Le dernier petit ami
Contrairement aux apparences, peut-être, je commençais à acquérir enfin un semblant de discipline romantique. Après la déconvenue de mon évangéliste républicain drogué du sexe, porteur d’armes et chauffeur routier, l’heure de l’athée de gauche, monogame, adepte de la fumette et propriétaire d’une Volvo en crédit-bail avait sonné. Ainsi que celle d’une bonne leçon sur la déception !
Je me refusais à pleurer sur l’impossible Jeune Homme et l’évangéliste fou. Alors j’ai tenté le possible – un petit ami à la bite incontrôlée – pour m’apercevoir que cette voie aussi était impossible, mais d’une autre manière.
Il y a deux types de bites incontrôlées : les unes sont insatiables, les autres simplement indisciplinées et mal éduquées. Je préfère les premières, mais me suis souvent retrouvée avec les dernières.
Par une curieuse et inexplicable régression aux années précédant mon mariage, j’avais accepté d’être monogame avec ce garçon, après une unique folle séance de pelotage sur mon canapé, lors de notre premier rendez-vous. Il n’avait eu qu’à demander, je lui avais cédé. Peut-être traversais-je moi-même alors une période conformiste, à cause de la Trinité transcendante et de mon aventure byzantine avec l’évangéliste. La « volupté instantanée » était sans aucun doute ce qu’il y avait de plus drôle, de plus érotique, mais elle avait un prix – l’angoisse de l’impermanence.
Mais cela m’a rappelé immédiatement quelque chose de pire encore : l’anxiété de la permanence. Je m’étais déjà mariée avec un être humain célibataire imparfait. À quoi pensais-je donc ? Une psychothérapie hebdomadaire, où j’appelais au crime de sang, m’obligea à « travailler » sur notre « relation » au-delà des classiques six semaines. Pendant un an et plus j’essayais d’être sa petite amie, sans cesser de ruer dans les brancards. J’ai même pensé au Prozac dans cette dernière tentative pour être « normale » et « conventionnelle ». Pour les autres, les médicaments ne sont-ils pas, au fond, un moyen de supporter la monogamie ?
Être la proie d’une passion désespérée et exclusive me faisait horreur, mais je croyais que c’était la posture qu’on attendait de moi quand l’homme m’« aimait ». J’ai été enfin guérie lorsque j’ai échoué en position fœtale sur le plancher de ma chambre parce que le Petit Ami m’avait mise en attente pour un appel professionnel. Je m’étais humiliée au point que je ne me reconnaissais même plus.
Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez moi ? Terrible question qui me renvoyait toujours à ma honte, à la honte de la petite fille qui était jugée « trop sensible ». Mais, avec le Petit Ami, j’ai fait des progrès. Je suis restée assez longtemps avec lui pour laisser la souffrance transpercer mon masochisme mental. D’un autre côté, j’ai découvert le soulagement : mon sadisme.
J’envisageais alors la possibilité radicale que tout « tournait rond » chez moi. Sauf, peut-être, que je choisissais des garçons qui m’adoraient, me séduisaient et puis se montraient incapables de contrôler leur bite et devaient donc me contrôler, moi. Je me rebiffais, je me fâchais, et la discussion réussissait à dévier de leur pénis pour s’orienter vers mon hystérie. Oh, les myriades d’incertitudes, de comportements et de penchants déroutants, et d’accès de possessivité qui hantent un homme en quête de contrôle ! Il n’y a qu’un seul type de contrôle qui ait vraiment de l’importance.
Mon martyre de gentille jeune fille terminé, je me suis tournée vers son grisant antidote : la libération de la tyrannie. Je n’accepterais plus les problèmes de phallus – qu’il s’agisse d’inquiétudes sur sa longueur ou sa largeur, ou de questions de perte de contrôle. Si un phallus lésé et son propriétaire menaçaient de lever la tête dans ma direction, je me tiendrais simplement hors de leur portée et passerais mon chemin.
J’ai proposé au Petit Ami ou de rompre, ou de me garder comme sa maîtresse – entendant par là que je restais maîtresse de mes actes. C’est même moi qui ai édicté les règles du jeu : un pastiche d’un traité à succès de deux ménagères sur la manière de conduire un homme à l’autel. Mes règles à moi conduisaient plutôt à l’esclavage.