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Chapitre 1

— Je pense quon a trouvé le filon !

Jack Howard leva les yeux de la table à carte en entendant cette révélation enthousiaste qui provenait du pont avant. Il rangea rapidement le compas à pointes sèches quil était en train dutiliser et passa la tête par la porte de la passerelle pour mieux voir. Quand il se rendit compte de ce qui se passait, il se laissa glisser le long de la rampe en métal sur trois étages jusquà la coursive située à bâbord. Quelques secondes plus tard, il se trouvait sur le pont avant avec léquipage. Son pull bleu marine de pêcheur tranchait avec les combinaisons revêtues du logo de lUMI, lUniversité maritime internationale.

— Alors, quest-ce que vous avez trouvé ?

Avant que le chef déquipage nait eu le temps de répondre, un des plongeurs remonta à la surface par bâbord avant, dans un bouillonnement deau blanche. Jack se pencha par-dessus le bastingage pour le voir. Lhomme sortit lembout du détendeur de sa bouche et injecta de lair dans son gilet stabilisateur.

— Il est vénitien, dit-il à bout de souffle, jen suis sûr. Jai vu les inscriptions.

Il purgea son gilet et disparut de nouveau sous les vagues. Jack regarda les nombreuses bulles séchapper de sa soupape dexpiration et les trois autres plongeurs, qui guidaient la plate-forme élévatrice vers la surface. Cétait une opération potentiellement périlleuse, car la Sea Venture devait faire face à un courant de surface de cinq nœuds. Au moindre mouvement inattendu, les plongeurs et leur précieux chargement seraient projetés dans lune des voies de navigation les plus empruntées du monde.

Le soleil se réfléchissait sur les vagues et Jack plissa les yeux, son visage hâlé et buriné concentré sur lendroit où le plongeur avait disparu. Derrière lui, les machines du pont avant se mirent en marche dans un vrombissement sourd, et la grue sabaissa sous le poids du chargement. Lentement, inexorablement, le câble remonta depuis le lit marin, situé trente mètres plus bas, en gémissant de façon alarmante dans sa lutte contre le courant. Les membres déquipage alignés le long du bastingage semblaient retenir leur respiration tandis que le câble grinçait et progressait centimètre par centimètre. Enfin, les chaînes fixées aux quatre coins de la plateforme apparurent. Jack sut que tout danger était écarté. Le côté bâbord de la Sea Venture se trouvait à labri du courant, du côté du littoral de lancienne cité, et la plateforme élévatrice serait désormais protégée par le profond tirant deau du navire.

Une forme oblongue commença à émerger des profondeurs troubles. Jack ressentit une pointe dexcitation qui lui était familière, une poussée dadrénaline comme il en connaissait toujours dans ces moments-là. Bien que témoin de certaines des plus grandes découvertes archéologiques du monde, il en éprouvait encore des frissons à chaque fois. Même lobjet le plus banal pouvait apporter un nouvel éclairage sur le passé, redonner vie à des événements capitaux dont la mythologie et lHistoire navaient gardé que des souvenirs obscurs.

Attentif, cramponné au bastingage, il vit les quatre plongeurs remonter à la surface à chaque coin de la plate-forme, pendant que celle-ci était hissée hors des vagues. Lorsquils aperçurent lartefact mis au jour, les membres déquipage poussèrent des cris de joie. Il avait fallu des mois de préparation, des jours et des jours defforts sans relâche, mais cela navait pas été vain.

— Bingo ! lança le chef déquipage. Tu avais encore raison.

— Nous naurions pas réussi sans votre formidable travail.

Cétait un superbe canon, dont le tube en bronze étincelant mesurait au moins deux mètres de long, et la surface épargnée par la poussière de plusieurs siècles brillait comme de lor. Jack constata immédiatement quil sagissait dun modèle ancien à la culasse cylindrique décorée qui seffilait pour se terminer en une extrémité octogonale. Il avait vu des canons comme celui-ci, qui dataient du XVIe siècle, dans le Mary Rose, le navire amiral du roi Henri VIII, à Portsmouth, et dans les épaves de lArmada espagnole. Mais celui-ci semblait plus ancien, beaucoup plus ancien. Après que la grue eut lentement fait passer son chargement par dessus le bastingage pour le déposer sur le pont avant, Jack avança à grandes enjambées pour le voir de plus près, tandis que léquipage se pressait derrière lui. Sans se soucier de la boue étalée par la lance de nettoyage, il saccroupit et tendit révérencieusement la main vers le canon.

— Le lion de Saint-Marc. Il est bien vénitien.

Il indiqua un moulage en relief près de lextrémité de la culasse. Il sagissait sans aucun doute dun lion ailé, regardant de face et couronné dune guirlande de feuilles, lun des symboles les plus marquants de lEurope médiévale. Il passa la main sur lemblème et la laissa glisser vers larrière de la culasse. Soudain, il leva lautre main pour signifier à lhomme déquipage qui tenait la lance den détourner le flux.

— Il y a une inscription dans la fonte ! Juste en face de la lumière.

— Cest une date, observa le chef déquipage, qui, penché au-dessus de Jack, se protégeait les yeux de léclat lumineux. Anno domini. Et des chiffres romains. Je les discerne à peine. M, C, D...

— 1453 ! sexclama un des hommes.

— Ça alors, murmura Jack. Le Grand Siège !

Il navait pas besoin de commenter cette date, dont il navait cessé de rappeler limportance à léquipage lors de ses nombreux briefings. 1453. Cétait lannée de la plus grande épreuve de force entre lOrient et lOccident, un conflit de titans au carrefour de lEurope et de lAsie. Lannée du dernier souffle de lEmpire romain, dont le territoire venait dêtre diminué de ce promontoire menaçant, conquis pendant son âge dor, près de mille cinq cents ans auparavant, quand Rome régnait sur la majeure partie du monde tel quon le connaissait à lépoque. Jack fut parcouru dun frisson lorsquil appuya la main sur le métal froid du canon. Il laissa son regard errer le long du tube jusquà la ville, dont les minarets et les dômes se dressaient comme des joyaux ornant un mirage. Il touchait lHistoire même, plongé dans le passé avec une instantanéité quaucun livre ne pourrait jamais véhiculer.

Au bout dun moment, il se releva, le dos voûté. Sa longue silhouette mince dépassait la plupart des membres déquipage.

— Cest un canon de campagne, une arme de siège, beaucoup plus grosse que les canons antipersonnel se chargeant par la culasse dont les navires de cette époque étaient équipés. Je pense quil sagit dun des canons utilisés par le sultan Mehmet II et les Turcs ottomans pour anéantir les ouvrages défensifs de la cité.

Il montra le littoral, où lon pouvait discerner les vestiges dévastés des remparts byzantins, dont la taille impressionnante avait encore été réduite par les tremblements de terre et lurbanisme moderne.

— Les Ottomans ont dû utiliser tous les canons quils ont pu trouver. Celui-ci a été fondu à Venise la même année, pris lors dune bataille ou saisi par des pirates, et utilisé contre les forces de Byzance regroupées derrière ces remparts, parmi lesquelles se trouvaient des Vénitiens. Les Turcs vont adorer ça. Les autorités sont pro-occidentales mais, pour une nation fondée sur la défaite de la chrétienté en 1453, les canons du siège de Constantinople par Mehmet ont un statut mythique. Notre autorisation pourrait bien être prolongée de quelques précieux jours.

Tandis que les membres déquipage se dispersaient pour retourner à leurs tâches, Jack regarda encore une fois lemblème ornant le canon. Comme ses propres ancêtres anglais, des capitaines et des explorateurs qui avaient voyagé jusquaux confins du globe, les Vénitiens étaient des aventuriers de la mer qui avaient déployé leurs tentacules dans tout le monde méditerranéen et même établi une colonie de marchands ici, à Constantinople. Ils étaient animés par le goût du commerce et du profit, non par celui de limpérialisme et de la conquête. Pourtant, ils étaient à lorigine dun des plus grands crimes de lhistoire de la civilisation et, si Jack était venu jusquà cet endroit, cétait parce quil voulait à tout prix en élucider les mystères avant la fin de lexpédition.

De retour à la passerelle de commandement, Jack se rassit derrière la table à carte et se retroussa les manches. Cétait une fraîche matinée dété, mais la brume se dissipait et le soleil commençait à taper. Il se tourna vers Tom York, le capitaine de lUMI, un homme soigné aux cheveux blancs, qui sentretenait au-dessus de lécran principal du radar avec son second, un Estonien aux références irréprochables récemment recruté à lécole de la marine marchande de Russie. York leva les yeux vers Jack et fit un signe de tête en direction de la fenêtre de la passerelle, par laquelle il avait vu ce qui sétait passé sur le pont avant.

— Dici, je dirais milieu du XVe siècle.

Il avait commencé sa brillante carrière dans la Royal Navy en tant quofficier dartillerie. Depuis, il était devenu un grand expert en pièces dartillerie navale anciennes, un atout précieux pour les projets de lUMI.

— Je suis impatient de voir ça de plus près. Nous sommes à laube de lartillerie navale, mais cest trop tard pour nous.

— 1453 pour être précis, confirma Jack. Près de deux cent cinquante ans trop tard. Ce que nous recherchons est largement antérieur à lutilisation de canons en mer. Cest une fantastique découverte et je nai pas voulu décourager léquipage, mais nous ne sommes pas au bout de nos peines.

Il regarda pensivement en direction du littoral, momentanément dissimulé par un ferry bondé qui passait dangereusement près de la zone de fouilles. Dans la phosphorescence miroitante que le bateau laissa dans son sillage, la ville semblait flotter sur un nuage, telle une apparition céleste. Elle constituait lun des plus grands symboles de lhistoire de lhumanité, un palimpseste des plus grandes civilisations que le monde ait jamais connues. Pour Jack, cétait en quelque sorte la coupe transversale dun site archéologique, mais ici les couches ne se superposaient pas : tout se mélangeait car les fils de lHistoire étaient entremêlés, rien nétait clairement défini. Tout en bas subsistaient les vestiges craquelés et fissurés des remparts de Constantinople, dont les plans avaient été conçus par lempereur Constantin le Grand lorsque celui-ci avait fait de cette cité la capitale de son empire, au IVe siècle apr. J.-C., abandonnant ainsi Rome au déclin et à la ruine. Au-dessus des remparts se dressaient les flancs beaucoup plus anciens de lacropole grecque de Byzance, nom qui avait survécu pour désigner lempire chrétien du Moyen Âge bâti autour de Constantinople, dont les origines remontaient à Rome. Plus haut sétendait dans toute sa splendeur le palais de Topkapi, cœur de la cité que les Turcs ottomans avaient rebaptisée Istanbul après avoir vaincu les Byzantins en 1453, et siège rayonnant de lÉtat le plus puissant du monde médiéval. Plus haut encore, au-dessus des quelques maisons en bois de la vieille ville dIstanbul, dominaient les minarets et la cascade de dômes de Sainte-Sophie, autrefois la plus grande cathédrale chrétienne dOrient et, depuis 1453, lieu saint de lislam. Et quelque part, Jack le savait, il était possible, seulement possible, que la cité tentaculaire renferme des preuves dune migration survenue à laube même de lHistoire, des traces de la présence de colons issus dune civilisation précoce qui avait fui la citadelle dAtlantis alors que celle-ci était inondée par les eaux à lest de la mer Noire.

Il avait peine à croire que six mois sétaient écoulés depuis que Katya et lui sétaient perdus dans le dédale de la cité. Après livresse de la découverte dune vie, ils avaient éprouvé une sensation de vide et de perte. Katya avait été confrontée à lhorrible vérité concernant lempire maléfique de son père, une révélation difficile à porter malgré tous les efforts de Jack, qui lavait incitée à retourner en Russie pour reprendre son combat contre le trafic illégal dantiquités. Pour Jack, le sentiment de perte avait été encore plus aigu et le taraudait encore aujourdhui. Peter Howe était un vieil ami et il pensait à lui à chaque fois quil voyait Tom York, dont la claudication était la conséquence de la même bataille. Jack avait insisté pour rester à bord de la Sea Venture, au large de lAtlantide, jusquà la fin des recherches.

Pendant des jours, il sétait dit que son ambition avait été ensevelie dans la mer Noire avec lépave de la Seaquest, quil navait plus le droit de risquer la vie dautrui dans sa quête daventure. Cétait Katya qui lui avait redonné confiance lorsquils sétaient plongés dans lhistoire de Byzance au cours de leur longue exploration dIstanbul. Elle était parvenue à le convaincre de faire revivre le rêve détudiant quil avait partagé avec Peter Howe, celui dun fabuleux trésor perdu, une passion devenue dévorante une fois leurs chemins séparés, qui lavait ramené jusquici.

— Je suis là, enfin !

Jack sortit brusquement de sa rêverie et se précipita vers la source du bruit quil venait dentendre dans la salle de navigation, derrière la passerelle. Le radar et les consoles de détermination de la position avaient été entassés sur les côtés pour laisser de la place à un ensemble complexe de systèmes électroniques disposés autour dun immense écran dordinateur. Lhomme aux cheveux bruns, au teint basané et à la carrure de rugbyman qui était assis au milieu de tout ce fouillis ne remarqua pas sa présence. Les yeux rivés sur lécran, il avait un casque à antennes sur la tête.

— Heureusement que tu as fini par perdre du poids, lança Jack. Sinon, il faudrait quon vienne te déterrer de là-dessous.

— Quoi ? demanda Costas Kazantzakis en lui jetant un regard impatient avant de se concentrer de nouveau sur lécran.

Jack se répéta en criant plus fort.

— Daccord, daccord, répondit Costas en retirant son casque et en se penchant en arrière dans le peu despace quil avait pour bouger. Cest vrai, cest en mécorchant dans ce foutu tunnel sous-marin que jy suis parvenu. Jen ai encore des cicatrices. Tout lintérêt de ce projet a reposé sur lintervention des dieux de lAtlantide, qui mont prévenu que je devais me restreindre sur les calories.

Il tendit la nuque en arrière et aperçut le pull couvert de boue de Jack.

— Tu tes encore sali en jouant ?

— Canon de siège vénitien. 1453.

Costas grommela et remit brusquement le casque sur ses oreilles après avoir vu lécran se transformer en un kaléidoscope de couleurs. Jack sourit en voyant son ami sabsorber de nouveau dans sa tâche. Costas était un ingénieur brillamment inventif, titulaire dun doctorat de technologie des submersibles de lInstitut technologique du Massachusetts. Il lavait accompagné dans beaucoup de ses aventures depuis la fondation de lUMI, plus de dix ans auparavant. Ses connaissances scientifiques complétaient parfaitement les compétences archéologiques de Jack. Démêler les fils entrelacés de lHistoire et faire des conjectures à partir de simples interprétations, ce nétait pas pour lui. À ses yeux, les seules vraies questions étaient celles auxquelles la science pouvait répondre et ses seuls problèmes étaient les pannes de matériel.

— Que se passe-t-il ?

Une autre silhouette, quon pouvait aisément qualifier de corpulente, apparut dans lembrasure de la porte et vint se glisser derrière Jack. Maurice Hiebermeyer semblait être constamment trempé de sueur, malgré son bermuda ample et sa chemise ouverte. Jack se retourna et le salua dun signe de tête.

— Je crois que Costas a enfin réussi à faire marcher ce truc.

Il connaissait la raison de la présence dHiebermeyer. Celui-ci était arrivé la veille en hélicoptère de lInstitut archéologique dAlexandrie, avec lespoir que son collègue soit contraint daller de lavant, confronté à des problèmes insurmontables dans le port dIstanbul. La dernière fois quils sétaient parlé, cétait sur le pont de la Sea Venture, six mois auparavant, lorsquil avait évoqué une autre découverte extraordinaire, un manuscrit ancien issu de la nécropole de momies dans laquelle il avait trouvé le papyrus dAtlantis. Depuis lors, il ne cessait de bombarder lUMI de messages téléphoniques et de courriers électroniques.

— Jack, il faut quon...

— Cela va devoir attendre, intervint Jack en adressant un sourire chaleureux à légyptologue trapu. Nous sommes près du but et il faut que je me concentre. Patiente un instant, cest presque terminé.

Il se tourna de nouveau vers lécran et Hiebermeyer garda le silence.

— Ça y est !

Lécran se rida de couleurs et les deux hommes se rapprochèrent de Costas. Ils virent une masse grise éclairée par des projecteurs, équipée dun bras mécanique sétendant au milieu.

— Nous sommes à près de seize mètres au-dessous du lit marin, précisa Costas en retirant son casque, à cinquante et un mètres de notre position actuelle en profondeur absolue. Dans quelques secondes, limage va être automatiquement transférée au sonar et le VRE devrait être réactivé.

— Le VRE ?

Costas regarda Hiebermeyer dun air confus et lui donna un modèle en plastique quil gardait sur lui comme un talisman, un objet cylindrique étrange ressemblant vaguement au véhicule téléopéré que Jack et lui avaient utilisé pour explorer le village néolithique de la mer Noire.

— Véhicule de renseignement électronique, répondit-il avec enthousiasme. Il associe les fonctionnalités du véhicule téléopéré, de la pompe sous-marine et du sonar de sous-sol. Télécommandé depuis la salle de navigation grâce à un câble ombilical, il peut creuser dans la couche de sédiments avec une extrême précision et renvoie des images aussi nettes que celles dune IRM. En ce moment, il sattaque à des dépôts terrigènes, des tonnes dapports sédimentaires provenant des terres. Nous sommes au bord du lit creusé par le Bosphore mais il y a tout de même de grandes quantités de sédiments, plusieurs mètres par siècle. Le poids de la chaîne va les enterrer encore plus profondément.

— Ah, la chaîne ! murmura Hiebermeyer. Rafraîchissez-moi la mémoire.

Jack se faufila vers une carte marine des abords dIstanbul fixée au mur à côté de Costas. Leur position était clairement indiquée au bord de lestuaire qui divisait la ville et dont la forme sinueuse évoquant un cimeterre délimitait le promontoire de Byzance et constituait lun des plus grands ports naturels du monde. Les anciens Grecs appelaient cet estuaire Khrysokeras, la Corne dOr, comme si un immense taureau mythique était resté coincé dans le Bosphore en essayant daller dans la mer Noire, un symbole qui navait pas échappé aux trois hommes, encore marqués par liconographie taurine de lAtlantide.

Jack prit un crayon et traça une ligne à peine visible à lentrée de lestuaire.

— À lépoque byzantine, la Corne dOr était fermée dans les moments critiques par un gigantesque barrage de près dun kilomètre de long, composé dimmenses maillons de fer grossièrement forgés, soutenus par des pylônes et des chalands. Cette chaîne était fixée ici, sur une tour située à lextrémité des remparts de la cité, là où lestuaire rejoint le Bosphore, et là, à environ trois cents mètres de notre position, du côté de Galata. Mentionnée pour la première fois au VIIIe siècle apr. J.-C., elle a joué un rôle décisif dans le Grand Siège de 1453 mais nous savons quelle peut avoir été rompue à deux reprises. La première fois, au XIe siècle, une bande de mercenaires vikings laurait brisée avec ses drakkars. La seconde fois, en 1204, date plus précise, des galères vénitiennes seraient passées au travers avec un bélier. Elle a été reconstruite, mais un maillon a pu être perdu sur le lit marin. Si nous parvenons à le retrouver, notre projet sera en bonne voie.

— Ce sera le premier maillon de notre histoire, plaisanta Costas.

Son jeu de mots parvint difficilement à dissimuler son anxiété. Pendant que ses doigts tambourinaient sur le bureau, son regard voltigeait au-dessus de lécran, qui était redevenu noir. Seul le bathymètre, dans un angle, qui progressait avec une lenteur insoutenable le long dune barre de cinq centimètres, témoignait de lactivité du VRE.

— Comment pouvez-vous être certains de son emplacement ? demanda Hiebermeyer, qui avait mis sa propre quête entre parenthèses et se laissait absorber par le projet.

— Il a toujours été controversé, mais un manuscrit du XVe siècle découvert lannée dernière dans les archives de Topkapi indique une zone précise entre des monuments connus du littoral.

— Je naime pas ça, dit Costas en regardant lhorloge murale et en remuant sur son siège. Si ce canon date de 1453, alors nous avons encore au moins cinq mètres de sédiments à creuser avant datteindre la couche qui nous intéresse. Et il ne nous reste que vingt minutes avant que la Sea Venture ne doive changer de position.

Jack partageait son inquiétude. Il se mordit les lèvres. Ce projet était très différent de ce quils avaient connu jusqualors. Cétait un véritable jeu du chat et de la souris dans lune des voies navigables les plus empruntées de la planète. Les autorités portuaires leur avaient accordé un créneau de six heures par jour, mais ils devaient néanmoins changer régulièrement de position pour libérer le passage aux ferries et aux cargos, dont certains avaient un tirant deau si profond que leur hélice remuait les sédiments du lit marin. Jack savait que Tom York était parfaitement capable de gérer les questions de navigation. De plus, grâce à son système de positionnement dynamique, la Sea Venture pouvait retrouver facilement son emplacement à partir des coordonnées précises. Mais la zone de fouilles nétait pas protégée sur le lit marin. Par ailleurs, Costas craignait de voir son bébé senliser pour toujours dans le sous-sol avec tous les autres débris de lhistoire.

Hiebermeyer perçut la tension ambiante et continua à interroger Jack.

— Alors ce rêve de jeunesse, de quoi sagit-il ?

Jack prit une profonde respiration, hocha la tête et lattira vers une console, de lautre côté de la pièce. Cétait une histoire quil avait déjà racontée une centaine de fois, à léquipage, à la presse, et lors de ses nombreuses démarches pour obtenir le soutien du conseil dadministration de lUMI ainsi que des autorités turques, mais il en frissonnait à chaque fois.

— Le Grand Siège de 1453 a été lun des événements les plus déterminants de lHistoire. Il a sonné le glas du plus grand empire du monde et permis à lislam de simplanter définitivement en Europe. Mais la cité de Constantinople avait connu un drame encore plus épouvantable deux siècles et demi plus tôt. La profanation et le viol à une échelle colossale, le paroxysme de la cruauté, même pour le Moyen Âge. Et les auteurs de ces crimes nétaient pas des infidèles mais des chrétiens, les chevaliers croisés, sil vous plaît.

— Souviens-toi de ce que le professeur Dillen nous répétait sans cesse à Cambridge, murmura Hiebermeyer. Les plus grands crimes contre la chrétienté ont toujours été commis par les chrétiens eux-mêmes.

Les deux hommes avaient fait leurs études ensemble et, lorsque Jack était revenu passer son doctorat après un petit détour par la Royal Navy, ils avaient tous deux étudié lhistoire chrétienne et juive auprès de leur célèbre mentor.

— Cétait en 1204, poursuivit Jack. Le pape Innocent III avait appelé à une quatrième croisade, une nouvelle expédition vouée à léchec pour libérer Jérusalem des infidèles. Mais les nobles chevaliers croisés furent détournés de leur cause et incités à piller le plus grand trésor de la chrétienté orientale, écrivant ainsi lun des épisodes les plus sinistres de lHistoire.

Le petit écran situé en face deux afficha soudain une image connue dans le monde entier, quatre chevaux de cuivre doré, magnifiquement travaillés, se dressant devant une architecture complexe.

— Les chevaux de Saint-Marc, commenta Hiebermeyer.

— Certains touristes laisseraient tomber leur appareil photo sils savaient comment ces sculptures sont arrivées à Venise, ajouta Jack, la voix désormais enrouée de colère. Les chefs de la croisade avaient besoin daide pour transporter les chevaliers et leur équipement de lautre côté de la Méditerranée jusquen Terre sainte. Les Vénitiens étaient tout indiqués. Ils constituaient la plus grande puissance maritime de lépoque. Mais ils avaient une autre idée en tête. LEmpire byzantin fondé à Constantinople commençait à empiéter sur les terres situées à proximité de Venise, le long de la mer Adriatique, ce quils nappréciaient pas du tout. Des marchands vénitiens avaient été tués à Constantinople. Le doge de Venise, Dandolo, avait été emprisonné et rendu aveugle par les Byzantins quelques années auparavant et préparait secrètement sa vengeance. En outre, après avoir embarqué, les croisés se sont avérés incapables de payer leur traversée. Ils ont été quasiment réduits en esclavage par les Vénitiens. Si lon ajoute à cela un prétendant au trône byzantin parmi les chevaliers croisés, le décor est planté. Malgré lui, le pape Innocent III a été à lorigine du sac de la seconde ville de la chrétienté, le siège de lÉglise dOrient. Une fois arrivés à Constantinople, les croisés ont oublié leur mission et se sont conduits comme tous les soldats en maraude du Moyen Âge, mais avec une férocité et une barbarie inégalées, même à cette époque.

— Que sest-il passé ?

— Imagine quune armée incontrôlable marche sur Londres et déboulonne les statues des espaces publics, profane labbaye de Westminster, vide le British Muséum et incendie la British Library. Tous les symboles de lidentité nationale et tous les trésors du pays seraient perdus en une journée lors dun saccage sanglant. À Constantinople, les croisés, dont on vantait la ferveur chrétienne, sen sont pris aux grandes églises, notamment à Sainte-Sophie. Ils ont pillé les reliques sacrées dun millier dannées de christianisme. Ils ont détruit les bibliothèques issues des bibliothèques anciennes dAlexandrie et dÉphèse, une perte inestimable pour la civilisation. Ils ont démoli lhippodrome, un cirque ancien consacré aux courses de chevaux, le fleuron de la cité, pour ne laisser que les fragments de sculptures que lon voit aujourdhui et quelques monuments trop grands pour être saccagés.

— Lobélisque égyptien de Thoutmosis III, dit Hiebermeyer pensivement.

Jack acquiesça et montra lécran du doigt.

— Constantinople était lhéritière de tous les grands trésors de la civilisation occidentale. Des artefacts inestimables qui provenaient dÉgypte, de Grèce et du Proche-Orient ont dabord été transférés à Rome lors de lexpansion de lempire. Puis, quand Constantin a déplacé la capitale, il a emporté avec lui beaucoup de ces trésors, acheminés par bateau sur la Méditerranée de Rome à Constantinople. Les chevaux de Saint-Marc ont peut-être été réalisés au Ve siècle av. J.-C. en Grèce, où ils auraient orné le célèbre sanctuaire dOlympie. Cinq siècles plus tard, ils se trouvaient à Rome, au sommet de larc de triomphe de Néron, dans le forum, et faisaient partie dun ensemble sculptural représentant lempereur dans un quadrige. Larc a été détruit par Vespasien, mais il en reste une trace sur les pièces de Néron. Quatre siècles plus tard, ils étaient ici à Constantinople, peut-être dans lhippodrome, à côté de lobélisque. Constantinople navait jamais été mise à sac avant 1204. Les trésors dont nous savons, grâce à des récits de témoins oculaires, quils ont été pillés par les croisés ne donnent quune petite idée de ce qui se trouvait ici. Une partie du butin a été fondue pour fabriquer des pièces et des lingots. Dautres trésors, comme les chevaux de Saint-Marc, ont été ramenés à Venise et en France, en Espagne, aux Pays-Bas, en Angleterre, dans les terres natales des croisés, dont les cathédrales et les grands monastères recèlent peut-être encore des vestiges de ce crime. Dautres encore, notamment les antiquités ayant un symbolisme païen, ont été profanés et jetés dans la Corne dOr. Lorsque Peter Howe et moi avons commencé à nous intéresser de près à cette histoire, nous en sommes arrivés à penser que lun des plus grands joyaux de lart antique, tous pays confondus, pouvait se trouver sur le lit marin, juste à lendroit où nous nous trouvons actuellement.

Costas approcha brusquement sa chaise de lécran vidéo, mais Hiebermeyer ne se laissa pas distraire par le bruit. Il resta concentré sur limage des chevaux. Il posa la main sur lépaule de son ami.

— Tu dis que tout ce qui se trouvait dans la Rome antique pourrait avoir été amené ici, dit-il pensivement. Lannée dernière, après notre petite aventure en mer Noire, jai été appelé à Rome pour traduire un texte égyptien en hiératique découvert sur le site du temple de la Paix de Vespasien, près de lendroit où des fragments du plan de marbre de la cité ont été trouvés. Il sagissait dune plaque de bronze, parmi plusieurs autres qui étaient fixées à la colonnade publique de lenceinte et sur lesquelles avait été gravé le même texte dans les principales langues de lempire romain. Latin, grec, égyptien, araméen, etc. Cétait une proclamation retraçant les victoires de Vespasien et le triomphe de Rome. Elle concernait la Guerre juive.

Jack quitta Costas des yeux et posa un regard à la fois franc et impénétrable sur Hiebermeyer.

— Tu penses à ce que je pense ? demanda celui-ci dune voix hésitante.

Jack garda le silence.

— Mon Dieu, soupira Hiebermeyer, dont laccent allemand devenait plus prononcé et la voix se mettait à trembler. Les trésors juifs du Tabernacle. Vespasien les avait fait déposer dans le temple de la Paix, doù ils ne devaient jamais ressortir. Ils sont entrés dans la légende.

Sa voix devint un simple murmure.

— Auraient-ils pu être secrètement expédiés à Constantinople avant la chute de Rome ?

— Javoue que cela mavait traversé lesprit, répondit Jack dun ton neutre.

Hiebermeyer retira ses petites lunettes rondes et sépongea le front.

— Les saints vaisseaux du sanctuaire, la table dor, la menora, songea-t-il en prononçant le dernier mot avec difficulté, le souffle court. As-tu la moindre idée de ce que cela implique ? Il nest pas uniquement question de trésors fabuleux. Pense aux ramifications actuelles. La menora est le symbole de lÉtat moderne dIsraël. Si lon venait à apprendre que nous sommes à la recherche du trésor perdu du Temple, les conséquences pourraient être littéralement explosives.

— Cela ne sortira pas de ces murs.

À cet instant, un cri de joie, suivi dune joyeuse ribambelle de jurons, retentit près de lautre console. Jack et Hiebermeyer se précipitèrent derrière Costas, et le second du capitaine apparut derrière eux. Jack lança à celui-ci un regard inquisiteur puis se tourna de nouveau vers lécran. Il comprit immédiatement pourquoi Costas jubilait. Le moniteur affichait une fantastique image multicolore, dont les lignes et les contours étaient aussi nets que ceux dune image de synthèse en 3D. Au centre se trouvaient des signes indubitables dagencement humain, une masse entortillée et obscure, enchâssée dans les sédiments. Cétait un immense maillon en métal, dau moins un mètre de long, un objet en forme de huit grossièrement soudé en son milieu. Un deuxième maillon avait été passé à lintérieur et sétendait sur la droite en dehors de lécran, mais la boucle de gauche était éraflée et voilée, là où le maillon adjacent avait cédé.

— Formidable ! sexclama Jack en donnant à Costas une tape dans le dos.

Il était fou de joie. Il pensait déjà à la prochaine étape de leurs recherches mais, tandis que la caméra zoomait sur le bord du métal, ses yeux restèrent rivés sur lécran. Un morceau de bois était coincé dans la dernière boucle. Il sagissait de toute évidence dun fragment de membrure de navire, de morceaux de virures se chevauchant sur lesquels étaient régulièrement espacées des pièces sombres, les rivets en fer de la coque, préservés pendant plus de huit cents ans par lenvironnement anaérobique. Jack et Hiebermeyer restèrent interdits en voyant ce qui sétait également trouvé pris dans le maillon, une masse blanche qui ressemblait aux branches écorcées dun arbre. Cétait un squelette humain broyé, dont les bras formaient des angles insolites à lintérieur du métal. Le crâne déformé et à peine reconnaissable était encore surmonté dun appendice brun rouille, qui avait été autrefois un casque à nasal conique et étroit.

— Voilà ta chaîne, dit Costas, et une de ses victimes. Maintenant, il est temps de partir dici.

Il activa une commande pour libérer le câble ombilical juste au moment où les moteurs du navire se mirent à vrombir. Jack laissa Hiebermeyer avec lui et sortit de la salle de navigation en baissant la tête pour rejoindre York à la passerelle. Il annoncerait la découverte à léquipage pendant lheure où la Sea Venture se trouverait hors site, en attendant davoir de nouveau accès au chenal. Il regarda par la fenêtre, au-delà du minéralier qui attendait son tour, en direction des arches basses du pont de Galata, dont il discernait la chaussée encombrée par la circulation du matin et les balustrades bordées de pêcheurs pleins despoir, inconscients des trésors peut-être engloutis sous leurs pieds. Les eaux où naviguaient autrefois les bateaux de plaisance des empereurs et des sultans étaient de nouveau miroitantes, grâce à une vaste opération de dépollution lancée dix ans auparavant. Lorsquil posa les yeux au-delà du pont, sur lhorizon radieux, Jack tomba de nouveau sous le charme de cette ville, dont Katya et lui avaient eu envie de découvrir les plus anciens secrets. Malgré ses moments de chaos et les tristes épisodes de son histoire, Istanbul avait fini par symboliser lespoir. Elle avait ranimé chez larchéologue une passion pour les mystères du passé quil nourrissait depuis lenfance.

Jack regarda les eaux étincelantes clapoter contre la proue de la Sea Venture après sêtre heurtées aux stabilisateurs. Il était ravi davoir fait la découverte qui rapprochait son rêve de la réalité. Cétait la pierre de gué de trouvailles encore plus sensationnelles. Mais comme toujours, sa jubilation était tempérée par lanxiété. Désormais, tous les membres de léquipe allaient être sous pression. Ils avaient encore beaucoup de chemin à parcourir. Jack savait quils allaient devoir fournir aux autorités dautres bonnes raisons de leur donner accès au couloir de navigation. Le canon et la chaîne prouvaient quil avait raison mais susciteraient de nouvelles attentes. La main en visière pour se protéger de léclat du soleil, il leva de nouveau les yeux vers la Corne dOr et pria avec ferveur que celle-ci portât bien son nom.