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Chapitre 4

Quelques instants plus tard, une image spectaculaire de la Rome antique apparut sur lécran situé à lautre extrémité de la table. Au premier plan se dressait un arc en marbre parfaitement proportionné à plusieurs niveaux, dont la surface érodée était ornée de bas-reliefs. Ils discernèrent des trophées, des bannières, des couronnes de laurier et des Victoires ailées. À larrière-plan se dessinait la grande façade en gradins du Colisée.

— Lhéritage le plus durable de la dynastie des empereurs flaviens, Vespasien et ses fils, Titus et Domitien, commenta OConnor. Larc de Titus enjambe la Voie sacrée, au centre de Rome. Le Colisée a été financé par le butin de la Guerre juive et inauguré par Titus en 80 apr. J.-C. Il a été bâti à proximité du Colosse de Néron, une énorme statue en bronze doré qui a donné son nom à lamphithéâtre.

— Pas avant la période médiévale, intervint Jeremy. Le nom de Colisée apparaît pour la première fois dans lHistoire ecclésiastique du peuple anglais, de Bède le Vénérable, au VIIIe siècle apr. J.-C. Une autre de nos découvertes dans la bibliothèque de Hereford.

— La Guerre juive, une autre excuse pour répandre la terreur, le viol et le pillage à grande échelle ? demanda Costas.

— Ce fut épouvantable, répondit OConnor, même pour lépoque. Le pourcentage de Juifs anéantis a probablement été plus important au cours de la guerre de 66-70 apr. J.-C. que lors de lHolocauste nazi. Les Juifs qui nont pas péri au combat ont été passés au fil de lépée pendant une orgie de tueries qui a duré encore trois ans. Mais lhistoire est plus complexe quon ne pourrait le croire : lÉtat juif avait bénéficié dun degré dautonomie inhabituel vis-à-vis de Rome et les empereurs entretenaient des relations étroites. Le roi Hérode Agrippa de Judée, qui avait été éduqué à Rome, était un ami de lempereur Claudius. Une génération plus tard, lhistorien juif Josèphe, devenu le confident de Vespasien, a pris le parti de Rome lors de la rébellion. Il a mauvaise presse, les Juifs lui en veulent toujours, mais ses écrits sont précieux, car il a été un témoin oculaire de la guerre et du triomphe de 71 apr. J.-C. à Rome.

— Et larc ?

— Bâti à lemplacement dun ancien arc, souligna OConnor. Cest lendroit précis où la procession triomphale est apparue aux yeux de limmense foule rassemblée dans le forum.

Il tapa sur une touche et zooma sur une inscription située sur lattique de larc, au-dessus de larcade.

— Senatus Populusque Romanus. Le sénat et le peuple romain, au divin Titus Vespasien Auguste, fils du divin Vespasien. On peut déduire de cette dédicace quelle est due à lempereur Domitien, qui a succédé à son frère Titus en 81 apr. J.-C. À quelques rares exceptions près, notamment dans le cas de Néron, le titre de divin nétait conféré aux empereurs quaprès leur mort. La sculpture située sur la voûte de larcade représente même lapothéose de Titus, emporté vers le ciel par un grand aigle.

— Le triomphe était une affaire de famille, ajouta Jack, qui avait retrouvé sa présence desprit après le choc provoqué par le symbole de la menora. Daprès la tradition, Vespasien était le principal triomphateur en sa qualité dempereur, mais le Sénat a voté un double triomphe pour rendre hommage à Titus en tant que général victorieux. Domitien a accru son propre prestige en honorant les exploits glorieux de son frère et de son père.

OConnor fit défiler une série de photos, dont chacune les rapprochait de larc, comme sils avançaient le long de la Voie sacrée en partant du Colisée. À travers larcade, ils discernèrent le cœur de la Rome antique, lamoncellement de ruines de lancien forum, avec ses colonnes brisées, vestiges des tribunaux et des temples, et les murs de brique austères du Sénat.

Au-delà du forum sélevait le mont Capitolin, où les fondations du temple de Jupiter étaient enfouies sous le palais médiéval restauré par Michel-Ange et lextravagant monument Victor-Emmanuel, qui dominait la Rome moderne.

— Et maintenant, le plus incroyable, annonça OConnor dune voix passionnée. Cest là que lHistoire reprend vie, encore plus que dans larène du Colisée. Lorsquon se trouve sous larc, cest comme si lon revivait ces quelques moments, survenus il y a deux mille ans et encore imprimés dans le marbre. On peut palper lexaltation des vainqueurs, la liesse contenue de la foule, la terreur des condamnés. On entend le battement de tambour, on sent les vibrations trépidantes de la procession. Cela me donne toujours des frissons.

Il sarrêta sur une photo dun bas-relief érodé.

— Sur le mur intérieur de larcade, du côté droit quand on regarde le forum, on peut voir Titus sur un quadrige, un char à quatre chevaux, conduit par la déesse Rome. Les prêtres situés derrière lui portent de longues haches, les fasces, quils utiliseront pour sacrifier des bœufs sur les marches du temple de Jupiter.

Il tapa une nouvelle fois sur la touche.

— Et voici ce qui se trouve sur le côté gauche.

OConnor se rassit pendant quils simprégnaient de limage. Il sagissait dune sculpture fragmentaire et usée, mais la partie centrale était suffisamment claire. Cétait lun des plus beaux bas-reliefs de la Rome antique. Sur le côté droit, on pouvait voir un arc de triomphe de trois quarts, avec deux quadriges sur le faîte. À larrière-plan, des placards brandis comme des étendards nexhibaient plus que des espaces blancs, là où avaient jadis été peints les noms des cités et des peuples vaincus à la guerre. Au-dessous se dessinait une image qui avait, depuis près de deux mille ans, attisé lardeur dun peuple déterminé à reconstruire son temple sacré, bien que ses ennemis jurés aient été prêts à tout pour len empêcher. Cétait une procession de soldats vêtus de tuniques et couronnés des lauriers de la victoire, qui tenaient deux brancards destinés à exposer aux yeux de tous de magnifiques objets. Sur la droite, à proximité de larc, se trouvait une table ornée de trompettes, le grand autel du temple juif. Sur la gauche, au premier plan, se profilait une forme extraordinaire et reconnaissable entre toutes, une colonne fuselée avec trois branches de chaque côté, recourbées vers le haut pour former des demi-cercles concentriques. Chacune de ces branches était surmontée dun fleuron élaboré semblable à une lampe.

Costas siffla de nouveau.

— Ça, cest un chandelier ! dit-il.

— La menora, précisa OConnor avec une excitation à peine refoulée. Le symbole le plus vénéré du judaïsme, qui était placé juste en face du sanctuaire du Temple. La menora représente la lumière de Dieu et reprend le symbole ancien de lArbre de vie à sept branches. Cétait lun des trésors les plus sacrés du peuple juif, après lArche dalliance.

— De quand date-t-elle ? demanda Costas.

— Certains spécialistes pensent que la menora du Temple était la menora du Tabernacle, que Dieu avait ordonné à Moïse de fabriquer sur le mont Sinaï. Daprès la tradition rabbinique, Dieu laurait montrée à Moïse en la dessinant dans le feu, et la lumière divine se serait transformée en or pur. Elle est mentionnée pour la première fois dans le Pentateuque, lAncien Testament juif. Dans le livre de lExode, Dieu donne aux Israélites des instructions concernant la création du sanctuaire mobile, le Tabernacle, dont le roi Salomon sest inspiré pour le saint des saints du temple quil a fait bâtir à Jérusalem un millier dannées avant larrivée des Romains.

Il ferma les yeux et récita de mémoire.

— Tu feras un chandelier dor pur. Six branches sortiront de ses côtés, trois branches du chandelier de lun des côtés, et trois branches du chandelier de lautre côté. Tu feras ses sept lampes, qui seront placées dessus, de manière à éclairer en face. On emploiera un talent dor pur pour faire le chandelier.

— Un talent, combien cela fait-il ? demanda Costas en se caressant le menton pensivement.

— Le talent biblique pesait environ trente-quatre kilos, répondit OConnor. Mais il ne faut pas le prendre au pied de la lettre. Le talent était la plus grande unité de poids. Il a probablement été mentionné dans lAncien Testament au sens figuré pour représenter le plus grand poids pouvant être aisément quantifié par le peuple.

— Il a fallu au moins dix soldats romains pour transporter la menora, cinq de chaque côté, fit remarquer Costas en observant la photo sur lécran. Le socle semble mesurer au moins un mètre de large et je suppose quil était en or également. Si cette sculpture a été réalisée sur larc seulement dix ans après le triomphe, de nombreux Romains avaient dû voir loriginal. Il est donc peu probable que les proportions aient été exagérées. Daprès le socle, je dirais que lensemble pèse entre cent cinquante et cent soixante-quinze kilos, soit au moins quatre ou cinq talents dor. Cela représente des millions de dollars au cours actuel du lingot.

— Cest inestimable, coupa OConnor non sans brusquerie. Cest le symbole dune identité nationale, de tout un peuple. Personne ne peut mesurer la valeur de la menora en termes monétaires.

— Cest pourtant ce qui a dû se passer, intervint Jeremy sur un ton à la fois nerveux et obstiné. Les Vikings ne se souciaient guère des symboles didentité nationale. Costas a raison dy voir une valeur monétaire. Chez les Vikings, largent était le principal étalon. Lor était rare et on nen trouve pratiquement pas dans les trésors vikings. Cent cinquante kilos dor auraient fait de Harald Hardrada lhomme le plus puissant de toute la Scandinavie. Alors si ses compagnons et lui ont eu lopportunité de piller un trésor, ils ont probablement opté pour le plus gros objet en or quils aient pu trouver. Si lon remplace les Romains qui transportent la menora par des Vikings, on a une idée assez précise de ce qui a pu se passer dans la Corne dOr près de mille ans plus tard.

Jack acquiesça. Les connaissances du jeune homme lui inspiraient de plus en plus de respect.

— Extraordinaire, dit-il, mais avant den arriver aux Vikings, essayons de savoir comment la menora a bien pu arriver à Constantinople.

 

Une demi-heure plus tard, Jack se trouvait devant un bâtiment de la taille dun hangar davion en compagnie de Maria et Jeremy. OConnor avait demandé une pause pour faire quelques recherches dans la base de données de lUMI et Jack en avait profité pour faire faire à ses deux autres invités un petit tour du campus. Lorsquils arrivèrent au complexe dingénierie, la porte de la baie de chargement principale souvrit et une étrange machine apparut sur un camion à plateau.

— Mon dernier bébé, cria une voix de lintérieur. Venez, je vais vous montrer.

Après avoir jeté un œil à lintérieur, ils virent Costas diriger une équipe douvriers derrière le camion. Sa combinaison était couverte de cambouis. Après sêtre éclipsé de la réunion en même temps que le père OConnor, il était déjà complètement absorbé dans son travail. Le hangar caverneux regorgeait de projets techniques, dont certains étaient encore à létude et dautres déjà au stade expérimental. À la lueur dun chalumeau, Jack discerna la silhouette difforme de lADSA, le scaphandre qui lui avait permis de sortir de lépave de la Seaquest seulement six mois auparavant. De part et dautre se trouvaient les Aquapods, les submersibles monoplaces dans lesquels Costas et lui avaient vu pour la première fois les murs recouverts de limon de lAtlantide. Leur carapace en métal était encore striée de traces jaunes laissées par les eaux sulfureuses de la mer Noire.

— Nous sommes presque prêts, cria Costas. Une dernière vérification des systèmes et ce sera terminé.

Jack et Maria se faufilèrent vers lui entre les piles de matériel, tandis que Jeremy fermait la marche. Costas fit signe à un de ses hommes darrêter le générateur et le vacarme infernal se tut. Le visage rayonnant, il les invita à le rejoindre à côté de la machine déposée sur le camion.

— Vous avez peut-être déjà vu quelque chose comme ça sur nos photos de la Corne dOr, dit-il à Maria et à Jeremy. Le véhicule de renseignement électronique, la sonde que nous utilisons pour forer le sous-sol marin jusquaux couches du Moyen Âge. Celle-ci na pas encore de nom, mais elle remplit une tâche similaire. Vous voyez la différence ?

— Laissez-moi voir ça de plus près, répondit Jeremy en se penchant pour observer lextrémité avant de la machine.

Il se baissa pour regarder sous le berceau avant de se redresser, sans se soucier de la traînée de cambouis quil venait de faire sur sa veste en tweed. Il remonta ses lunettes et se tourna vers Costas.

— Elle fore la glace.

— Très juste ! sexclama Costas en levant les sourcils avant de faire un clin dœil à Jack. Continuez.

— Elle est équipée dun mécanisme électrique à lavant, poursuivit Jeremy. À mon avis, cest une tête surchauffée réalisée à partir de matériaux semi-conducteurs, probablement à matrice céramique. Et ce caisson à larrière ressemble à un laser haute énergie.

— Je suis impressionné. Pas mal pour un historien médiéval. Vous avez raté votre vocation.

— Quand jai postulé pour la bourse Rhodes, cétait soit ingénierie soit anglo-saxon, norrois et celtique. Mon école était très conservatrice.

— Vous avez tiré le mauvais numéro.

— Je ne suis pas daccord, protesta Maria.

Après un éclat de rire général, Jeremy observa la machine avec une pointe de regret. Costas rajouta du cambouis sur sa veste en lui donnant une tape dans le dos et se tourna vers Jack.

— On lexpédie par avion ce soir, dit-il en reprenant son sérieux. Jai reçu un appel de Malcolm Macleod il y a quelques minutes. Daprès lui, les conditions glaciaires sont parfaites. Un jour ou deux de plus et la fonte estivale rendrait lopération trop risquée. Je prends lavion demain matin pour superviser linstallation. Mais ce nest pas tout. Il ma parlé dun gars du coin, un vieillard qui aurait vu dans la glace du bois provenant dun navire ancien. Quelque chose qui aurait un rapport avec une expédition européenne datant davant la Seconde Guerre mondiale. Il tient absolument à ce que tu voies ce type, et vite. Apparemment, le pauvre vieux nen a plus pour longtemps. Ça fait un sacré détour pour retourner à Istanbul, mais si tu veux venir avec nous...

 

De retour à son bureau, Jack éteignit son téléphone portable et pivota sur sa chaise pour faire face à la table de conférence. La conversation quil venait davoir avec Maurice Hiebermeyer et Tom York, restés à bord de la Sea Venture, lavait rassuré. Les fouilles entamées dans la Corne dOr pouvaient se poursuivre sans lui pendant encore quarante-huit heures. Le gros lot, il le savait maintenant, se trouvait peut-être ailleurs, à un endroit auquel ils nauraient jamais pensé, mais la Corne dOr pouvait néanmoins receler des trésors dune valeur historique inestimable. Après la découverte du canon et de la chaîne, léquipe était sur des charbons ardents et utilisait déjà la sonde pour pénétrer dans la couche de sédiments du port. Mais elle avançait à laveuglette et il lui faudrait peut-être des jours avant de mettre dans le mille.

— Bon, dit Jack. Quavez-vous trouvé ?

OConnor sassit en ouvrant devant lui un petit livre vert écrit en grec avec une traduction page par page en vis-à-vis. Costas sétait excusé mais Maria et Jeremy avaient repris place autour de la table.

— Dans un livre intitulé Guerre des Juifs, commença OConnor, Josèphe affirme que Vespasien avait fait enfermer les trésors dans le temple de Jupiter. Mais nous savons quils ont été transférés dans le temple de la Paix lorsque celui-ci a été achevé, quelques années après le début du règne de Vespasien. Ensuite, la menora na plus été mentionnée nulle part pendant des centaines dannées.

— Mais lempereur a sûrement eu envie dexhiber son butin chaque fois quil en a eu loccasion, intervint Maria, lors de processions et de fêtes dans la cité, par exemple.

— Vespasien était lincarnation suprême des vertus impériales romaines, fit remarquer Jack. Conquête, stabilité, construction. Dans sa jeunesse, il avait commandé une légion pendant la conquête de la Bretagne et, en tant quempereur, il a supervisé la conquête de la Judée. Ensuite, il a stabilisé lempire après le règne désastreux de Néron. Et à lépoque qui nous intéresse, il se concentrait sur la construction. Le temple de la Paix, les monuments du forum endommagés par le grand incendie de 64 apr. J.-C. sous Néron, et surtout le Colisée. Il navait plus besoin de se vanter de ses triomphes.

— Ce nest peut-être pas la seule raison, nuança OConnor. Curieusement, dans son récit du triomphe, Josèphe mentionne uniquement lexécution de Simon, le chef charismatique des Juifs, qui avait été ramené à Rome enchaîné. Il ne dit rien du sort des centaines dautres prisonniers juifs, hommes, femmes et enfants. Nous sommes plusieurs à penser quune orgie de tueries a eu lieu à la fin de la procession, une scène si effroyable que Josèphe na pas pu se résoudre à la décrire. Après tout, il sagissait de son peuple et il na jamais abjuré sa foi juive. Lorsquil a assisté à ces actes, lempereur a lui aussi éprouvé du dégoût. Soldat féroce, aussi impitoyable que nimporte quel Romain envers ses ennemis, Vespasien était néanmoins connu pour son aversion à légard des effusions de sang gratuites. Peut-être a-t-il prétexté un mauvais augure pour ne plus jamais célébrer le triomphe juif tout en demandant secrètement à ses prêtres de garder à tout jamais la menora sous clé.

— Et cest là quon en perd la trace, dit Maria.

— Mais nous avons le récit de Procope, reprit OConnor en montrant le livre ouvert devant lui. Il a été témoin de la dernière grande tentative de réunification de lEmpire romain, lorsque le général byzantin Bélisaire a repris Rome, alors aux mains des Vandales et des Goths qui avaient déferlé sur les provinces occidentales au cours du Ve siècle apr. J.-C.

— Il est difficile de croire que la menora ait survécu pendant si longtemps à Rome sans avoir été dérobée, objecta Jack. On ne peut pas dire que cette période ait été marquée par la paix et lharmonie. Songez à Commode, le fils dément de Marc Aurèle, qui se prenait pour le dieu Hercule et, pour financer des combats de gladiateurs, fit fondre la majeure partie du trésor impérial. Ou à lanarchie du IIIe siècle, qui a vu plus de trente empereurs en cinquante ans. Tout le monde savait que le temple de la Paix abritait les butins de guerre et il a sûrement été pillé pour payer les armées mercenaires de chaque nouveau prétendant au trône.

— Absolument, reconnut OConnor avant de reprendre à voix basse en regardant Jack droit dans les yeux. Je vous rappelle une nouvelle fois que ce que je vais vous dire ne doit pas sortir de ces murs. La réponse se trouve dans cette image de larc de Titus. Dans les années 1970, un repérage au sonar effectué par une équipe de conservation a révélé la présence dune pièce cachée dans lattique, derrière linscription dédicatoire.

Jack resta bouche bée.

— Vous voulez dire que la menora était cachée à lintérieur de larc ?

OConnor hésita encore puis sortit de sa soutane une enveloppe marron.

— Il ne faut pas oublier que larc de Titus est sous le contrôle du Vatican. Cest un des nombreux monuments anciens de Rome qui ont été consacrés par lÉglise au Moyen Âge en vue destampiller tout ce qui était païen de lautorité papale. Mon prédécesseur au département des Antiquités du Vatican a essayé sans relâche de faire ouvrir cette chambre secrète mais, chaque fois, sa demande a été rejetée par les cardinaux. Je pense que son obstination a été la principale raison de sa démission du Vatican. Quant à moi, je suis arrivé à mes fins le mois dernier à loccasion du programme de restauration de larc. Un soir, alors que le conservateur en chef et moi étions seuls sur léchafaudage pour inspecter la progression des travaux, une pierre contiguë à la chambre a cédé. Un accident, vous comprenez.

Il sortit une photo de lenveloppe et la glissa sur la table tout en gardant la main dessus un instant. Il leva les yeux vers Jack.

— Ce nest pas seulement mon emploi qui est enjeu. Cest plus que cela, beaucoup plus.

Jack prit la photo, tandis que Maria et Jeremy tendaient le cou pour la voir. Cétait une photo prise au flash à lintérieur dune petite pièce, dont les murs étaient couverts de traînées marron et vertes. Sur le sol on pouvait voir des tas de matière en décomposition, à laquelle se mêlaient des fragments de bois et de tissu. On aurait dit le tombeau dun pharaon égyptien, ouvert pour la première fois après avoir été pillé dans lAntiquité.

— Je suis parvenu à tendre la main et à prendre une poignée de cette matière, que jai fait secrètement analyser, poursuivit OConnor à voix basse. Le bois sest révélé être du shittim, de lacacia, le bois dur mentionné dans lAncien Testament. Il a probablement servi à construire un brancard, quelque chose qui pouvait supporter une lourde charge. Quant au tissu, cest de la soie, teintée de pourpre tyrien, précieux colorant issu des murex que lon trouve au large de la côte du Liban.

— Mon Dieu, murmura Maria. Le voile du Temple, le rideau sacré du saint des saints, utilisé pour séparer le sanctuaire du reste du Temple.

— Probablement utilisé par les Romains pour envelopper la menora et la table dor, confirma OConnor.

— Alors ils ont été à lintérieur de larc pendant tout ce temps, conclut Jack en hochant la tête de stupéfaction, juste au-dessus de la représentation de la menora qui figure sur le bas-relief. Les prêtres ont dû les faire transférer à la faveur de la nuit depuis le temple de la Paix, situé juste à côté.

— Et des centaines dannées plus tard, reprit OConnor, un des gardiens a peut-être révélé le secret et utilisé le trésor comme moyen de négociation pour sauver sa peau lors de linvasion des Barbares. Rome a été dévastée par les Goths sous Alaric, en 410 apr. J.-C., et par les Vandales en 455. Daprès Procope, le roi vandale Genséric sest emparé des trésors juifs et les a emportés à Carthage, en Afrique du Nord. Et lorsque le général byzantin Bélisaire a conquis Carthage et chassé les Vandales, en 534, il a fait expédier les trésors à Constantinople. Procope raconte que lempereur byzantin Justinien, pris dune grande piété, les a renvoyés à Jérusalem, mais je nen crois rien. Aucun document fiable nindique que les trésors du Temple aient jamais revu la Terre sainte.

— Alors la menora sest vraiment trouvée à Constantinople, dit Maria en regardant impatiemment OConnor. Lhistoire du renvoi des trésors à Jérusalem pourrait-elle être une couverture, une fausse piste ?

— Cest tout à fait possible, répondit OConnor. Procope est devenu préfet de Constantinople. Cétait un dignitaire de la cour de Justinien. Les rituels et les superstitions de la Rome païenne ont subsisté au début de la période chrétienne et les empereurs de lâge dor étaient vénérés. Peut-être le souhait de Vespasien de cacher la menora a-t-il été respecté au fil des siècles. Dans ce cas, le retour des trésors à Jérusalem naurait été quun moyen de garder le secret sur leur présence à Constantinople. De plus, si les Byzantins étaient chrétiens, cela ne signifie pas quils aient été mieux disposés envers les Juifs que les Romains à lépoque de Vespasien. Je crois que la menora est restée enfermée pendant encore cinq cents ans, peut-être dans une salle secrète de la cathédrale Sainte-Sophie, nouvellement bâtie par Justinien à Constantinople.

— Certains experts, risqua Jack sans savoir jusquoù pouvaient aller les révélations de lecclésiastique, pensent que les trésors juifs nont en réalité jamais quitté Rome, quils ont été secrètement récupérés par les autorités papales et quils sont, aujourdhui encore, cachés au Vatican. Avant même les invasions barbares, dès la conversion de Constantin au christianisme, au IVe siècle apr. J.-C., lÉglise a commencé à sapproprier les temples de Rome et à les dépouiller de leurs artefacts.

OConnor marqua une pause avant de répondre. Il reprit à voix basse, dun ton sans équivoque.

— Il est vrai que le Vatican cache dinnombrables trésors, des œuvres dart inestimables que lon na pas vues depuis des générations. Il existe des passages secrets dans les catacombes situées sous la basilique Saint-Pierre que moi-même je nai pas vus. Mais je peux vous assurer que la menora ne fait pas partie de ces trésors. Si cétait le cas, je ne serais pas ici aujourdhui. Je serais tenu au secret par les autorités papales. Noubliez pas notre histoire. Les trésors du temple de Jérusalem représenteraient le triomphe ultime du christianisme, le châtiment imposé aux Juifs pour leur complicité dans la mise à mort du Christ. Si nous les avions, ce serait le secret le mieux gardé du monde. Car la moindre fuite provoquerait une guerre.

— Une guerre ? répéta Jeremy avec scepticisme.

— Une rupture totale des relations entre le Vatican et Israël. Lanimosité séculaire qui oppose les Juifs et les chrétiens serait ravivée dans le monde entier et entraînerait une terrible vague dantisémitisme et dultrasionisme. Et si le trésor devait être rendu à Jérusalem, le Proche-Orient sombrerait dans un cataclysme final longtemps redouté. Certains Juifs orthodoxes pensent que la restitution de la menora à Jérusalem constituerait le premier pas vers la reconstruction du Temple, à lemplacement de lactuelle mosquée al-Aqsa, un des lieux les plus sacrés de lislam. La menora donnerait à Israël une confiance totale en son propre destin, renforcerait le pouvoir des fondamentalistes et convaincrait les indécis. Le monde arabe en déduirait immédiatement que ses exigences ne pourraient plus jamais être satisfaites par la négociation.

— Il est surprenant que les nazis ne soient jamais venus la chercher à Rome, observa Jack.

— La Seconde Guerre mondiale a été une période obscure pour lÉglise, dit OConnor avec une expression sévère. Le pape na pas donné à Hitler le moindre prétexte pour piller le Vatican. Mais beaucoup dautres curieux sont venus frapper à nos portes depuis lors. Des sionistes utopiques, des chasseurs de trésor persuadés dêtre à deux doigts de trouver le Saint-Graal. Je peux vous affirmer quils se sont tous engagés dans une impasse.

À cet instant, lécho dune grande agitation se fit entendre au-dehors et Costas fit irruption dans la pièce.

— Désolé de vous interrompre, lança-t-il à bout de souffle, mais je me suis dit quil fallait que tu voies ça.

Il traversa la pièce à grandes enjambées et tendit un morceau de papier à Jack.

— Tu te souviens du bois pris dans la chaîne de la Corne dOr ? demanda-t-il. Tu trouvais quil avait lair étrange.

— Des morceaux de virures se chevauchant fixées par des rivets en fer, répondit Jack en essayant de chasser la menora de son esprit et de se concentrer sur leur remarquable découverte de la veille. Une méthode de construction navale typique de la tradition nord-européenne du début du Moyen Âge. Étrange pour une galère vénitienne de 1453.

— Eh bien voici le fin mot de lhistoire ! sécria Costas en se penchant en avant, les mains sur la table. Léchantillon que nous avons ramené vient dêtre analysé. Il sagit de chêne de Scandinavie, issu de la proue dun drakkar et non dune galère méditerranéenne. Il semble que le bois se soit brisé dans la chaîne, sans que le navire coule pour autant. Et regarde la datation dendrochronologique.

— 1042, plus ou moins un an, lut Jack abasourdi.

Jeremy poussa un cri de joie et se leva, incapable de se maîtriser.

— Ça colle parfaitement ! Harald Hardrada a précisément fui Constantinople en 1042. Son bateau a pu être construit lannée précédente, sur les rives de la Baltique. La chaîne que vous avez trouvée nest pas celle du sac de Constantinople de 1204 mais celle qui a été rompue par des mercenaires vikings séchappant de la Corne dOr à bord de leur drakkar, un siècle et demi auparavant.

Costas jeta un coup dœil au bas-relief de larc représentant les soldats chargés du butin dans la procession triomphale.

— Et maintenant, ajouta-t-il, nous savons ce qui a pu donner au navire suffisamment de poids pour briser la chaîne.

— La menora, conclut Jack en hochant la tête avant dadresser un large sourire à Costas. Je mincline. Encore un bon point pour la science !