
Quelques instants plus tard, une image spectaculaire de la Rome antique apparut sur l’écran situé à l’autre extrémité de la table. Au premier plan se dressait un arc en marbre parfaitement proportionné à plusieurs niveaux, dont la surface érodée était ornée de bas-reliefs. Ils discernèrent des trophées, des bannières, des couronnes de laurier et des Victoires ailées. À l’arrière-plan se dessinait la grande façade en gradins du Colisée.
— L’héritage le plus durable de la dynastie des empereurs flaviens, Vespasien et ses fils, Titus et Domitien, commenta O’Connor. L’arc de Titus enjambe la Voie sacrée, au centre de Rome. Le Colisée a été financé par le butin de la Guerre juive et inauguré par Titus en 80 apr. J.-C. Il a été bâti à proximité du Colosse de Néron, une énorme statue en bronze doré qui a donné son nom à l’amphithéâtre.
— Pas avant la période médiévale, intervint Jeremy. Le nom de Colisée apparaît pour la première fois dans l’Histoire ecclésiastique du peuple anglais, de Bède le Vénérable, au VIIIe siècle apr. J.-C. Une autre de nos découvertes dans la bibliothèque de Hereford.
— La Guerre juive, une autre excuse pour répandre la terreur, le viol et le pillage à grande échelle ? demanda Costas.
— Ce fut épouvantable, répondit O’Connor, même pour l’époque. Le pourcentage de Juifs anéantis a probablement été plus important au cours de la guerre de 66-70 apr. J.-C. que lors de l’Holocauste nazi. Les Juifs qui n’ont pas péri au combat ont été passés au fil de l’épée pendant une orgie de tueries qui a duré encore trois ans. Mais l’histoire est plus complexe qu’on ne pourrait le croire : l’État juif avait bénéficié d’un degré d’autonomie inhabituel vis-à-vis de Rome et les empereurs entretenaient des relations étroites. Le roi Hérode Agrippa de Judée, qui avait été éduqué à Rome, était un ami de l’empereur Claudius. Une génération plus tard, l’historien juif Josèphe, devenu le confident de Vespasien, a pris le parti de Rome lors de la rébellion. Il a mauvaise presse, les Juifs lui en veulent toujours, mais ses écrits sont précieux, car il a été un témoin oculaire de la guerre et du triomphe de 71 apr. J.-C. à Rome.
— Et l’arc ?
— Bâti à l’emplacement d’un ancien arc, souligna O’Connor. C’est l’endroit précis où la procession triomphale est apparue aux yeux de l’immense foule rassemblée dans le forum.
Il tapa sur une touche et zooma sur une inscription située sur l’attique de l’arc, au-dessus de l’arcade.
— Senatus Populusque Romanus. Le sénat et le peuple romain, au divin Titus Vespasien Auguste, fils du divin Vespasien. On peut déduire de cette dédicace qu’elle est due à l’empereur Domitien, qui a succédé à son frère Titus en 81 apr. J.-C. À quelques rares exceptions près, notamment dans le cas de Néron, le titre de divin n’était conféré aux empereurs qu’après leur mort. La sculpture située sur la voûte de l’arcade représente même l’apothéose de Titus, emporté vers le ciel par un grand aigle.
— Le triomphe était une affaire de famille, ajouta Jack, qui avait retrouvé sa présence d’esprit après le choc provoqué par le symbole de la menora. D’après la tradition, Vespasien était le principal triomphateur en sa qualité d’empereur, mais le Sénat a voté un double triomphe pour rendre hommage à Titus en tant que général victorieux. Domitien a accru son propre prestige en honorant les exploits glorieux de son frère et de son père.
O’Connor fit défiler une série de photos, dont chacune les rapprochait de l’arc, comme s’ils avançaient le long de la Voie sacrée en partant du Colisée. À travers l’arcade, ils discernèrent le cœur de la Rome antique, l’amoncellement de ruines de l’ancien forum, avec ses colonnes brisées, vestiges des tribunaux et des temples, et les murs de brique austères du Sénat.
Au-delà du forum s’élevait le mont Capitolin, où les fondations du temple de Jupiter étaient enfouies sous le palais médiéval restauré par Michel-Ange et l’extravagant monument Victor-Emmanuel, qui dominait la Rome moderne.
— Et maintenant, le plus incroyable, annonça O’Connor d’une voix passionnée. C’est là que l’Histoire reprend vie, encore plus que dans l’arène du Colisée. Lorsqu’on se trouve sous l’arc, c’est comme si l’on revivait ces quelques moments, survenus il y a deux mille ans et encore imprimés dans le marbre. On peut palper l’exaltation des vainqueurs, la liesse contenue de la foule, la terreur des condamnés. On entend le battement de tambour, on sent les vibrations trépidantes de la procession. Cela me donne toujours des frissons.
Il s’arrêta sur une photo d’un bas-relief érodé.
— Sur le mur intérieur de l’arcade, du côté droit quand on regarde le forum, on peut voir Titus sur un quadrige, un char à quatre chevaux, conduit par la déesse Rome. Les prêtres situés derrière lui portent de longues haches, les fasces, qu’ils utiliseront pour sacrifier des bœufs sur les marches du temple de Jupiter.
Il tapa une nouvelle fois sur la touche.
— Et voici ce qui se trouve sur le côté gauche.
O’Connor se rassit pendant qu’ils s’imprégnaient de l’image. Il s’agissait d’une sculpture fragmentaire et usée, mais la partie centrale était suffisamment claire. C’était l’un des plus beaux bas-reliefs de la Rome antique. Sur le côté droit, on pouvait voir un arc de triomphe de trois quarts, avec deux quadriges sur le faîte. À l’arrière-plan, des placards brandis comme des étendards n’exhibaient plus que des espaces blancs, là où avaient jadis été peints les noms des cités et des peuples vaincus à la guerre. Au-dessous se dessinait une image qui avait, depuis près de deux mille ans, attisé l’ardeur d’un peuple déterminé à reconstruire son temple sacré, bien que ses ennemis jurés aient été prêts à tout pour l’en empêcher. C’était une procession de soldats vêtus de tuniques et couronnés des lauriers de la victoire, qui tenaient deux brancards destinés à exposer aux yeux de tous de magnifiques objets. Sur la droite, à proximité de l’arc, se trouvait une table ornée de trompettes, le grand autel du temple juif. Sur la gauche, au premier plan, se profilait une forme extraordinaire et reconnaissable entre toutes, une colonne fuselée avec trois branches de chaque côté, recourbées vers le haut pour former des demi-cercles concentriques. Chacune de ces branches était surmontée d’un fleuron élaboré semblable à une lampe.
Costas siffla de nouveau.
— Ça, c’est un chandelier ! dit-il.
— La menora, précisa O’Connor avec une excitation à peine refoulée. Le symbole le plus vénéré du judaïsme, qui était placé juste en face du sanctuaire du Temple. La menora représente la lumière de Dieu et reprend le symbole ancien de l’Arbre de vie à sept branches. C’était l’un des trésors les plus sacrés du peuple juif, après l’Arche d’alliance.
— De quand date-t-elle ? demanda Costas.
— Certains spécialistes pensent que la menora du Temple était la menora du Tabernacle, que Dieu avait ordonné à Moïse de fabriquer sur le mont Sinaï. D’après la tradition rabbinique, Dieu l’aurait montrée à Moïse en la dessinant dans le feu, et la lumière divine se serait transformée en or pur. Elle est mentionnée pour la première fois dans le Pentateuque, l’Ancien Testament juif. Dans le livre de l’Exode, Dieu donne aux Israélites des instructions concernant la création du sanctuaire mobile, le Tabernacle, dont le roi Salomon s’est inspiré pour le saint des saints du temple qu’il a fait bâtir à Jérusalem un millier d’années avant l’arrivée des Romains.
Il ferma les yeux et récita de mémoire.
— Tu feras un chandelier d’or pur. Six branches sortiront de ses côtés, trois branches du chandelier de l’un des côtés, et trois branches du chandelier de l’autre côté. Tu feras ses sept lampes, qui seront placées dessus, de manière à éclairer en face. On emploiera un talent d’or pur pour faire le chandelier.
— Un talent, combien cela fait-il ? demanda Costas en se caressant le menton pensivement.
— Le talent biblique pesait environ trente-quatre kilos, répondit O’Connor. Mais il ne faut pas le prendre au pied de la lettre. Le talent était la plus grande unité de poids. Il a probablement été mentionné dans l’Ancien Testament au sens figuré pour représenter le plus grand poids pouvant être aisément quantifié par le peuple.
— Il a fallu au moins dix soldats romains pour transporter la menora, cinq de chaque côté, fit remarquer Costas en observant la photo sur l’écran. Le socle semble mesurer au moins un mètre de large et je suppose qu’il était en or également. Si cette sculpture a été réalisée sur l’arc seulement dix ans après le triomphe, de nombreux Romains avaient dû voir l’original. Il est donc peu probable que les proportions aient été exagérées. D’après le socle, je dirais que l’ensemble pèse entre cent cinquante et cent soixante-quinze kilos, soit au moins quatre ou cinq talents d’or. Cela représente des millions de dollars au cours actuel du lingot.
— C’est inestimable, coupa O’Connor non sans brusquerie. C’est le symbole d’une identité nationale, de tout un peuple. Personne ne peut mesurer la valeur de la menora en termes monétaires.
— C’est pourtant ce qui a dû se passer, intervint Jeremy sur un ton à la fois nerveux et obstiné. Les Vikings ne se souciaient guère des symboles d’identité nationale. Costas a raison d’y voir une valeur monétaire. Chez les Vikings, l’argent était le principal étalon. L’or était rare et on n’en trouve pratiquement pas dans les trésors vikings. Cent cinquante kilos d’or auraient fait de Harald Hardrada l’homme le plus puissant de toute la Scandinavie. Alors si ses compagnons et lui ont eu l’opportunité de piller un trésor, ils ont probablement opté pour le plus gros objet en or qu’ils aient pu trouver. Si l’on remplace les Romains qui transportent la menora par des Vikings, on a une idée assez précise de ce qui a pu se passer dans la Corne d’Or près de mille ans plus tard.
Jack acquiesça. Les connaissances du jeune homme lui inspiraient de plus en plus de respect.
— Extraordinaire, dit-il, mais avant d’en arriver aux Vikings, essayons de savoir comment la menora a bien pu arriver à Constantinople.
Une demi-heure plus tard, Jack se trouvait devant un bâtiment de la taille d’un hangar d’avion en compagnie de Maria et Jeremy. O’Connor avait demandé une pause pour faire quelques recherches dans la base de données de l’UMI et Jack en avait profité pour faire faire à ses deux autres invités un petit tour du campus. Lorsqu’ils arrivèrent au complexe d’ingénierie, la porte de la baie de chargement principale s’ouvrit et une étrange machine apparut sur un camion à plateau.
— Mon dernier bébé, cria une voix de l’intérieur. Venez, je vais vous montrer.
Après avoir jeté un œil à l’intérieur, ils virent Costas diriger une équipe d’ouvriers derrière le camion. Sa combinaison était couverte de cambouis. Après s’être éclipsé de la réunion en même temps que le père O’Connor, il était déjà complètement absorbé dans son travail. Le hangar caverneux regorgeait de projets techniques, dont certains étaient encore à l’étude et d’autres déjà au stade expérimental. À la lueur d’un chalumeau, Jack discerna la silhouette difforme de l’ADSA, le scaphandre qui lui avait permis de sortir de l’épave de la Seaquest seulement six mois auparavant. De part et d’autre se trouvaient les Aquapods, les submersibles monoplaces dans lesquels Costas et lui avaient vu pour la première fois les murs recouverts de limon de l’Atlantide. Leur carapace en métal était encore striée de traces jaunes laissées par les eaux sulfureuses de la mer Noire.
— Nous sommes presque prêts, cria Costas. Une dernière vérification des systèmes et ce sera terminé.
Jack et Maria se faufilèrent vers lui entre les piles de matériel, tandis que Jeremy fermait la marche. Costas fit signe à un de ses hommes d’arrêter le générateur et le vacarme infernal se tut. Le visage rayonnant, il les invita à le rejoindre à côté de la machine déposée sur le camion.
— Vous avez peut-être déjà vu quelque chose comme ça sur nos photos de la Corne d’Or, dit-il à Maria et à Jeremy. Le véhicule de renseignement électronique, la sonde que nous utilisons pour forer le sous-sol marin jusqu’aux couches du Moyen Âge. Celle-ci n’a pas encore de nom, mais elle remplit une tâche similaire. Vous voyez la différence ?
— Laissez-moi voir ça de plus près, répondit Jeremy en se penchant pour observer l’extrémité avant de la machine.
Il se baissa pour regarder sous le berceau avant de se redresser, sans se soucier de la traînée de cambouis qu’il venait de faire sur sa veste en tweed. Il remonta ses lunettes et se tourna vers Costas.
— Elle fore la glace.
— Très juste ! s’exclama Costas en levant les sourcils avant de faire un clin d’œil à Jack. Continuez.
— Elle est équipée d’un mécanisme électrique à l’avant, poursuivit Jeremy. À mon avis, c’est une tête surchauffée réalisée à partir de matériaux semi-conducteurs, probablement à matrice céramique. Et ce caisson à l’arrière ressemble à un laser haute énergie.
— Je suis impressionné. Pas mal pour un historien médiéval. Vous avez raté votre vocation.
— Quand j’ai postulé pour la bourse Rhodes, c’était soit ingénierie soit anglo-saxon, norrois et celtique. Mon école était très conservatrice.
— Vous avez tiré le mauvais numéro.
— Je ne suis pas d’accord, protesta Maria.
Après un éclat de rire général, Jeremy observa la machine avec une pointe de regret. Costas rajouta du cambouis sur sa veste en lui donnant une tape dans le dos et se tourna vers Jack.
— On l’expédie par avion ce soir, dit-il en reprenant son sérieux. J’ai reçu un appel de Malcolm Macleod il y a quelques minutes. D’après lui, les conditions glaciaires sont parfaites. Un jour ou deux de plus et la fonte estivale rendrait l’opération trop risquée. Je prends l’avion demain matin pour superviser l’installation. Mais ce n’est pas tout. Il m’a parlé d’un gars du coin, un vieillard qui aurait vu dans la glace du bois provenant d’un navire ancien. Quelque chose qui aurait un rapport avec une expédition européenne datant d’avant la Seconde Guerre mondiale. Il tient absolument à ce que tu voies ce type, et vite. Apparemment, le pauvre vieux n’en a plus pour longtemps. Ça fait un sacré détour pour retourner à Istanbul, mais si tu veux venir avec nous...
De retour à son bureau, Jack éteignit son téléphone portable et pivota sur sa chaise pour faire face à la table de conférence. La conversation qu’il venait d’avoir avec Maurice Hiebermeyer et Tom York, restés à bord de la Sea Venture, l’avait rassuré. Les fouilles entamées dans la Corne d’Or pouvaient se poursuivre sans lui pendant encore quarante-huit heures. Le gros lot, il le savait maintenant, se trouvait peut-être ailleurs, à un endroit auquel ils n’auraient jamais pensé, mais la Corne d’Or pouvait néanmoins receler des trésors d’une valeur historique inestimable. Après la découverte du canon et de la chaîne, l’équipe était sur des charbons ardents et utilisait déjà la sonde pour pénétrer dans la couche de sédiments du port. Mais elle avançait à l’aveuglette et il lui faudrait peut-être des jours avant de mettre dans le mille.
— Bon, dit Jack. Qu’avez-vous trouvé ?
O’Connor s’assit en ouvrant devant lui un petit livre vert écrit en grec avec une traduction page par page en vis-à-vis. Costas s’était excusé mais Maria et Jeremy avaient repris place autour de la table.
— Dans un livre intitulé Guerre des Juifs, commença O’Connor, Josèphe affirme que Vespasien avait fait enfermer les trésors dans le temple de Jupiter. Mais nous savons qu’ils ont été transférés dans le temple de la Paix lorsque celui-ci a été achevé, quelques années après le début du règne de Vespasien. Ensuite, la menora n’a plus été mentionnée nulle part pendant des centaines d’années.
— Mais l’empereur a sûrement eu envie d’exhiber son butin chaque fois qu’il en a eu l’occasion, intervint Maria, lors de processions et de fêtes dans la cité, par exemple.
— Vespasien était l’incarnation suprême des vertus impériales romaines, fit remarquer Jack. Conquête, stabilité, construction. Dans sa jeunesse, il avait commandé une légion pendant la conquête de la Bretagne et, en tant qu’empereur, il a supervisé la conquête de la Judée. Ensuite, il a stabilisé l’empire après le règne désastreux de Néron. Et à l’époque qui nous intéresse, il se concentrait sur la construction. Le temple de la Paix, les monuments du forum endommagés par le grand incendie de 64 apr. J.-C. sous Néron, et surtout le Colisée. Il n’avait plus besoin de se vanter de ses triomphes.
— Ce n’est peut-être pas la seule raison, nuança O’Connor. Curieusement, dans son récit du triomphe, Josèphe mentionne uniquement l’exécution de Simon, le chef charismatique des Juifs, qui avait été ramené à Rome enchaîné. Il ne dit rien du sort des centaines d’autres prisonniers juifs, hommes, femmes et enfants. Nous sommes plusieurs à penser qu’une orgie de tueries a eu lieu à la fin de la procession, une scène si effroyable que Josèphe n’a pas pu se résoudre à la décrire. Après tout, il s’agissait de son peuple et il n’a jamais abjuré sa foi juive. Lorsqu’il a assisté à ces actes, l’empereur a lui aussi éprouvé du dégoût. Soldat féroce, aussi impitoyable que n’importe quel Romain envers ses ennemis, Vespasien était néanmoins connu pour son aversion à l’égard des effusions de sang gratuites. Peut-être a-t-il prétexté un mauvais augure pour ne plus jamais célébrer le triomphe juif tout en demandant secrètement à ses prêtres de garder à tout jamais la menora sous clé.
— Et c’est là qu’on en perd la trace, dit Maria.
— Mais nous avons le récit de Procope, reprit O’Connor en montrant le livre ouvert devant lui. Il a été témoin de la dernière grande tentative de réunification de l’Empire romain, lorsque le général byzantin Bélisaire a repris Rome, alors aux mains des Vandales et des Goths qui avaient déferlé sur les provinces occidentales au cours du Ve siècle apr. J.-C.
— Il est difficile de croire que la menora ait survécu pendant si longtemps à Rome sans avoir été dérobée, objecta Jack. On ne peut pas dire que cette période ait été marquée par la paix et l’harmonie. Songez à Commode, le fils dément de Marc Aurèle, qui se prenait pour le dieu Hercule et, pour financer des combats de gladiateurs, fit fondre la majeure partie du trésor impérial. Ou à l’anarchie du IIIe siècle, qui a vu plus de trente empereurs en cinquante ans. Tout le monde savait que le temple de la Paix abritait les butins de guerre et il a sûrement été pillé pour payer les armées mercenaires de chaque nouveau prétendant au trône.
— Absolument, reconnut O’Connor avant de reprendre à voix basse en regardant Jack droit dans les yeux. Je vous rappelle une nouvelle fois que ce que je vais vous dire ne doit pas sortir de ces murs. La réponse se trouve dans cette image de l’arc de Titus. Dans les années 1970, un repérage au sonar effectué par une équipe de conservation a révélé la présence d’une pièce cachée dans l’attique, derrière l’inscription dédicatoire.
Jack resta bouche bée.
— Vous voulez dire que la menora était cachée à l’intérieur de l’arc ?
O’Connor hésita encore puis sortit de sa soutane une enveloppe marron.
— Il ne faut pas oublier que l’arc de Titus est sous le contrôle du Vatican. C’est un des nombreux monuments anciens de Rome qui ont été consacrés par l’Église au Moyen Âge en vue d’estampiller tout ce qui était païen de l’autorité papale. Mon prédécesseur au département des Antiquités du Vatican a essayé sans relâche de faire ouvrir cette chambre secrète mais, chaque fois, sa demande a été rejetée par les cardinaux. Je pense que son obstination a été la principale raison de sa démission du Vatican. Quant à moi, je suis arrivé à mes fins le mois dernier à l’occasion du programme de restauration de l’arc. Un soir, alors que le conservateur en chef et moi étions seuls sur l’échafaudage pour inspecter la progression des travaux, une pierre contiguë à la chambre a cédé. Un accident, vous comprenez.
Il sortit une photo de l’enveloppe et la glissa sur la table tout en gardant la main dessus un instant. Il leva les yeux vers Jack.
— Ce n’est pas seulement mon emploi qui est enjeu. C’est plus que cela, beaucoup plus.
Jack prit la photo, tandis que Maria et Jeremy tendaient le cou pour la voir. C’était une photo prise au flash à l’intérieur d’une petite pièce, dont les murs étaient couverts de traînées marron et vertes. Sur le sol on pouvait voir des tas de matière en décomposition, à laquelle se mêlaient des fragments de bois et de tissu. On aurait dit le tombeau d’un pharaon égyptien, ouvert pour la première fois après avoir été pillé dans l’Antiquité.
— Je suis parvenu à tendre la main et à prendre une poignée de cette matière, que j’ai fait secrètement analyser, poursuivit O’Connor à voix basse. Le bois s’est révélé être du shittim, de l’acacia, le bois dur mentionné dans l’Ancien Testament. Il a probablement servi à construire un brancard, quelque chose qui pouvait supporter une lourde charge. Quant au tissu, c’est de la soie, teintée de pourpre tyrien, précieux colorant issu des murex que l’on trouve au large de la côte du Liban.
— Mon Dieu, murmura Maria. Le voile du Temple, le rideau sacré du saint des saints, utilisé pour séparer le sanctuaire du reste du Temple.
— Probablement utilisé par les Romains pour envelopper la menora et la table d’or, confirma O’Connor.
— Alors ils ont été à l’intérieur de l’arc pendant tout ce temps, conclut Jack en hochant la tête de stupéfaction, juste au-dessus de la représentation de la menora qui figure sur le bas-relief. Les prêtres ont dû les faire transférer à la faveur de la nuit depuis le temple de la Paix, situé juste à côté.
— Et des centaines d’années plus tard, reprit O’Connor, un des gardiens a peut-être révélé le secret et utilisé le trésor comme moyen de négociation pour sauver sa peau lors de l’invasion des Barbares. Rome a été dévastée par les Goths sous Alaric, en 410 apr. J.-C., et par les Vandales en 455. D’après Procope, le roi vandale Genséric s’est emparé des trésors juifs et les a emportés à Carthage, en Afrique du Nord. Et lorsque le général byzantin Bélisaire a conquis Carthage et chassé les Vandales, en 534, il a fait expédier les trésors à Constantinople. Procope raconte que l’empereur byzantin Justinien, pris d’une grande piété, les a renvoyés à Jérusalem, mais je n’en crois rien. Aucun document fiable n’indique que les trésors du Temple aient jamais revu la Terre sainte.
— Alors la menora s’est vraiment trouvée à Constantinople, dit Maria en regardant impatiemment O’Connor. L’histoire du renvoi des trésors à Jérusalem pourrait-elle être une couverture, une fausse piste ?
— C’est tout à fait possible, répondit O’Connor. Procope est devenu préfet de Constantinople. C’était un dignitaire de la cour de Justinien. Les rituels et les superstitions de la Rome païenne ont subsisté au début de la période chrétienne et les empereurs de l’âge d’or étaient vénérés. Peut-être le souhait de Vespasien de cacher la menora a-t-il été respecté au fil des siècles. Dans ce cas, le retour des trésors à Jérusalem n’aurait été qu’un moyen de garder le secret sur leur présence à Constantinople. De plus, si les Byzantins étaient chrétiens, cela ne signifie pas qu’ils aient été mieux disposés envers les Juifs que les Romains à l’époque de Vespasien. Je crois que la menora est restée enfermée pendant encore cinq cents ans, peut-être dans une salle secrète de la cathédrale Sainte-Sophie, nouvellement bâtie par Justinien à Constantinople.
— Certains experts, risqua Jack sans savoir jusqu’où pouvaient aller les révélations de l’ecclésiastique, pensent que les trésors juifs n’ont en réalité jamais quitté Rome, qu’ils ont été secrètement récupérés par les autorités papales et qu’ils sont, aujourd’hui encore, cachés au Vatican. Avant même les invasions barbares, dès la conversion de Constantin au christianisme, au IVe siècle apr. J.-C., l’Église a commencé à s’approprier les temples de Rome et à les dépouiller de leurs artefacts.
O’Connor marqua une pause avant de répondre. Il reprit à voix basse, d’un ton sans équivoque.
— Il est vrai que le Vatican cache d’innombrables trésors, des œuvres d’art inestimables que l’on n’a pas vues depuis des générations. Il existe des passages secrets dans les catacombes situées sous la basilique Saint-Pierre que moi-même je n’ai pas vus. Mais je peux vous assurer que la menora ne fait pas partie de ces trésors. Si c’était le cas, je ne serais pas ici aujourd’hui. Je serais tenu au secret par les autorités papales. N’oubliez pas notre histoire. Les trésors du temple de Jérusalem représenteraient le triomphe ultime du christianisme, le châtiment imposé aux Juifs pour leur complicité dans la mise à mort du Christ. Si nous les avions, ce serait le secret le mieux gardé du monde. Car la moindre fuite provoquerait une guerre.
— Une guerre ? répéta Jeremy avec scepticisme.
— Une rupture totale des relations entre le Vatican et Israël. L’animosité séculaire qui oppose les Juifs et les chrétiens serait ravivée dans le monde entier et entraînerait une terrible vague d’antisémitisme et d’ultrasionisme. Et si le trésor devait être rendu à Jérusalem, le Proche-Orient sombrerait dans un cataclysme final longtemps redouté. Certains Juifs orthodoxes pensent que la restitution de la menora à Jérusalem constituerait le premier pas vers la reconstruction du Temple, à l’emplacement de l’actuelle mosquée al-Aqsa, un des lieux les plus sacrés de l’islam. La menora donnerait à Israël une confiance totale en son propre destin, renforcerait le pouvoir des fondamentalistes et convaincrait les indécis. Le monde arabe en déduirait immédiatement que ses exigences ne pourraient plus jamais être satisfaites par la négociation.
— Il est surprenant que les nazis ne soient jamais venus la chercher à Rome, observa Jack.
— La Seconde Guerre mondiale a été une période obscure pour l’Église, dit O’Connor avec une expression sévère. Le pape n’a pas donné à Hitler le moindre prétexte pour piller le Vatican. Mais beaucoup d’autres curieux sont venus frapper à nos portes depuis lors. Des sionistes utopiques, des chasseurs de trésor persuadés d’être à deux doigts de trouver le Saint-Graal. Je peux vous affirmer qu’ils se sont tous engagés dans une impasse.
À cet instant, l’écho d’une grande agitation se fit entendre au-dehors et Costas fit irruption dans la pièce.
— Désolé de vous interrompre, lança-t-il à bout de souffle, mais je me suis dit qu’il fallait que tu voies ça.
Il traversa la pièce à grandes enjambées et tendit un morceau de papier à Jack.
— Tu te souviens du bois pris dans la chaîne de la Corne d’Or ? demanda-t-il. Tu trouvais qu’il avait l’air étrange.
— Des morceaux de virures se chevauchant fixées par des rivets en fer, répondit Jack en essayant de chasser la menora de son esprit et de se concentrer sur leur remarquable découverte de la veille. Une méthode de construction navale typique de la tradition nord-européenne du début du Moyen Âge. Étrange pour une galère vénitienne de 1453.
— Eh bien voici le fin mot de l’histoire ! s’écria Costas en se penchant en avant, les mains sur la table. L’échantillon que nous avons ramené vient d’être analysé. Il s’agit de chêne de Scandinavie, issu de la proue d’un drakkar et non d’une galère méditerranéenne. Il semble que le bois se soit brisé dans la chaîne, sans que le navire coule pour autant. Et regarde la datation dendrochronologique.
— 1042, plus ou moins un an, lut Jack abasourdi.
Jeremy poussa un cri de joie et se leva, incapable de se maîtriser.
— Ça colle parfaitement ! Harald Hardrada a précisément fui Constantinople en 1042. Son bateau a pu être construit l’année précédente, sur les rives de la Baltique. La chaîne que vous avez trouvée n’est pas celle du sac de Constantinople de 1204 mais celle qui a été rompue par des mercenaires vikings s’échappant de la Corne d’Or à bord de leur drakkar, un siècle et demi auparavant.
Costas jeta un coup d’œil au bas-relief de l’arc représentant les soldats chargés du butin dans la procession triomphale.
— Et maintenant, ajouta-t-il, nous savons ce qui a pu donner au navire suffisamment de poids pour briser la chaîne.
— La menora, conclut Jack en hochant la tête avant d’adresser un large sourire à Costas. Je m’incline. Encore un bon point pour la science !