Nouveau Sempé
On a déjà lu la légende en feuilletant le livre dans la librairie, juste après la découverte : « Tiens, un nouveau Sempé ! » On ne feuillette pas un nouveau Sempé comme un autre bouquin. On sent qu’un sourire monte aux lèvres, non seulement parce que c’est drôle mais surtout parce qu’on se sent bien, tout de suite, et il y a comme un nuage familier qui s’installe. On abandonne la foule autour de soi, tous ces gens qui nous bousculent et nous énervent, surtout ceux qui s’en prennent à la pile des albums de Sempé, tous ces gens insupportables qui nous ressemblent beaucoup trop. On les sent glisser loin, tout à coup, on les oublie pour une autre foule, la foule de Sempé. Dans cette foule-là, tous les snobismes, toutes les contradictions, toutes les vanités, tous les ressentiments ne sont pas montrés du doigt, étiquetés : ils sont dans la mélancolie. Les épaules tombantes, les héros de Sempé laissent glisser le poids des jours sur eux, si peu différents dans la seule chose qui les fasse exister : leur différence. C’est peut-être à cause de la rumeur aussi : dans tous les dessins de la ville, chez Sempé, la rumeur est presque palpable, mais elle est devenue du silence.
Debout, on lit trois ou quatre légendes, pas plus. Celle du type qui dit : « Si je mourais, est-ce que ma famille, mon entourage auraient besoin d’un suivi psychologique ? » est très drôle, terrible. On ne veut pas en savoir davantage. Il faut glisser l’album sous son bras et le reprendre le soir, beaucoup plus tard, dans un vieux fauteuil, vraiment tout seul. Donc, arrivé à la page 10, on connaît déjà la légende, et pendant un moment on ne la relit pas. C’est bon de se dire que le dessin n’a pas été fait pour ça, pour une idée. C’est incroyablement Paris ce restau de midi, le gars qui allume son cigare les yeux baissés, comme s’il était dans la routine, alors qu’on sent bien qu’il entre dans la jubilation ; celui qui se laisse enfiler son manteau, la cigarette au bec, et le geste de la serveuse serait d’une obséquiosité gênante si l’on n’imaginait pas une ou deux phrases rituelles entre eux ; la scène trop écrite à l’avance du garçon qui fait goûter le vin, moitié débonnaire et moitié déférent. C’est exactement ça, l’équilibre entre les comportements humains et le poids des meubles et des objets, mine de rien : la petite frise en haut de la banquette, les fromages sur la desserte, le sel et la moutarde, les saluts en passant. Et puis la veste et la cravate noires qui désignent le faux héros, celui qui parle de sa mort, alors c’est ridicule, car tout le monde y pense en gris léger, en lisant le journal, en goûtant le bordeaux, en fumant le cigare.