Mousseux tiède
— Quel est votre champagne préféré ?
On m’a posé la question. Elle m’a troublé comme si je flottais tout à coup dans une réalité bizarre où le journaliste se trompait d’interviewé. Ai-je la tête de quelqu’un qui a un champagne préféré ? J’ai dû sourire, écarter le sujet. Puis le temps a passé. Des mois après je trouve la réponse. Oui, j’ai un champagne préféré... Enfin, champagne...
C’est dans le train qui vient de quitter Rome, vers huit heures du soir, au mois d’avril. D’une semaine de séjour, je garde surtout l’odeur, la couleur des glycines sur les palais orangés, le vert profond des cyprès, des palmiers, cette impression de sud entre deux averses, deux Pakistanais qui brandissent une poignée de parapluies. La nuit va tomber bientôt. Le train longe la mer si lentement. Un employé s’arrête à chaque cabine, on l’entend frapper aux portes fermées, saluer avec une politesse mécanique. Contrôle des billets ? Non. Sur un petit plateau il a posé des verres en plastique et propose un peu d’asti spumante. L’asti n’est pas très frais ni parfumé, on se demande s’il ne s’agit pas d’un vulgaire mousseux. Le gobelet au quart rempli craque sous les doigts. Mais peu importe. Assis près de la fenêtre sur la banquette étroite, je regarde la mer s’éteindre dans la nuit. Près de moi, ceux que j’aime. Dans trois chiches gorgées défilent une terrasse du Trastevere, le silence du cimetière anglais, un coin près d’une vasque où je me suis assis longtemps, au Jardin botanique. C’est mon champagne préféré.