Il voyagea
Le gueuloir de Flaubert n’était pas inutile. Longtemps, il accoucha de Megaras, de faubourgs de Carthage, de lascives esclaves nubiles, de lascifs esclaves nubiens. Un peu de remplissage rococo, juste pour l’oreille. On lui pardonne, car il sut faire résonner la mélancolique langueur du bovarysme commençant : « Elle songeait quelquefois que c’étaient là pourtant les plus beaux jours de sa vie... »
Mais la musique parfaite, la note bleue, elle est dans ces deux mots : « Il voyagea. » La première phrase de l’avant-dernier chapitre de L’Éducation sentimentale. Elle ne nécessite pas a priori d’autre talent que celui de connaître la conjugaison des verbes du premier groupe au passé simple. On pourrait l’attribuer à Pierre Dumourflard ou à Constantin Machonnet. Mais voilà. Elle vient après quatre cents pages de L’Éducation sentimentale, tant et tant de mouvements mélodiques et balancés, l’énergie surhumaine qu’il faut pour construire un vrai grand roman singulier, un peu comme d’aucuns peuvent dire à propos de leur maison : « C’est moi qui ai tout fait. » Ils rajoutent parfois un épi de faîtage. Mais la phrase de Flaubert est bien plus que ça. Il voyagea. Il connut la mélancolie des paquebots... On n’a pas besoin de découvrir la suite : on la sait déjà. On sent physiquement la jubilation que Gustave prit à commencer son chapitre ainsi. Des combles à la charpente, tout est tellement en place qu’il s’ennuie un peu. Alors il sent venir la récompense. Tous ces mots ajustés, imbriqués, comprimés. Et puis soudain, mine de rien, comme un grand souffle d’air et de mélancolie, quatre syllabes disent l’essentiel. C’est la routine et la folie bornées du besogneux qui inventent l’artiste. Au dernier moment, le petit-bourgeois jette la veste par-dessus l’épaule. La chronologie mesurée, soupesée, le décor quadrillé par la binette implacable du jardinier se laissent aller au savoureux désordre de la friche. L’espace et le temps ne regrettent rien. Seuls les prisonniers connaissent un jour l’ivresse de la liberté. En quelques phrases, ils vont se refaire une adolescence avec des paquebots, des réveils sous la tente. Quatre cents pages pour gagner : il voyagea.