La lecture et l’anorexie
La Chartreuse de Parme, Le Vicomte de Bragelonne, Monsieur de Camors, le Vicaire de Wakefield, La Chronique de Charles IX, La Terre, Lorenzaccio, Les Misérables... Voici quelques-uns des aliments dont se nourrit Juliette, la « sœur aux longs cheveux » de Colette. C’est un texte étrange qu’a écrit là l’auteur de La Maison de Claudine. Comme si, parmi les sources vives de l’enfance, la fraîcheur de l’aube donnée en récompense, la sensualité des sources, des glycines, de l’abricot mûri sur espaliers, il fallait qu’il y eût aussi un lieu clos, une prison de fièvre. La chambre de Juliette.
« J’avais douze ans, le langage et la manière d’un garçon intelligent, un peu bourru, mais la dégaine n’était pas garçonnière, à cause d’un corps déjà façonné fémininement, et surtout de deux longues tresses. » Ainsi se définit Colette sur le seuil de cette chambre à la fois familière et lointaine. Cette phrase n’est pas sans équivoque. L’auteur y revendique d’emblée virilité et féminité mêlées. À l’âge où il faut choisir, elle aime trop la vie pour séparer. Si le début de la phrase marque sa singularité de sauvageonne, la fin, par chevelure longue interposée, fait de Juliette un double.
Qu’est-ce que Juliette ? Une enveloppe terrestre féminine qui se consume dans les livres, jusqu’à la folie. Elle ne dort plus, ne mange plus, laisse refroidir indéfiniment la tasse de chocolat que Sido lui a préparée. À la fin, elle passe de l’autre côté du miroir, confond ses proches avec ses auteurs préférés qui viennent lui rendre visite dans son délire. Comment ne pas penser que la jeune Sidonie Gabrielle Colette a dû être horrifiée autant qu’attirée par cette chambre absolue de lecture où Juliette s’est enfermée ? On dévore les livres, ou bien les livres vous dévorent. C’est une drogue effrayante et douce, un séduisant voyage. Colette l’a connu de trop près pour ne pas se sentir tentée. Une autre force en elle a donné sa réponse. On peut aussi manger la vie. Alors plus tard, peut-être, on en fera des livres.