21

Adam jeta sa clef dans le seau rouge et le regarda monter six mètres plus haut. Après avoir franchi la première grille, qui s’ouvrit par saccades, il

gma la seconde et attendit. Packer apparut à une trentaine de mètres,

ag s’étirant et bâillant comme s’il sortait d’une petite sieste dans le QHHS.

Le deuxième portail se referma.

- Bonjour, dit Packer.

Il était presque deux heures, le moment le plus chaud de la journée. À la radio, ce matin, une speakerine avait annoncé avec une pointe d’ironie les premiers quarante degrés de l’année.

- Bonjour, chef, dit Adam comme s’ils étaient maintenant de vieux

 

amis.

 

Ils suivirent le sentier de briques en direction du parloir.

Les chaises, de ce côté du treillis métallique, étaient disposées dans le plus complet désordre. Deux étaient renversées comme si avocats et visiteurs s’étaient empoignés. Adam en tira une en direction du comptoir.

Il sortit la photocopie de la requête qu’il avait déposée ce matin àneuf heures devant la Cour suprême du Mississippi. Légalement, aucun appel ne pouvait être présenté devant l’instance fédérale à moins d’avoir été déjà rejeté par une Cour d’État. De l’avis d’Adam et de Garner Goodman, il s’agissait d’une démarche de pure forme.

Sain arriva comme d’habitude, les mains attachées derrière le dos, l’air buté, avec sa combinaison rouge déboutonnée jusqu’à la taille. La sueur lustrait la toison grise de sa poitrine. Comme un animal bien dressé, il tourna le dos à Packer qui lui enleva rapidement les menottes avant de quitter la pièce. Sain sortit immédiatement une cigarette et s’empressa de (allumer avant de s’asseoir.

- Re-bonjour, dit-il.

- J’ai présenté ça ce matin à neuf heures, dit Adam en passant la requête par (étroite fente du grillage. J’ai parlé à une employée. À son avis, la Cour va s’en occuper rapidement.

 

Sain prit les feuilles et regarda Adam.

- Tu peux en être sûr. Ils vont rejeter ça avec le plus grand plaisir.

Adam enleva sa veste et desserra sa cravate. La pièce lui paraissait humide et il était déjà trempé.

- Le nom de Wyn Lettner vous dit-il quelque chose?

Sain posa la requête sur une chaise et tira longuement sur sa ciga-

 

rette.

 

- Oui. Pourquoi?

- L’avezvous rencontré ?

Sain réfléchit un moment avant de répondre.

- Peut-être. Je n’en suis pas sûr. Je sais quelles étaient ses fonctions à l’époque. Pourquoi ?

- Je suis allé le voir pendant le week-end. I1 a pris sa retraite et s’occupe d’un ponton de pêche sur la White River. Nous avons pris le temps de parler.

- Sympathique. Et qu’en est-il sorti?

- Il continue de penser que vous n’étiez pas seul.

- T’a-t-il donné des noms?

- Non. Ils n’ont jamais eu de suspect, tout au moins c’est ce qu’il dit. Mais ils avaient un indicateur, un homme de Dogan, qui a affirmé àLettner que l’autre type était un inconnu qui ne faisait,pas partie de la bande habituelle. Le FBI pense qu’il venait d’un autre Etat. Enfin, qu’il était très jeune.

- Et tu crois ça ?

- Je ne sais que croire.

- Quelle différence, maintenant?

- Ça peut m’aider à sauver votre vie. Rien d’autre. Je suis désespéré, j’imagine.

- Et moi alors ?

- Je m’accroche à un fétu de paille, Sam. Je m’accroche pour essayer de boucher les trous.

- Ainsi, mon histoire aurait des lacunes?

- Je le pense. Lettner aussi a toujours été sceptique. Ils n’ont trouvé aucune trace d’explosifs lorsqu’ils ont fouillé votre maison. Et vous n’en avez pas utilisé dans le passé. De plus, à son avis, vous n’êtes pas le genre de type qui commence seul une campagne d’attentats à la bombe.

- Et tu crois tout ce que dit Lettner ?

- Oui. Parce que c’est logique.

- Que se passerait-il si je te disais qu’il

 

y a quelqu’un d’autre impliqué? Que se passerait-il si je te donnais son nom, son adresse, son numéro de téléphone, son groupe sanguin et son analyse d’urines?

- Je me démènerais comme un diable. Je présenterais des requêtes, des appels par wagons entiers. Je secouerais les médias, en vous faisant passer pour le bouc émissaire. Je ferais un maximum de tapage en espérant que quelqu’un le remarque, par exemple le juge d’une cour d’appel.

Sain hocha lentement la tête comme si tout cela était profondément ridicule et n’avait rien pour le surprendre.

- Ça ne marcherait pas, Adam, dit-il en détachant ses mots comme pour, lui faire la leçon. Il ne me reste que trois semaines et demie. Tu connais la loi. Il n’y a aucune possibilité de commencer à clamer partout que c’est monsieur X qui l’a fait quand monsieur X n’a jamais été mentionné avant.

- Je le sais. Mais je le ferai de toute façon.

- Ça ne marcherait pas. Arrête de vouloir trouver monsieur X.

- Qui est-ce ?

- Il n’existe pas.

- Mais si.

- Pourquoi en es-tu si sûr?

- Parce que je veux croire en votre innocence, Sam. C’est très important pour moi.

- Je t’ai déjà dit que j’étais innocent. J’ai posé la bombe, mais je n’avais nullement l’intention de tuer.

- Pourquoi avezvous posé la bombe? Pourquoi avezvous fait sauter la maison des Pinder et la synagogue, et les bureaux de l’agent immobilier ? Pourquoi vous attaquiez-vous à des gens innocents?

Sam se contenta de tirer sur sa cigarette et de regarder par terre.

- Pourquoi tant de haine, Sam? Pourquoi surgit-elle si facilement? Pourquoi vous a-t-on appris à haïr les Noirs, les juifs, les catholiques et tous ceux qui sont différents de vous? Vous êtes-vous jamais posé la question ?

- Non. Et je n’ai pas l’intention de le faire.

- Donc vous êtes fait comme ça, d’accord? C’est votre caractère, votre tempérament, comme votre taille et vos yeux bleus. C’est quelque chose que vous aviez à la naissance et qu’on ne peut pas transformer. Ça vous a été transmis par les gènes de votre père et de votre grand-père, ces fidèles du KKK, et c’est quelque chose que vous emporterez fièrement dans la tombe, c’est bien ça?

- C’était une manière de vivre. C’était la seule que je connaissais.

- Alors qu’est-il arrivé à Eddie, mon père? Pourquoi n’en a-t-il pas hérité lui aussi ?

Sam écrasa sa cigarette par terre et se pencha en avant en s’appuyant sur ses coudes. ll fronça les sourcils. Le visage d’Adam était juste de l’autre côté de la fente, mais Sam ne le regardait pas. Il fixait le bas de la séparation.

- Ainsi, nous y voilà. C’est le moment de parler d’Eddie.

Sa voix était bien plus douce, son débit plus lent.

- Qu’est-ce qui n’a pas marché avec lui?

- Tout ça n’a absolument rien à voir avec la petite soirée qu’on organise pour moi dans la chambre à gaz. Rien à faire avec les requêtes et les appels, les avocats et les juges, la procédure et les sursis. C’est une perte de temps.

- Ne soyez pas lâche, Sam. Dites-moi à quel moment vous vous êtes fourvoyé avec Eddie. Lui avezvous appris le mot ” négro “, à haïr

 

les petits enfants noirs, à brûler des croix, à fabriquer des bombes? L’avezvous emmené voir son premier lynchage? Que s’est-il passé avec lui, Sain? À quel moment les choses se sont gâtées?

- Eddie ne savait pas que j’appartenais au KKK avant d’être dans les grandes classes du lycée.

- Et pourquoi non? Vous n’en aviez certainement pas honte. C’était au contraire une grande source d’orgueil familial, n’est-ce pas?

- Ce n’était pas quelque chose dont nous parlions.

- Et pourquoi pas? Vous étiez la quatrième génération des Cayhall à appartenir au KKK, avec des ancêtres qui remontaient à la guerre de Sécession ou quelque chose dans ce goût-là. N’est-ce pas ce que vous m’avez dit ?

- Mais si.

- Alors pourquoi n’avezvous pas fait asseoir le petit Eddie pour lui montrer l’album de famille? Pourquoi ne lui avezvous pas raconté des histoires, le soir, pour l’endormir, sur l’héroïsme des Cayhall, comment ils rôdent courageusement la nuit le visage masqué pour brûler les masures des nègres? Vous savez, ces histoires d’anciens combattants. De père à fils.

- Je te répète que ce n’était pas quelque chose dont nous parlions.

- Bon. Mais quand il était plus grand, n’avezvous pas essayé de le recruter?

- Non. Il était différent.

- Vous voulez dire qu’il ne haïssait pas tout le monde?

Sam se cassa en deux à cause d’un accès de toux insurmontable, la toux sèche, profonde, opiniâtre des grands fumeurs. Il devint tout rouge, tandis qu’il essayait de reprendre son souffle. La toux augmenta encore et il cracha par terre. Il se leva, les mains sur les hanches, toussant de plus belle. Il se mit à marcher en traînant les pieds pour essayer d’arrêter la crise.

Finalement, la toux s’apaisa. Il se redressa, se racla la gorge, puis cracha de nouveau. La crise était passée. Il se rassit devant Adam et tira longuement sur sa cigarette comme si la toux n’avait rien à voir avec le tabac.

- Eddie était un enfant délicat, dit-il d’une voix rauque, ça lui venait de sa mère. Pas efféminé, non. En fait, il était aussi robuste que les autres gamins.

Un grand silence et une autre inhalation de nicotine.

- Pas très loin de chez nous, il y avait une famille de Nègres…

- Ne pourriez-vous les appeler des Noirs, Sam? Je vous l’ai déjà demandé.

- Pardonne-moi. Pas loin de chez nous, il y avait une famille d’Africains. Les Lincoln. Joe Lincoln, c’était son nom, a travaillé pour nous durant de longues années. Il avait une concubine et une douzaine d’enfants de cette femme. Un des garçons avait le même âge qu’Eddie, et les deux gamins étaient devenus inséparables. Ce n’était pas tellement

étrange à l’époque. On jouait avec les voisins, quels qu’ils fussent. Tu le crbiras ou pas, même moi j’ai eu des copains africains. Quand Eddie ctimmença à aller à l’école, il fut bouleversé. Il prenait un bus et son copain africain un autre. Le nom du copain était Quince, Quince Lincoln. Les deux garçons étaient impatients de revenir à la maison pour jouer dans la cour de la ferme. Eddie n’arrivait pas à comprendre pourquoi ils ne pouvaient pas aller ensemble à l’école. Pourquoi Quince ne pouvait passer la nuit chez nous, et pourquoi lui-même ne pouvait la passer chez les Lincoln. Il n’arrêtait pas de me poser des questions au sujet des Africains. Pourquoi étaient-ils si pauvres, pourquoi vivaient-ils dans des maisons délabrées, pourquoi n’avaient-ils pas de jolis vêtements et pourquoi avaient-ils tellement d’enfants? Il en souffrait réellement, ça le rendait différent. En grandissant il devenait même plus chaleureux avec les Africains. J’ai essayé de lui parler.

- Évidemment. Vous avez essayé de l’endurcir, n’est-ce pas ? De le mettre sur la bonne voie ?

- J’ai essayé de lui expliquer les choses.

- C’est-à-dire ?

- La nécessité de séparer les races. Il n’y a rien à redire à des écoles séparées mais équivalentes. Rien à redire aux lois interdisant le croisement des races. Rien à redire à ceux qui veulent garder les Africains àleur place.

- Où est leur place ?

- Là où on peut les surveiller. Laisse-les faire et vois ce qui arrive. Les crimes, la drogue, le sida, les enfants naturels, une désintégration générale du tissu moral de la société.

- Et pourquoi pas la prolifération nucléaire et les abeilles empoisonnées ?

- Je vois que tu m’as compris.

- Et qu’en est-il des droits fondamentaux, des idées libérales, telles que le droit de vote, le droit d’utiliser les toilettes publiques, le droit de manger dans un restaurant, de descendre dans un hôtel, de ne pas subir de discrimination pour se loger, pour trouver du travail, pour élever ses enfants?

- Tu parles comme Eddie.

- Parfait.

- Après son bac, il déblatérait de cette manière, proclamant que les Africains étaient très mal traités. Il est parti de la maison à dixhuit ans.

- Vous a-t-il manqué?

- Pas au début. On se disputait sans arrêt. Il savait que j’appartenais au KKK et il ne supportait plus de me voir. Du moins, c’est ce qu’il disait.

- Ainsi vous étiez plus attaché au KKK qu’à votre propre fils?

Sam fixa le sol. Adam gribouilla quelque chose sur son calepin. Le climatiseur hoqueta, s’arrêta, et parut vouloir en finir.

- C’était un gentil garçon, dit Sam tranquillement. On allait

 

pêcher ensemble souvent, c’étaient nos meilleurs moments. J’avais un vieux bateau et on passait des heures sur le lac à pêcher des brèmes, quelquefois des perches. Puis il a grandi et il ne m’aimait plus. 11 avait honte de moi et, bien sûr, ça me faisait mal. Il aurait voulu que je change, et j’attendais toujours qu’il voie clair comme tous les autres jeunes Blancs de son âge. Ça n’a pas été le cas. On a commencé à s’éloigner lorsqu’il est allé au lycée, puis les sales histoires de droits civiques ont démarré. Il n’y avait plus aucun espoir.

- A-t-il fait partie du mouvement?

- Non. Il n’était pas idiot. Il était sympathisant, mais il la, bouclait. Vous n’alliez pas en parler partout si vous étiez de la région. ll y avait assez de Juifs du Nord et de gauchistes pour faire bouger les choses. Ils n’avaient pas besoin de notre aide.

- Qu’a-t-il fait après avoir quitté la maison?

- Il s’est engagé dans l’armée. C’était un moyen facile de quitter la ville, de s’éloigner du Mississippi. ll est resté trois ans absent. À son retour, il était marié. Sa femme et lui se sont installés à Clanton, mais nous ne les voyions guère. Il parlait de temps en temps à sa mère, mais n’avait pas grand-chose à me dire. On était au début des années soixante et le mouvement des Africains prenait de l’ampleur. Il y avait beaucoup de réunions au KKK, beaucoup d’activités, en particulier dans le Sud. Eddie gardait ses distances. C’était quelqu’un de tranquille et il n’avait jamais été bavard.

- Et je suis né.

- Tu es né à peu près au moment où ces ouvriers, partisans des droits civiques, ont disparu. Eddie a eu le culot de me demander si j’étais mêlé à cette affaire.

- L’étiez-vous ?

- Foutre non. Je n’ai pas su qui avait fait le coup pendant presque

 

un an.

 

- C’étaient des types du KKK, n’est-ce pas ?

- C’étaient des hommes du KKK.

- Avezvous été heureux quand ces garçons ont été assassinés ?

- Mais, bon Dieu, qu’est-ce que ç’a à voir avec moi et la chambre à gaz en 1990?

- Est-ce qu’Eddie savait que vous participiez à des attentats ?

- Personne n’était au courant. Nous n’avions pas montré jusqu’alors une activité débordante. Comme je l’ai dit, tout ça se passait dans le Sud, autour de Meridian.

- Et vous brûliez d’envie de venir à la rescousse ?

- Il fallait les aider. Les flics du FBI s’étaient infiltrés partout. Il était difficile de faire confiance à qui que ce soit. Le mouvement antiségrégationniste faisait boule de neige. Il fallait réagir. Je n’en ai pas honte.

Adam sourit en secouant la tête.

- Eddie, lui, en avait honte, n’est-ce pas ?

— Eddie ignorait tout jusqu’à l’attentat Kramer. . - Pourquoi l’avoir mêlé à ça?

- Je ne l’y ai pas mêlé.

- Mais si. Vous avez demandé à votre femme de dire à Eddie de rouler jusqu’à Cleveland pour ramener votre voiture. C’était en faire votre complice.

- J’étais en prison, non? J’avais peur. Personne ne le saurait jamais. C’était sans danger.

- Peut-être qu’Eddie ne pensait pas la même chose.

- Je ne sais pas ce que pensait Eddie. Quand je suis sorti de prison, il avait disparu. Vous étiez tous partis. Je ne l’ai jamais revu jusqu’à l’enterrement de sa mère. Il est arrivé puis a filé sans dire un mot à personne.

Sam frotta les rides de son front avec sa main gauche, puis la passa dans ses cheveux gras. Son visage était triste. Adam, en regardant par la fente, s’aperçut qu’il avait les yeux humides.

- La dernière fois que j’ai vu Eddie, il grimpait dans sa voiture devant l’église après l’enterrement. Il était pressé. Quelque chose m’a dit que je ne le reverrais jamais. Il était là à cause de la mort de sa mère et je savais que ce serait sa dernière visite chez nous. Il n’y avait aucune autre raison pour lui de revenir. J’étais sur les marches de l’église, Lee à côté de moi, et nous l’avons regardé disparaître. J’étais en train d’enterrer ma femme et en même temps je voyais mon fils pour la dernière fois.

- Avezvous essayé de le retrouver?

- Non. Non, pas vraiment. Lee m’a dit qu’elle avait un numéro de téléphone, mais je n’avais pas envie de quémander. C’était évident qu’il ne voulait plus rien avoir à faire avec moi, aussi je l’ai laissé tranquille. J’ai souvent pensé à toi, et je me souviens d’avoir dit à ta grand-mère comme ce serait agréable de te voir. Mais je n’allais pas passer mon temps à retrouver vos traces.

- De toute façon, vous auriez eu du mal.

- C’est ce que j’entendais dire. Lee quelquefois téléphonait à Eddie et elle me rapportait leur conversation. Apparemment, vous parcouriez la Californie dans tous les sens.

- Je suis allé dans six écoles en douze ans.

- Mais pourquoi? Qu’est-ce qu’il faisait?

- Beaucoup de choses. Il perdait son emploi et nous déménagions parce qu’il ne pouvait payer le loyer. Ensuite, maman a trouvé du travail et nous avons déménagé encore une fois. Puis papa est devenu furieux contre mon école pour de vagues raisons, et il m’a retiré de l’établissement.

- Quel était son métier?

- Pendant un certain temps il a travaillé pour la poste, puis on l’a viré. Il a menacé de faire un procès et pendant très longtemps il a mené une harassante guérilla. Faute d’avoir trouvé un avocat pour se charger de son affaire, il submergeait son ancien service de récriminations. Il

 

disposait toujours d’une petite table de travail et d’une vieille machine àécrire. ll conservait des boîtes pleines de dossiers. C’était ses biens les plus précieux. Chaque fois que nous déménagions, il prenait grand soin de son petit bureau, comme il l’appelait. Je me souviens de ces innombrables nuits où, couché dans mon lit, j’essayais de dormir sans y parvenir à cause de cette fichue machine à écrire qui se mettait en route àn’importe quelle heure. Il haïssait le gouvernement fédéral.

- C’était bien mon fils.

- Mais pour des raisons totalement différentes. Une année, il a eu les polyvalents sur le dos. J’ai toujours trouvé ça bizarre parce qu’il n’avait pas gagné suffisamment d’argent pour payer ne serait-ce que trois dollars d’impôts. Aussi il leur a déclaré la guerre. Un interminable conflit. Il n’arrêtait pas d’adresser du courrier au gouverneur, au président, aux sénateurs, aux députés, à tous ceux qui avaient un bureau et un cabinet. Lorsqu’il recevait une réponse, il considérait qu’il avait obtenu une petite victoire. Il gardait toutes les lettres. Un jour, il s’est disputé avec un voisin à cause d’un chien qui s’était soulagé devant notre porte. Ils se sont insultés pardessus la haie. Ils allaient, si ça continuait, téléphoner à toutes sortes de gros bonnets. Papa s’est précipité dans la maison et en est ressorti quelques secondes plus tard pour reprendre la dispute. Il brandissait treize lettres du gouverneur de l’Etat de Californie. ll les comptait à haute voix en les agitant sous le nez du voisin, si bien que le malheureux a dû accepter sa défaite. Plus de chien levant la patte devant notre porte. Naturellement, chacune de ces lettres disait poliment à mon père d’aller se faire voir.

Sans qu’ils s’en rendent compte, ils souriaient tous les deux à la fin de ce petit récit.

- S’il ne pouvait garder un travail, comment avezvous réussi àsurvivre? demanda Sam.

- Je ne sais pas. Ma mère travaillait. Elle était pleine d’énergie, parfois elle avait deux emplois en même temps. Caissière dans une épicerie et vendeuse dans une pharmacie. À un moment donné, papa a été engagé pour placer des contrats d’assurance-vie. J’imagine qu’il se débrouillait assez bien parce que la situation s’est améliorée au fur et àmesure que j’ai grandi. Ça lui convenait, même s’il haïssait les compagnies d’assurances. Il en a poursuivi une en justice. Il a perdu. Bien entendu, il a tout rejeté sur son avocat: celui-ci a commis alors l’erreur d’envoyer à mon père une longue lettre. Papa est resté trois jours devant sa machine. Son chef-d’oeuvre achevé, il l’a montré fièrement à maman. Vingt et une pages qui mettaient en évidence les bourdes et les mensonges de l’avocat. Maman s’est contentée de hocher la tête. Mais Eddie s’est battu avec ce pauvre avocat pendant des années.

- Quelle sorte de père était-il?

- Je ne sais pas. C’est une question difficile, Sam.,

- Pourquoi?

- À cause de la façon dont il est moi-t. J’étais encore furieux contre

lui longtemps après sa mort. Je ne comprenais pas comment il avait pu décider de nous quitter, et penser que nous n’avions plus besoin de lui, qu’il était temps pour lui d’en finir. Même après avoir appris la vérité, j’ai été furieux contre lui parce qu’il m’avait menti pendant toutes ces années, parce qu’il avait changé mon nom et s’était enfui. C’était extrêmement perturbant pour un jeune garçon. Ça l’est toujours, d’ailleurs.

- Es-tu encore furieux ?

- Pas vraiment. J’ai tendance à me souvenir de ce qui était bien. Il est le seul père que j’aie jamais eu, aussi je ne vois pas comment je pourrais le juger. Il avait du mal à garder un travail, mais nous n’avons jamais eu faim et avons toujours eu un toit. Nos parents n’arrêtaient pas de parler de divorce, mais ça n’aboutissait jamais. Ma mère est partie plusieurs fois, et puis ç’a été son tour à lui. C’était traumatisant, mais Carmen et moi avions fini pour nous y habituer. Il avait aussi ses mauvais jours, ses moments difficiles, comme on les appelait. Il se retirait dans sa chambre, fermait la porte à clef et tirait les volets. Ma mère nous faisait venir, ma sueur et moi, et nous expliquait que notre père ne se sentait pas bien, et que nous devions être très sages. Ni télévision ni radio. Elle était d’un grand soutien pour lui lorsqu’il s’enfermait ainsi. Il restait dans sa chambre pendant des jours, puis brusquement en sortait comme si rien n’était arrivé. Nous avions appris à vivre avec les moments difficiles d’Eddie. Je jouais au base-bail avec lui dans la cour, et nous allions sur les manèges, dans les fêtes foraines. Il m’a emmené deux fois à Disneyland. Je suppose que c’était un brave homme, un bon père, qui était malheureusement affligé d’un caractère sombre et lunatique.

- Mais vous n’étiez pas réellement liés.

- Non, pas vraiment. Il m’aidait à faire mes devoirs, surtout en sciences, et il exigeait un bulletin parfait. Nous parlions du système solaire, de l’environnement, mais jamais des filles, des relations sexuelles et des voitures. Jamais non plus de notre famille. Il n’y avait pas de réelle intimité. Ce n’était pas quelqu’un de chaleureux.

Sain se frotta le coin des yeux.

- Parle-moi de sa mort, demanda-t-il.

- Comment ça, de sa mort?

- Comment est-ce arrivé?

Adam attendit un long moment avant de répondre. Il pouvait raconter le suicide de plusieurs manières. Il pouvait être cruel, méchant, d’une franchise brutale afin d’accabler le vieil homme. C’était quelque chose qu’il fallait faire, s’était-il répété bien souvent. Sam devait souffrir. Il fallait le frapper en plein visage en le rendant responsable du suicide d’Eddie, lui faire mal, le faire pleurer.

En même temps, Adam désirait passer rapidement là-dessus, atténuer les moments douloureux, puis parler d’autre chose. Ce vieux prisonnier, assis de l’autre côté du treillis, souffrait déjà suffisamment.

- C’était durant un de ses moments difficiles, dit Adam en regardant le erillaee. Il s’était cloîtré dans sa chambre pendant trois semaines,

 

ce qui constituait un record. Maman n’arrêtait pas de nous répéter qu’il allait beaucoup mieux, qu’il ne tarderait plus à réapparaître. Nous la croyions parce qu’il surgissait toujours à l’improviste. ll a choisi un jour où maman était au travail et Carmen chez des amis, un jour où il savait que je serais le premier à rentrer à la maison. Je l’ai trouvé allongé par terre dans ma chambre à coucher, tenant encore le pistolet. Un coup de feu dans la tempe droite. Il y avait un petit cercle de sang autour de sa tête. Je me suis assis sur le bord de mon lit.

- Quel âge avais-tu?

- Presque dixsept ans. Je terminais le lycée. Des notes excellentes. Je me suis rendu compte qu’il avait soigneusement disposé une demidouzaine de serviettes par terre avant de se coucher dessus. J’ai cherché son pouls, mais la main était déjà raide. Le coroner m’a dit qu’il était mort depuis trois heures. À côté de lui, un mot, tapé proprement sur une feuille blanche. Ça m’était destiné. Il disait qu’il m’aimait, qu’il était navré, qu’il me chargeait de m’occuper des femmes, un jour peut-être je comprendrais. Puis il m’indiquait un sac-poubelle en plastique également à terre. Je devais y entasser les serviettes souillées, remettre de l’ordre, appeler la police, ” Ne touche pas au pistolet, disait-il. Et dépêche-toi avant que les femmes ne rentrent à la maison. “

Adam toussota et regarda le plancher.

- J’ai fait exactement ce qu’il me demandait et j’ai attendu la police. Nous sommes restés seuls un quart d’heure, rien que nous deux. Il était là, étendu sur le plancher, et j’étais allongé sur mon lit sans le quitter des yeux. J’ai commencé à pleurer, à pleurer sans pouvoir me retenir, lui demandant pourquoi il en était arrivé là. C’était mon père, étendu dans son jean délavé, ses chaussettes sales et son sweat-shirt favori. Si on le regardait en dessous du cou, on pouvait penser qu’il dormait, mais il avait un trou dans la tête et du sang séché dans les cheveux. Je le haïssais d’être mort et, en même temps, j’avais pitié de lui. Je me souviens lui avoir demandé pourquoi il ne m’avait pas parlé avant d’agir ainsi. Je lui ai posé mille questions. Puis j’ai entendu des voix. Brusquement, la pièce s’est remplie de flics. Ils m’ont emmené dans la salle de séjour et mis une couverture sur les épaules. C’en était fait de mon père.

Sam était toujours appuyé sur ses coudes, mais il avait maintenant une main devant les yeux. Il y avait encore quelque chose qu’Adam tenait à lui dire.

- Après l’enterrement, Lee est restée avec nous un certain temps. Elle m’a parlé de vous et de la famille Cayhall. Elle a comblé certaines lacunes au sujet de mon père. Et j’ai commencé à être obsédé par vous et par l’attentat Kramer. Je me suis mis à lire des articles dans de vieux magazines et de vieux journaux. Il m’a fallu environ un an pour comprendre pourquoi Eddie s’était suicidé. Et pourquoi à ce moment précis. Il s’était caché dans sa chambre durant votre procès et il s’est tué lorsque vous avez été condamné.

Sam enleva sa main et fixa Adam, les yeux humides.

. - Ainsi tu rejettes sa mort sur moi, n’est-ce pas, Adam? C’est bien ça. ce que tu veux me dire?

- Non. Vous n’êtes pas totalement responsable.

- Quel degré de responsabilité alors? Quatre-vingts pour cent? Quatre-vingt-dix-neuf pour cent? Jusqu’à quel point est-ce de ma faute?

- Je ne sais pas, Sam. Pourquoi ne pas me le dire?

Sam s’essuya les yeux et éleva la voix.

- Et puis, merde, je veux que ce soit à cent pour cent. Je prends l’entière responsabilité de sa mort, d’accord? Est-ce là ce que tu veux?

- C’est à vous de voir.

- Ne prends pas tes grands airs! Ajoute simplement le nom de mon fils à la liste. C’est ce que tu veux, n’est-ce pas? Les jumeaux Kramer, leur père et Eddie. J’en ai donc tué quatre, d’accord? Y a-t-il encore quelqu’un que tu veux ajouter à la liste? Fais-le rapidement, mon garçon, la pendule tourne.

- Combien y en a-t-il encore ?

- De cadavres?

- Oui. De cadavres. J’ai entendu certaines rumeurs.

- Naturellement, tu les crois. Tu sembles très disposé à croire tout le mal qu’on dit de moi.

- Je n’ai pas dit que j’y croyais.

Sam sauta sur ses pieds et marcha rapidement vers (autre bout de

 

la pièce.

 

- Je suis fatigué de cette conversation! cria-t-il. Et j’en ai assez de toi! J’aurais presque envie d’être de nouveau harcelé par ces foutus avocats juifs.

- On peut arranger ça, lui lança Adam.

Sam revint lentement vers sa chaise.

- Je suis ici à m’angoisser à propos de mes fesses, à vingttrois jours de la chambre à gaz, et tout ce que tu veux, c’est parler des morts. Continue à jacasser comme ça, petit, et très bientôt tu pourras aussi me mettre sur la liste. Ce que je veux, c’est te voir agir!

- J’ai déposé une requête ce matin.

- Parfait! Maintenant, fous le camp, bon Dieu! Fous le camp, nom de Dieu, et arrête de m’emmerder!