le chef d’équipage. Tu avais encore raison.
— Nous n’aurions pas réussi sans votre formidable travail.
C’était un superbe canon, dont le tube en bronze étincelant mesurait au moins deux mètres de long, et la surface épargnée par la poussière de plusieurs siècles brillait comme de l’or. Jack constata immédiatement qu’il s’agissait d’un modèle ancien à la culasse cylindrique décorée qui s’effilait pour se terminer en une extrémité octogonale. Il avait vu des canons comme celui-ci, qui dataient du XVIe siècle, dans le Mary Rose, le navire amiral du roi Henri VIII, à Portsmouth, et dans les épaves de l’Armada espagnole. Mais celui-ci semblait plus ancien, beaucoup plus ancien. Après que la grue eut lentement fait passer son chargement par dessus le bastingage pour le déposer sur le pont avant, Jack avança à grandes enjambées pour le voir de plus près, tandis que l’équipage se pressait derrière lui. Sans se soucier de la boue étalée par la lance de nettoyage, il s’accroupit et tendit révérencieusement la main vers le canon.
— Le lion de Saint-Marc. Il est bien vénitien.
Il indiqua un moulage en relief près de l’extrémité de la culasse. Il s’agissait sans aucun doute d’un lion ailé, regardant de face et couronné d’une guirlande de feuilles, l’un des symboles les plus marquants de l’Europe médiévale. Il passa la main sur l’emblème et la laissa glisser vers l’arrière de la culasse. Soudain, il leva l’autre main pour signifier à l’homme d’équipage qui tenait la lance d’en détourner le flux.
— Il y a une inscription dans la fonte ! Juste en face de la lumière.
— C’est une date, observa le chef d’équipage, qui, penché au-dessus de Jack, se protégeait les yeux de l’éclat lumineux. Anno domini. Et des chiffres romains. Je les discerne à peine. M, C, D...
— 1453 ! s’exclama un des hommes.
— Ça alors, murmura Jack. Le Grand Siège !
Il n’avait pas besoin de commenter cette date, dont il n’avait cessé de rappeler l’importance à l’équipage lors de ses nombreux briefings. 1453. C’était l’année de la plus grande épreuve de force entre l’Orient et l’Occident, un conflit de titans au carrefour de l’Europe et de l’Asie. L’année du dernier souffle de l’Empire romain, dont le territoire venait d’être diminué de ce promontoire menaçant, conquis pendant son âge d’or, près de mille cinq cents ans auparavant, quand Rome régnait sur la majeure partie du monde tel qu’on le connaissait à l’époque. Jack fut parcouru d’un frisson lorsqu’il appuya la main sur le métal froid du canon. Il laissa son regard errer le long du tube jusqu’à la ville, dont les minarets et les dômes se dressaient comme des joyaux ornant un mirage. Il touchait l’Histoire même, plongé dans le passé avec une instantanéité qu’aucun livre ne pourrait jamais véhiculer.
Au bout d’un moment, il se releva, le dos voûté. Sa longue silhouette mince dépassait la plupart des membres d’équipage.
— C’est un canon de campagne, une arme de siège, beaucoup plus grosse que les canons antipersonnel se chargeant par la culasse dont les navires de cette époque étaient équipés. Je pense qu’il s’agit d’un des canons utilisés par le sultan Mehmet II et les Turcs ottomans pour anéantir les ouvrages défensifs de la cité.
Il montra le littoral, où l’on pouvait discerner les vestiges dévastés des remparts byzantins, dont la taille impressionnante avait encore été réduite par les tremblements de terre et l’urbanisme moderne.
— Les Ottomans ont dû utiliser tous les canons qu’ils ont pu trouver. Celui-ci a été fondu à Venise la même année, pris lors d’une bataille ou saisi par des pirates, et utilisé contre les forces de Byzance regroupées derrière ces remparts, parmi lesquelles se trouvaient des Vénitiens. Les Turcs vont adorer ça. Les autorités sont pro-occidentales mais, pour une nation fondée sur la défaite de la chrétienté en 1453, les canons du siège de Constantinople par Mehmet ont un statut mythique. Notre autorisation pourrait bien être prolongée de quelques précieux jours.
Tandis que les membres d’équipage se dispersaient pour retourner à leurs tâches, Jack regarda encore une fois l’emblème ornant le canon. Comme ses propres ancêtres anglais, des capitaines et des explorateurs qui avaient voyagé jusqu’aux confins du globe, les Vénitiens étaient des aventuriers de la mer qui avaient déployé leurs tentacules dans tout le monde méditerranéen et même établi une colonie de marchands ici, à Constantinople. Ils étaient animés par le goût du commerce et du profit, non par celui de l’impérialisme et de la conquête. Pourtant, ils étaient à l’origine d’un des plus grands crimes de l’histoire de la civilisation et, si Jack était venu jusqu’à cet endroit, c’était parce qu’il voulait à tout prix en élucider les mystères avant la fin de l’expédition.
De retour à la passerelle de commandement, Jack se rassit derrière la table à carte et se retroussa les manches. C’était une fraîche matinée d’été, mais la brume se dissipait et le soleil commençait à taper. Il se tourna vers Tom York, le capitaine de l’UMI, un homme soigné aux cheveux blancs, qui s’entretenait au-dessus de l’écran principal du radar avec son second, un Estonien aux références irréprochables récemment recruté à l’école de la marine marchande de Russie. York leva les yeux vers Jack et fit un signe de tête en direction de la fenêtre de la passerelle, par laquelle il avait vu ce qui s’était passé sur le pont avant.
— D’ici, je dirais milieu du XVe siècle.
Il avait commencé sa brillante carrière dans la Royal Navy en tant qu’officier d’artillerie. Depuis, il était devenu un grand expert en pièces d’artillerie navale anciennes, un atout précieux pour les projets de l’UMI.
— Je suis impatient de voir ça de plus près. Nous sommes à l’aube de l’artillerie navale, mais c’est trop tard pour nous.
— 1453 pour être précis, confirma Jack. Près de deux cent cinquante ans trop tard. Ce que nous recherchons est largement antérieur à l’utilisation de canons en mer. C’est une fantastique découverte et je n’ai pas voulu décourager l’équipage, mais nous ne sommes pas au bout de nos peines.
Il regarda pensivement en direction du littoral, momentanément dissimulé par un ferry bondé qui passait dangereusement près de la zone de fouilles. Dans la phosphorescence miroitante que le bateau laissa dans son sillage, la ville semblait flotter sur un nuage, telle une apparition céleste. Elle constituait l’un des plus grands symboles de l’histoire de l’humanité, un palimpseste des plus grandes civilisations que le monde ait jamais connues. Pour Jack, c’était en quelque sorte la coupe transversale d’un site archéologique, mais ici les couches ne se superposaient pas : tout se mélangeait car les fils de l’Histoire étaient entremêlés, rien n’était clairement défini. Tout en bas subsistaient les vestiges craquelés et fissurés des remparts de Constantinople, dont les plans avaient été conçus par l’empereur Constantin le Grand lorsque celui-ci avait fait de cette cité la capitale de son empire, au IVe siècle apr. J.-C., abandonnant ainsi Rome au déclin et à la ruine. Au-dessus des remparts se dressaient les flancs beaucoup plus anciens de l’acropole grecque de Byzance, nom qui avait survécu pour désigner l’empire chrétien du Moyen Âge bâti autour de Constantinople, dont les origines remontaient à Rome. Plus haut s’étendait dans toute sa splendeur le palais de Topkapi, cœur de la cité que les Turcs ottomans avaient rebaptisée Istanbul après avoir vaincu les Byzantins en 1453, et siège rayonnant de l’État le plus puissant du monde médiéval. Plus haut encore, au-dessus des quelques maisons en bois de la vieille ville d’Istanbul, dominaient les minarets et la cascade de dômes de Sainte-Sophie, autrefois la plus grande cathédrale chrétienne d’Orient et, depuis 1453, lieu saint de l’islam. Et quelque part, Jack le savait, il était possible, seulement possible, que la cité tentaculaire renferme des preuves d’une migration survenue à l’aube même de l’Histoire, des traces de la présence de colons issus d’une civilisation précoce qui avait fui la citadelle d’Atlantis alors que celle-ci était inondée par les eaux à l’est de la mer Noire.
Il avait peine à croire que six mois s’étaient écoulés depuis que Katya et lui s’étaient perdus dans le dédale de la cité. Après l’ivresse de la découverte d’une vie, ils avaient éprouvé une sensation de vide et de perte. Katya avait été confrontée à l’horrible vérité concernant l’empire maléfique de son père, une révélation difficile à porter malgré tous les efforts de Jack, qui l’avait incitée à retourner en Russie pour reprendre son combat contre le trafic illégal d’antiquités. Pour Jack, le sentiment de perte avait été encore plus aigu et le taraudait encore aujourd’hui. Peter Howe était un vieil ami et il pensait à lui à chaque fois qu’il voyait Tom York, dont la claudication était la conséquence de la même bataille. Jack avait insisté pour rester à bord de la Sea Venture, au large de l’Atlantide, jusqu’à la fin des recherches.
Pendant des jours, il s’était dit que son ambition avait été ensevelie dans la mer Noire avec l’épave de la Seaquest, qu’il n’avait plus le droit de risquer la vie d’autrui dans sa quête d’aventure. C’était Katya qui lui avait redonné confiance lorsqu’ils s’étaient plongés dans l’histoire de Byzance au cours de leur longue exploration d’Istanbul. Elle était parvenue à le convaincre de faire revivre le rêve d’étudiant qu’il avait partagé avec Peter Howe, celui d’un fabuleux trésor perdu, une passion devenue dévorante une fois leurs chemins séparés, qui l’avait ramené jusqu’ici.
— Je suis là, enfin !
Jack sortit brusquement de sa rêverie et se précipita vers la source du bruit qu’il venait d’entendre dans la salle de navigation, derrière la passerelle. Le radar et les consoles de détermination de la position avaient été entassés sur les côtés pour laisser de la place à un ensemble complexe de systèmes électroniques disposés autour d’un immense écran d’ordinateur. L’homme aux cheveux bruns, au teint basané et à la carrure de rugbyman qui était assis au milieu de tout ce fouillis ne remarqua pas sa présence. Les yeux rivés sur l’écran, il avait un casque à antennes sur la tête.
— Heureusement que tu as fini par perdre du poids, lança Jack. Sinon, il faudrait qu’on vienne te déterrer de là-dessous.
— Quoi ? demanda Costas Kazantzakis en lui jetant un regard impatient avant de se concentrer de nouveau sur l’écran.
Jack se répéta en criant plus fort.
— D’accord, d’accord, répondit Costas en retirant son casque et en se penchant en arrière dans le peu d’espace qu’il avait pour bouger. C’est vrai, c’est en m’écorchant dans ce foutu tunnel sous-marin que j’y suis parvenu. J’en ai encore des cicatrices. Tout l’intérêt de ce projet a reposé sur l’intervention des dieux de l’Atlantide, qui m’ont prévenu que je devais me restreindre sur les calories.
Il tendit la nuque en arrière et aperçut le pull couvert de boue de Jack.
— Tu t’es encore sali en jouant ?
— Canon de siège vénitien. 1453.
Costas grommela et remit brusquement le casque sur ses oreilles après avoir vu l’écran se transformer en un kaléidoscope de couleurs. Jack sourit en voyant son ami s’absorber de nouveau dans sa tâche. Costas était un ingénieur brillamment inventif, titulaire d’un doctorat de technologie des submersibles de l’Institut technologique du Massachusetts. Il l’avait accompagné dans beaucoup de ses aventures depuis la fondation de l’UMI, plus de dix ans auparavant. Ses connaissances scientifiques complétaient parfaitement les compétences archéologiques de Jack. Démêler les fils entrelacés de l’Histoire et faire des conjectures à partir de simples interprétations, ce n’était pas pour lui. À ses yeux, les seules vraies questions étaient celles auxquelles la science pouvait répondre et ses seuls problèmes étaient les pannes de matériel.
— Que se passe-t-il ?
Une autre silhouette, qu’on pouvait aisément qualifier de corpulente, apparut dans l’embrasure de la porte et vint se glisser derrière Jack. Maurice Hiebermeyer semblait être constamment trempé de sueur, malgré son bermuda ample et sa chemise ouverte. Jack se retourna et le salua d’un signe de tête.
— Je crois que Costas a enfin réussi à faire marcher ce truc.
Il connaissait la raison de la présence d’Hiebermeyer. Celui-ci était arrivé la veille en hélicoptère de l’Institut archéologique d’Alexandrie, avec l’espoir que son collègue soit contraint d’aller de l’avant, confronté à des problèmes insurmontables dans le port d’Istanbul. La dernière fois qu’ils s’étaient parlé, c’était sur le pont de la Sea Venture, six mois auparavant, lorsqu’il avait évoqué une autre découverte extraordinaire, un manuscrit ancien issu de la nécropole de momies dans laquelle il avait trouvé le papyrus d’Atlantis. Depuis lors, il ne cessait de bombarder l’UMI de messages téléphoniques et de courriers électroniques.
— Jack, il faut qu’on...
— Cela va devoir attendre, intervint Jack en adressant un sourire chaleureux à l’égyptologue trapu. Nous sommes près du but et il faut que je me concentre. Patiente un instant, c’est presque terminé.
Il se tourna de nouveau vers l’écran et Hiebermeyer garda le silence.
— Ça y est !
L’écran se rida de couleurs et les deux hommes se rapprochèrent de Costas. Ils virent une masse grise éclairée par des projecteurs, équipée d’un bras mécanique s’étendant au milieu.
— Nous sommes à près de seize mètres au-dessous du lit marin, précisa Costas en retirant son casque, à cinquante et un mètres de notre position actuelle en profondeur absolue. Dans quelques secondes, l’image va être automatiquement transférée au sonar et le VRE devrait être réactivé.
— Le VRE ?
Costas regarda Hiebermeyer d’un air confus et lui donna un modèle en plastique qu’il gardait sur lui comme un talisman, un objet cylindrique étrange ressemblant vaguement au véhicule téléopéré que Jack et lui avaient utilisé pour explorer le village néolithique de la mer Noire.
— Véhicule de renseignement électronique, répondit-il avec enthousiasme. Il associe les fonctionnalités du véhicule téléopéré, de la pompe sous-marine et du sonar de sous-sol. Télécommandé depuis la salle de navigation grâce à un câble ombilical, il peut creuser dans la couche de sédiments avec une extrême précision et renvoie des images aussi nettes que celles d’une IRM. En ce moment, il s’attaque à des dépôts terrigènes, des tonnes d’apports sédimentaires provenant des terres. Nous sommes au bord du lit creusé par le Bosphore mais il y a tout de même de grandes quantités de sédiments, plusieurs mètres par siècle. Le poids de la chaîne va les enterrer encore plus profondément.
— Ah, la chaîne ! murmura Hiebermeyer. Rafraîchissez-moi la mémoire.
Jack se faufila vers une carte marine des abords d’Istanbul fixée au mur à côté de Costas. Leur position était clairement indiquée au bord de l’estuaire qui divisait la ville et dont la forme sinueuse évoquant un cimeterre délimitait le promontoire de Byzance et constituait l’un des plus grands ports naturels du monde. Les anciens Grecs appelaient cet estuaire Khrysokeras, la Corne d’Or, comme si un immense taureau mythique était resté coincé dans le Bosphore en essayant d’aller dans la mer Noire, un symbole qui n’avait pas échappé aux trois hommes, encore marqués par l’iconographie taurine de l’Atlantide.
Jack prit un crayon et traça une ligne à peine visible à l’entrée de l’estuaire.
— À l’époque byzantine, la Corne d’Or était fermée dans les moments critiques par un gigantesque barrage de près d’un kilomètre de long, composé d’immenses maillons de fer grossièrement forgés, soutenus par des pylônes et des chalands. Cette chaîne était fixée ici, sur une tour située à l’extrémité des remparts de la cité, là où l’estuaire rejoint le Bosphore, et là, à environ trois cents mètres de notre position, du côté de Galata. Mentionnée pour la première fois au VIIIe siècle apr. J.-C., elle a joué un rôle décisif dans le Grand Siège de 1453 mais nous savons qu’elle peut avoir été rompue à deux reprises. La première fois, au XIe siècle, une bande de mercenaires vikings l’aurait brisée avec ses drakkars. La seconde fois, en 1204, date plus précise, des galères vénitiennes seraient passées au travers avec un bélier. Elle a été reconstruite, mais un maillon a pu être perdu sur le lit marin. Si nous parvenons à le retrouver, notre projet sera en bonne voie.
— Ce sera le premier maillon de notre histoire, plaisanta Costas.
Son jeu de mots parvint difficilement à dissimuler son anxiété. Pendant que ses doigts tambourinaient sur le bureau, son regard voltigeait au-dessus de l’écran, qui était redevenu noir. Seul le bathymètre, dans un angle, qui progressait avec une lenteur insoutenable le long d’une barre de cinq centimètres, témoignait de l’activité du VRE.
— Comment pouvez-vous être certains de son emplacement ? demanda Hiebermeyer, qui avait mis sa propre quête entre parenthèses et se laissait absorber par le projet.
— Il a toujours été controversé, mais un manuscrit du XVe siècle découvert l’année dernière dans les archives de Topkapi indique une zone précise entre des monuments connus du littoral.
— Je n’aime pas ça, dit Costas en regardant l’horloge murale et en remuant sur son siège. Si ce canon date de 1453, alors nous avons encore au moins cinq mètres de sédiments à creuser avant d’atteindre la couche qui nous intéresse. Et il ne nous reste que vingt minutes avant que la Sea Venture ne doive changer de position.
Jack partageait son inquiétude. Il se mordit les lèvres. Ce projet était très différent de ce qu’ils avaient connu jusqu’alors. C’était un véritable jeu du chat et de la souris dans l’une des voies navigables les plus empruntées de la planète. Les autorités portuaires leur avaient accordé un créneau de six heures par jour, mais ils devaient néanmoins changer régulièrement de position pour libérer le passage aux ferries et aux cargos, dont certains avaient un tirant d’eau si profond que leur hélice remuait les sédiments du lit marin. Jack savait que Tom York était parfaitement capable de gérer les questions de navigation. De plus, grâce à son système de positionnement dynamique, la Sea Venture pouvait retrouver facilement son emplacement à partir des coordonnées précises. Mais la zone de fouilles n’était pas protégée sur le lit marin. Par ailleurs, Costas craignait de voir son bébé s’enliser pour toujours dans le sous-sol avec tous les autres débris de l’histoire.
Hiebermeyer perçut la tension ambiante et continua à interroger Jack.
— Alors ce rêve de jeunesse, de quoi s’agit-il ?
Jack prit une profonde respiration, hocha la tête et l’attira vers une console, de l’autre côté de la pièce. C’était une histoire qu’il avait déjà racontée une centaine de fois, à l’équipage, à la presse, et lors de ses nombreuses démarches pour obtenir le soutien du conseil d’administration de l’UMI ainsi que des autorités turques, mais il en frissonnait à chaque fois.
— Le Grand Siège de 1453 a été l’un des événements les plus déterminants de l’Histoire. Il a sonné le glas du plus grand empire du monde et permis à l’islam de s’implanter définitivement en Europe. Mais la cité de Constantinople avait connu un drame encore plus épouvantable deux siècles et demi plus tôt. La profanation et le viol à une échelle colossale, le paroxysme de la cruauté, même pour le Moyen Âge. Et les auteurs de ces crimes n’étaient pas des infidèles mais des chrétiens, les chevaliers croisés, s’il vous plaît.
— Souviens-toi de ce que le professeur Dillen nous répétait sans cesse à Cambridge, murmura Hiebermeyer. Les plus grands crimes contre la chrétienté ont toujours été commis par les chrétiens eux-mêmes.
Les deux hommes avaient fait leurs études ensemble et, lorsque Jack était revenu passer son doctorat après un petit détour par la Royal Navy, ils avaient tous deux étudié l’histoire chrétienne et juive auprès de leur célèbre mentor.
— C’était en 1204, poursuivit Jack. Le pape Innocent III avait appelé à une quatrième croisade, une nouvelle expédition vouée à l’échec pour libérer Jérusalem des infidèles. Mais les nobles chevaliers croisés furent détournés de leur cause et incités à piller le plus grand trésor de la chrétienté orientale, écrivant ainsi l’un des épisodes les plus sinistres de l’Histoire.
Le petit écran situé en face d’eux afficha soudain une image connue dans le monde entier, quatre chevaux de cuivre doré, magnifiquement travaillés, se dressant devant une architecture complexe.
— Les chevaux de Saint-Marc, commenta Hiebermeyer.
— Certains touristes laisseraient tomber leur appareil photo s’ils savaient comment ces sculptures sont arrivées à Venise, ajouta Jack, la voix désormais enrouée de colère. Les chefs de la croisade avaient besoin d’aide pour transporter les chevaliers et leur équipement de l’autre côté de la Méditerranée jusqu’en Terre sainte. Les Vénitiens étaient tout indiqués. Ils constituaient la plus grande puissance maritime de l’époque. Mais ils avaient une autre idée en tête. L’Empire byzantin fondé à Constantinople commençait à empiéter sur les terres situées à proximité de Venise, le long de la mer Adriatique, ce qu’ils n’appréciaient pas du tout. Des marchands vénitiens avaient été tués à Constantinople. Le doge de Venise, Dandolo, avait été emprisonné et rendu aveugle par les Byzantins quelques années auparavant et préparait secrètement sa vengeance. En outre, après avoir embarqué, les croisés se sont avérés incapables de payer leur traversée. Ils ont été quasiment réduits en esclavage par les Vénitiens. Si l’on ajoute à cela un prétendant au trône byzantin parmi les chevaliers croisés, le décor est planté. Malgré lui, le pape Innocent III a été à l’origine du sac de la seconde ville de la chrétienté, le siège de l’Église d’Orient. Une fois arrivés à Constantinople, les croisés ont oublié leur mission et se sont conduits comme tous les soldats en maraude du Moyen Âge, mais avec une férocité et une barbarie inégalées, même à cette époque.
— Que s’est-il passé ?
— Imagine qu’une armée incontrôlable marche sur Londres et déboulonne les statues des espaces publics, profane l’abbaye de Westminster, vide le British Muséum et incendie la British Library. Tous les symboles de l’identité nationale et tous les trésors du pays seraient perdus en une journée lors d’un saccage sanglant. À Constantinople, les croisés, dont on vantait la ferveur chrétienne, s’en sont pris aux grandes églises, notamment à Sainte-Sophie. Ils ont pillé les reliques sacrées d’un millier d’années de christianisme. Ils ont détruit les bibliothèques issues des bibliothèques anciennes d’Alexandrie et d’Éphèse, une perte inestimable pour la civilisation. Ils ont démoli l’hippodrome, un cirque ancien consacré aux courses de chevaux, le fleuron de la cité, pour ne laisser que les fragments de sculptures que l’on voit aujourd’hui et quelques monuments trop grands pour être saccagés.
— L’obélisque égyptien de Thoutmosis III, dit Hiebermeyer pensivement.
Jack acquiesça et montra l’écran du doigt.
— Constantinople était l’héritière de tous les grands trésors de la civilisation occidentale. Des artefacts inestimables qui provenaient d’Égypte, de Grèce et du Proche-Orient ont d’abord été transférés à Rome lors de l’expansion de l’empire. Puis, quand Constantin a déplacé la capitale, il a emporté avec lui beaucoup de ces trésors, acheminés par bateau sur la Méditerranée de Rome à Constantinople. Les chevaux de Saint-Marc ont peut-être été réalisés au Ve siècle av. J.-C. en Grèce, où ils auraient orné le célèbre sanctuaire d’Olympie. Cinq siècles plus tard, ils se trouvaient à Rome, au sommet de l’arc de triomphe de Néron, dans le forum, et faisaient partie d’un ensemble sculptural représentant l’empereur dans un quadrige. L’arc a été détruit par Vespasien, mais il en reste une trace sur les pièces de Néron. Quatre siècles plus tard, ils étaient ici à Constantinople, peut-être dans l’hippodrome, à côté de l’obélisque. Constantinople n’avait jamais été mise à sac avant 1204. Les trésors dont nous savons, grâce à des récits de témoins oculaires, qu’ils ont été pillés par les croisés ne donnent qu’une petite idée de ce qui se trouvait ici. Une partie du butin a été fondue pour fabriquer des pièces et des lingots. D’autres trésors, comme les chevaux de Saint-Marc, ont été ramenés à Venise et en France, en Espagne, aux Pays-Bas, en Angleterre, dans les terres natales des croisés, dont les cathédrales et les grands monastères recèlent peut-être encore des vestiges de ce crime. D’autres encore, notamment les antiquités ayant un symbolisme païen, ont été profanés et jetés dans la Corne d’Or. Lorsque Peter Howe et moi avons commencé à nous intéresser de près à cette histoire, nous en sommes arrivés à penser que l’un des plus grands joyaux de l’art antique, tous pays confondus, pouvait se trouver sur le lit marin, juste à l’endroit où nous nous trouvons actuellement.
Costas approcha brusquement sa chaise de l’écran vidéo, mais Hiebermeyer ne se laissa pas distraire par le bruit. Il resta concentré sur l’image des chevaux. Il posa la main sur l’épaule de son ami.
— Tu dis que tout ce qui se trouvait dans la Rome antique pourrait avoir été amené ici, dit-il pensivement. L’année dernière, après notre petite aventure en mer Noire, j’ai été appelé à Rome pour traduire un texte égyptien en hiératique découvert sur le site du temple de la Paix de Vespasien, près de l’endroit où des fragments du plan de marbre de la cité ont été trouvés. Il s’agissait d’une plaque de bronze, parmi plusieurs autres qui étaient fixées à la colonnade publique de l’enceinte et sur lesquelles avait été gravé le même texte dans les principales langues de l’empire romain. Latin, grec, égyptien, araméen, etc. C’était une proclamation retraçant les victoires de Vespasien et le triomphe de Rome. Elle concernait la Guerre juive.
Jack quitta Costas des yeux et posa un regard à la fois franc et impénétrable sur Hiebermeyer.
— Tu penses à ce que je pense ? demanda celui-ci d’une voix hésitante.
Jack garda le silence.
— Mon Dieu, soupira Hiebermeyer, dont l’accent allemand devenait plus prononcé et la voix se mettait à trembler. Les trésors juifs du Tabernacle. Vespasien les avait fait déposer dans le temple de la Paix, d’où ils ne devaient jamais ressortir. Ils sont entrés dans la légende.
Sa voix devint un simple murmure.
— Auraient-ils pu être secrètement expédiés à Constantinople avant la chute de Rome ?
— J’avoue que cela m’avait traversé l’esprit, répondit Jack d’un ton neutre.
Hiebermeyer retira ses petites lunettes rondes et s’épongea le front.
— Les saints vaisseaux du sanctuaire, la table d’or, la menora, songea-t-il en prononçant le dernier mot avec difficulté, le souffle court. As-tu la moindre idée de ce que cela implique ? Il n’est pas uniquement question de trésors fabuleux. Pense aux ramifications actuelles. La menora est le symbole de l’État moderne d’Israël. Si l’on venait à apprendre que nous sommes à la recherche du trésor perdu du Temple, les conséquences pourraient être littéralement explosives.
— Cela ne sortira pas de ces murs.
À cet instant, un cri de joie, suivi d’une joyeuse ribambelle de jurons, retentit près de l’autre console. Jack et Hiebermeyer se précipitèrent derrière Costas, et le second du capitaine apparut derrière eux. Jack lança à celui-ci un regard inquisiteur puis se tourna de nouveau vers l’écran. Il comprit immédiatement pourquoi Costas jubilait. Le moniteur affichait une fantastique image multicolore, dont les lignes et les contours étaient aussi nets que ceux d’une image de synthèse en 3D. Au centre se trouvaient des signes indubitables d’agencement humain, une masse entortillée et obscure, enchâssée dans les sédiments. C’était un immense maillon en métal, d’au moins un mètre de long, un objet en forme de huit grossièrement soudé en son milieu. Un deuxième maillon avait été passé à l’intérieur et s’étendait sur la droite en dehors de l’écran, mais la boucle de gauche était éraflée et voilée, là où le maillon adjacent avait cédé.
— Formidable ! s’exclama Jack en donnant à Costas une tape dans le dos.
Il était fou de joie. Il pensait déjà à la prochaine étape de leurs recherches mais, tandis que la caméra zoomait sur le bord du métal, ses yeux restèrent rivés sur l’écran. Un morceau de bois était coincé dans la dernière boucle. Il s’agissait de toute évidence d’un fragment de membrure de navire, de morceaux de virures se chevauchant sur lesquels étaient régulièrement espacées des pièces sombres, les rivets en fer de la coque, préservés pendant plus de huit cents ans par l’environnement anaérobique. Jack et Hiebermeyer restèrent interdits en voyant ce qui s’était également trouvé pris dans le maillon, une masse blanche qui ressemblait aux branches écorcées d’un arbre. C’était un squelette humain broyé, dont les bras formaient des angles insolites à l’intérieur du métal. Le crâne déformé et à peine reconnaissable était encore surmonté d’un appendice brun rouille, qui avait été autrefois un casque à nasal conique et étroit.
— Voilà ta chaîne, dit Costas, et une de ses victimes. Maintenant, il est temps de partir d’ici.
Il activa une commande pour libérer le câble ombilical juste au moment où les moteurs du navire se mirent à vrombir. Jack laissa Hiebermeyer avec lui et sortit de la salle de navigation en baissant la tête pour rejoindre York à la passerelle. Il annoncerait la découverte à l’équipage pendant l’heure où la Sea Venture se trouverait hors site, en attendant d’avoir de nouveau accès au chenal. Il regarda par la fenêtre, au-delà du minéralier qui attendait son tour, en direction des arches basses du pont de Galata, dont il discernait la chaussée encombrée par la circulation du matin et les balustrades bordées de pêcheurs pleins d’espoir, inconscients des trésors peut-être engloutis sous leurs pieds. Les eaux où naviguaient autrefois les bateaux de plaisance des empereurs et des sultans étaient de nouveau miroitantes, grâce à une vaste opération de dépollution lancée dix ans auparavant. Lorsqu’il posa les yeux au-delà du pont, sur l’horizon radieux, Jack tomba de nouveau sous le charme de cette ville, dont Katya et lui avaient eu envie de découvrir les plus anciens secrets. Malgré ses moments de chaos et les tristes épisodes de son histoire, Istanbul avait fini par symboliser l’espoir. Elle avait ranimé chez l’archéologue une passion pour les mystères du passé qu’il nourrissait depuis l’enfance.
Jack regarda les eaux étincelantes clapoter contre la proue de la Sea Venture après s’être heurtées aux stabilisateurs. Il était ravi d’avoir fait la découverte qui rapprochait son rêve de la réalité. C’était la pierre de gué de trouvailles encore plus sensationnelles. Mais comme toujours, sa jubilation était tempérée par l’anxiété. Désormais, tous les membres de l’équipe allaient être sous pression. Ils avaient encore beaucoup de chemin à parcourir. Jack savait qu’ils allaient devoir fournir aux autorités d’autres bonnes raisons de leur donner accès au couloir de navigation. Le canon et la chaîne prouvaient qu’il avait raison mais susciteraient de nouvelles attentes. La main en visière pour se protéger de l’éclat du soleil, il leva de nouveau les yeux vers la Corne d’Or et pria avec ferveur que celle-ci portât bien son nom.