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La plupart du temps, les jugements en appel dans les cas de peine de mort traînent en longueur. Personne ne se hâte. Les problèmes sont extrêmement complexes. Les appels, les requêtes, les pétitions, les suppliques signifient des dossiers épais et indigestes.

Parfois, cependant, un jugement peut être rendu avec une célérité surprenante. La justice se montre alors terriblement efficace. En particulier au cours des derniers jours, après que la date d’une exécution a été fixée. Cet exemple de justice expéditive fut infligé pour la première fois à Adam tandis qu’il flânait dans les rues de Greenville.

La Cour suprême du Mississippi examina sa pétition et la rejeta le lundi, aux alentours de cinq heures de l’après-midi. Adam venait d’arriver à Greenville et n’était informé de rien. Le refus n’était pas une surprise, mais la rapidité avec laquelle il avait été opposé en était une. Le tribunal avait statué sur la pétition en moins de huit heures.

Dans la courte période précédant l’exécution, les doubles des requêtes et des jugements sont transmis par fax aux instances supérieures. Le refus de la Cour suprême du Mississippi atterrit sur le bureau de l’honorable Flynn Slattery de la Cour fédérale de Jackson. Ce jeune juge n’avait pas encore eu affaire aux requêtes concernant Cayhall.

Le cabinet du juge Slattery chercha à atteindre Adam Hall le lundi; entre cinq et six heures de l’après-midi. Mais l’avocat de Cayhall était assis dans le parc Kramer. Slattery appela le procureur, Steve Roxburgh, et une brève rencontre fut organisée dans le bureau du juge àhuit heures trente. Ce magistrat était un bourreau de travail, et c’était sa première condamnation à mort. Il étudia la pétition jusqu’à minuit.

Si Adam avait regardé les dernières informations du lundi soir, il aurait appris que sa pétition avait déjà été rejetée par la Cour suprême du Mississippi. À ce moment-là, il dormait d’un profond sommeil.

Le mardi, à six heures du matin, il jeta un coup d’oeil au journal de Jackson et apprit le rejet de la. Cour suprême du Mississippi. Il sauta dans sa voiture et roula à toute vitesse en direction de Jackson, située à

 

Lorsqu’il arriva devant le bureau de Slattery à onze heures précises, une réunion s’y déroulait déjà.

Breck, l’assistant, ouvrit la porte, salua Adam et le pria d’entrer. Silence immédiat dans la salle. Adam s’approcha lentement de la table. Slattery, à contrecoeur, se leva de son fauteuil et se présenta à Adam. La poignée de main fut froide et sèche.

- Prenez un siège, dit-il sur un ton qui ne laissait rien prévoir de bon, désignant de la main les huit fauteuils réservés à la défense.

Adam hésita un instant, puis choisit celui qui se trouvait en face de quelqu’un qu’il connaissait de vue, le procureur Roxburgh. Il posa son attaché-case sur la table et s’assit. Il y avait quatre fauteuils vides à sa droite et trois à sa gauche. Il se sentait seul et de trop.

- Je suppose que vous connaissez notre gouverneur et notre procureur, dit Slattery comme si tout le monde, sans exception, les avait personnellement rencontrés.

- Ni l’un ni l’autre, dit Adam.

- Je suis David McAllister, monsieur Hall, heureux de vous rencontrer, dit rapidement le gouverneur en exhibant dans un sourire éclair sa dentition de jeune premier.

- Enchanté, dit Adam en remuant à peine les lèvres.

- Et je suis Steve Roxburgh, dit le procureur.

Adam se contenta de lui adresser un petit signe de tête.

Roxburgh ouvrit le débat.

- Voici les avocats de mon bureau traitant les appels dans les affaires de condamnation à mort, Kevin Lard, Bart Moody, Morris Henry, Hugli Simrns et joseph Ely.

Tous s’inclinèrent, comme il se doit, à l’appel de leur nom, sans se départir pour autant de leur physionomie sévère et hautaine. Adam compta onze personnes de l’autre côté de la table.

McAllister, en revanche, s’abstint de présenter ses collaborateurs qui, apparemment, souffraient de migraine ou d’hémorroïdes.

- J’espère que nous n’avons pas agi trop rapidement, monsieur Hall, dit Slattery en posant des demi-lunes sur son nez.

Il avait un peu plus de quarante ans, c’était une des jeunes recrues de l’administration Reagan.

- (Quand vous proposez-vous de déposer officiellement votre pétition devant la Cour fédérale?

- Aujourd’hui même, dit Adam nerveusement, encore abasourdi par la. vitesse surprenante à laquelle les choses se déroulaient.

- Quand l’État du Mississippi peut-il donner son avis? demanda le juge à Roxburgh.

- Demain matin. Dans la, mesure où la pétition déposée soulève les mêmes problèmes que ceux présentés à la Cour suprême.

‘ - Ce sont les mêmes, dit Adam à Roxburgh, puis se tournant vers Slattery : On m’avait demandé d’être ici à onze heures. À quelle heure cette réunion a-t-elle effectivement commencé?

- La réunion a commencé exactement à l’heure à laquelle je l’ai décidé, monsieur Hall, dit Slattery d’un ton glacé. Est-ce que cela vous pose un problème?

- Oui. Il est évident que cette réunion a commencé il y a déjà quelque temps. Et sans moi.

- Rien ne s’y oppose. Nous sommes dans mon bureau et j’ai commencé la réunion à l’instant où je le désirais.

- Certes, mais il s’agit de ma pétition. Il me semble que j’aurais dû être présent dès le début.

- Vous ne me faites pas confiance, monsieur Hall? dit Slattery en s’appuyant sur ses coudes avec l’air de quelqu’un qui s’amuse beaucoup.

- Je ne fais confiance à personne, dit Adam en regardant le juge droit dans les yeux.

- Nous essayons de vous être agréables, monsieur Hall. Votre client n’a pas beaucoup de temps devant lui, et je m’efforce de faire avancer les choses. Je pensais que vous seriez heureux de voir que nous avions pu organiser cette rencontre aussi rapidement.

- Merci, dit Adam en regardant son calepin.

Il y eut un silence et l’atmosphère se détendit légèrement.

Slattery s’empara d’une feuille de papier.

- Déposez votre pétition aujourd’hui. L’État du Mississippi donnera sa réponse

 

demain. Je (examinerai durant le week-end et rendrai mon jugement lundi. Au cas où je me déciderais pour une audience, j’aimerais savoir, de part et d’autre, le temps qu’il vous faudra pour la préparer. (,n’en est-il pour vous, monsieur Hall? Dans combien de temps serez-vous prêt?

Sain n’avait plus que vingt-deux jours à vivre. Donc (audience devait avoir lieu le plus vite possible. Mais Adam n’avait pas la moindre idée du temps qu’il lui faudrait pour la préparer. Il n’avait jamais eu (occasion de le faire. Il n’était qu’un débutant, bon Dieu! Quelque chose lui disait que les onze vautours en train de le couver du regard misaient, à cet instant précis, sur son ignorance.

- Je peux être prêt dans une semaine, dit-il, avec le visage impassible d’un joueur de poker.

- Très bien, dit Slattery, comme s’il venait d’entendre la bonne réponse.

Roxburgh glissa quelque chose à l’oreille d’un de ses pairs, ce qui fit rire toute la bande.

- Maintenant, monsieur Hall, j’aimerais savoir si cette cour peut s’attendre à d’autres requêtes de votre part. Ma question n’est guère habituelle, mais nous avons affaire à une situation inhabituelle. À mon avis, il serait préférable que nous travaillions ensemble.

 

En d’autres termes, ce juge veut s’assurer de façon certaine qu’il n’y aura pas de sursis, pensa aussitôt Adam. Juridiquement, Sam avait le droit de présenter n’importe quelle requête à n’importe quel moment. Adam choisit cependant de rester courtois.

- Franchement, je n’en sais rien, Votre Honneur. Pas encore en tout cas. Peut-être la semaine prochaine.

- Vous allez certainement déposer les appels habituels de dernière minute, dit Roxburgh tandis que cette assemblée de rusés compères, un sourire narquois aux lèvres, regardait Adam avec un mélange de surprise et d’étonnement.

- Franchement, monsieur Roxburgh, je ne suis nullement dans (obligation de parler de mes projets avec vous. Ni avec la Cour, d’ailleurs.

- Naturellement, lança à brûle-pourpoint McAllister, incapable sans doute de tenir sa langue plus de cinq minutes.

Adam avait remarqué l’avocat assis à la droite de Roxburgh, un homme méthodique, au regard froid. Il paraissait jeune, malgré ses cheveux gris. McAllister semblait l’estimer. Il s’était penché à plusieurs reprises sur sa droite pour lui demander des explications. Il s’agissait sans doute de ce juriste abject surnommé maître la Mort. Cet homme supérieurement intelligent aimait conclure rapidement les affaires de condamnations à mort. Morris Peenry, de son vrai nom.

- Alors, dépêchez-vous de déposer vos appels, dit Slattery, qui se sentait frustré. Je n’ai pas (intention de travailler vingtquatre heures par jour lorsque ces choses en arrivent à la phase finale.

- Bien sûr, monsieur le juge, dit Adam avec une feinte compassion.

Slattery lui lança un regard furieux, puis revint aux papiers posés devant lui.

- Eh bien, messieurs, je vous suggère de rester près de votre téléphone dimanche soir et lundi matin. Je vous appellerai aussitôt que j’aurai pris une décision. La séance est levée.

 

IR se trouvait dans le hall lorsque quelqu’un l’interpella. C’était le gouverneur, flanqué de deux de ses larbins.

- Puis-je vous dire un mot? demanda McAllister en tendant le bras en direction d’Adam.

Les deux hommes se serrèrent la main.

- À quel sujet ?

- Ça ne prendra que cinq minutes, d’accord?

Adam jeta un coup d’oeil aux deux assistants du gouverneur qui attendaient à quelques mètres.

- En privé. Et à titre confidentiel, dit-il.

- Bien sûr, dit McAllister en faisant un signe de la main en direction d’une porte à deux battants.

Ils entrèrent dans une petite salle d’audience vide, aux lumières

éteintes. Le gouverneur était svelte, élégamment habillé, joli costume, cravate de soie, chemise en popeline. Il n’avait pas encore quarante ans et-vieillissait remarquablement bien.

- Comment va Sam? demanda-t-il en feignant un réel intérêt.

Adam toussota, détourna le regard et posa son attaché-case par terre.

- Oh, il va très bien. Je lui dirai que vous avez demandé de ses nouvelles. Il en sera ravi.

- J’ai entendu dire que sa santé n’était pas bonne.

- Sa santé? Vous essayez de le tuer. Comment pouvez-vous vous inquiéter de sa santé?

- C’est un bruit qui court.

- Il vous hait jusqu’au fond des tripes, d’accord? Sa santé est mauvaise, mais il peut encore tenir le coup pendant trois semaines.

- La haine n’est pas quelque chose de nouveau pour Sam.

- De quoi exactement souhaitez-vous me parler?

- Je voulais simplement vous saluer. Je suis sûr que nous nous rencontrerons sous peu.

- Écoutez-moi, monsieur le gouverneur, j’ai passé un accord avec mon client qui m’interdit formellement de vous parler. Je le répète, il vous hait. C’est à cause de vous qu’il est dans le quartier des condamnés à mort. Il rejette sur vous tout ce qui lui arrive. S’il savait que nous sommes ensemble maintenant, il ne voudrait plus de moi pour défenseur.

- Votre propre grand-père vous rejetterait?

- Oui. Si je lis demain dans le journal que nous nous sommes vus aujourd’hui, que nous avons parlé de Sam Cayhall, il me faudra reprendre la route de Chicago, ce qui probablement rendra l’exécution impossible parce que Sam n’aura pas d’avocat. On ne peut tuer quelqu’un qui n’a pas d’avocat.

- (,uni dit ça ?

- Je vous demande simplement d’être discret, d’accord?

- Vous avez ma parole. Mais si nous ne pouvons discuter, comment ferons-nous pour envisager une mesure de grâce?

- Je ne sais pas. Je n’en suis pas encore là.

Le visage de McAllister était toujours aussi avenant. Le sourire charmeur subsistait du moins en surface.

- Vous avez pensé à la possibilité d’une grâce, n’est-ce pas?

- Oui. Quand il ne reste plus que trois semaines, on pense bien sûr à une grâce. Chaque condamné à mort en rêve, monsieur le gouverneur, et c’est pourquoi vous ne pouvez en accorder aucune. Vous et moi savons que cela ne peut se faire.

- Je ne suis pas sûr qu’il mérite la mort.

Il lâcha cette phrase en regardant au loin, comme si son coeur pouvait changer sa décision, comme si les années l’avaient mûri, atténuant son envie forcenée de punir Sam. Adam se préparait à répondre lorsqu’il

 

se rendit compte de l’ampleur de ce qu’il venait d’entendre. Il garda les yeux fixés au sol pendant une minute, observant avec grande attention les mocassins à pompons du gouverneur. Ce dernier était plongé dans ses pensées.

- Je ne suis pas sûr non plus qu’il mérite la mort, dit Adam. - Que vous a-t-il raconté?

- A propos de quoi?

- A propos de l’attentat Kramer.

- Il affirme m’avoir tout dit.

- Mais vous avez des doutes?

- Oui.

- Moi aussi. J’ai toujours eu des doutes.

- Pourquoi?

- Pour un tas de raisons. Jeremiah Dogan était un fieffé menteur et il avait une peur épouvantable d’aller en prison. I.es agents du fisc le tenaient à la gorge.

- Donc il mentait?

- Je ne sais pas. Peut-être.

- Sur quoi?

- Avezvous demandé à Sam s’il avait un complice?

Adam garda le silence un instant pour peser la question.

- Franchement, je ne peux révéler nos conversations. C’est confidentiel.

- Je comprends. Il y a un tas de gens dans cet État qui souhaitent secrètement que Sam ne soit pas exécuté, dit McAllister en regardant Adam fixement.

- Seriez-vous l’un d’eux?

- Je ne sais pas. Mais où en sommesnous si Sam n’avait pas l’intention de tuer Marvin Kramer et ses enfants? Il est certain que Sam était présent. Mais où en sommesnous si c’était quelqu’un d’autre qui avait réellement l’intention de tuer?

- Alors Sam ne serait pas aussi coupable que nous le pensons. - Exactement. Il n’est certainement pas innocent, mais pas suffisamment coupable pour être exécuté. Sam me gêne, monsieur Hall. Puis-je vous appeler Adam?

- Je vous en prie.

- Sam n’a pas fait allusion à un complice ?

- Franchement, je ne peux parler de ça. Pas maintenant.

Le gouverneur sortit un main de sa poche et tendit à Adam une carte de visite.

- Deux numéros de téléphone. Celui de ma ligne directe au bureau et celui de mon domicile. Tous les appels sont confidentiels, je le jure. Je m’exhibe devant des caméras quelquefois, Adam, ça fait partie de mon métier, mais on peut aussi me faire confiance.

Adam prit la carte et regarda les numéros de téléphone écrits à la main.

. - Je ne pourrai me supporter si je refuse de pardonner à un homme qui ne mérite pas la mort, dit McAllister en se dirigeant vers la porte. Appelez-moi, mais ne tardez pas trop. Ça s’échauffe sérieusement. Je reçois vingt coups de téléphone par jour.

Il fit un petit clin d’oeil à Adam, lui montra encore une fois sa dentition étincelante et quitta la pièce.

Adam s’assit sur une chaise métallique appuyée contre le mur et regarda attentivement la carte. Il y avait un sceau officiel doré, en relief. Vingt coups de téléphone par jour. (n’est-ce que ça signifiait? Est-ce que les gens voulaient la mort de Sam ou sa grâce?

Beaucoup de gens dans cet État n’étaient pas pour l’exécution de Sam. Pesait-il déjà les votes qu’il pourrait y perdre contre ceux qu’il pourrait y gagner?