Le poète de Carl Spitzweg

Un curieux vieux bonhomme, blotti sur sa paillasse au coin d’une chambre mansardée. Il a son bonnet de nuit, mais le haut de son corps est revêtu d’un costume de ville ; la veste a un coude déchiré. Le reste est engoncé dans une couverture. La tête enfoncée dans un gros oreiller, une plume d’oie glissée entre ses lèvres, il relit ce qu’il vient d’écrire, ses jambes relevées lui servant de lutrin. Sa main droite semble soupeser le rythme des phrases. Au-dessus de sa tête, un parapluie accroché au plafond protège sans doute d’un trou dans la charpente. Tout autour de lui, dans la pièce, des bouquins éparpillés, un encrier penché en équilibre instable, une botte esseulée qui traîne près du poêle. Un torchon sèche sur une ficelle tendue devant l’étroite fenêtre. Der arme Poet, de Carl Spitzweg. Le tableau est célèbre. Dans les manuels scolaires, il illustre parfois le poème de Saint-Amant Le Paresseux. Paresseux ? Il est en plein travail ! Der arme Poet. Le pauvre poète. Ou plutôt le poète pauvre. On sent les coulis d’air glacé qui doivent passer dans la pièce, on croit apercevoir une souris.

Le poète pauvre ? On n’est jamais autant au sec que lorsqu’une fuite du toit menace, jamais autant au chaud que lorsqu’il faut se blottir tout habillé sous les couvertures. On n’est jamais aussi satisfait que lorsqu’on vient de saisir la formule qui dépasse un peu ce qu’on attendait d’un sujet. La position de la main est d’une pure volupté. Le vieux poète a l’index recourbé jusqu’à l’extrémité du pouce, et ce petit carré-cercle enserre avec d’infinies précautions la cadence des mots. Le monde entier peut s’écrouler, rien n’existe plus que cet accord entre le corps d’un vieux bonhomme et son pouvoir si curieusement neuf de dire le monde un peu plus vrai, de trouver les notes qui l’étonnent.

C’est encore meilleur si tout le reste n’est que trivialité, promiscuité devinée de voisins qui s’engueulent, de piaillements, de gloussements, d’écoulements équivoques. Au mur lézardé pend une redingote fatiguée. Tout à l’heure, le vieux poète se lèvera, l’enfilera, descendra faire un tour en ville quand s’allument les becs de gaz. Chaque lampe allumée dans les cafés, les maisons, sera comme une fête dans la nuit d’hiver. Il se répétera les phrases dévoilées qui donnent envie de marcher vite, ou bien de s’arrêter, les mains croisées dans le dos, sourire satisfait aux lèvres. La vie est jeune de ces quelques mots trouvés.

Dickens, barbe à papa
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