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Un matin, l’autocar de l’école s’est rangé contre le trottoir, et tandis que sa mère d’adoption du moment restait à le saluer de la main, le stupide petit garçon est monté. Il était le seul passager, et le bus est passé comme une flèche devant l’école à cent à l’heure. Le chauffeur du bus était la Man-man.

C’était la dernière fois qu’elle venait le réclamer.

Assise derrière l’énorme volant et relevant les yeux vers le fils dans le rétroviseur, elle a dit : « Tu serais sidéré de voir combien il est facile de louer un de ces engins. »

Elle s’est engagée sur une rampe d’accès à l’autoroute et elle a dit : « Ça nous donne six bonnes heures d’avance avant que la compagnie d’autocars signale qu’on lui a volé sa charrette. »

Le bus a roulé sur l’autoroute, et la ville se déroulait à l’extérieur, et quand il n’y eut plus une maison toutes les secondes, la Man-man lui a dit de venir s’asseoir à côté d’elle. Elle a sorti un journal intime rouge d’un sac fourre-tout pour en dégager une carte, toute repliée.

D’une main, la Man-man déplia la carte en la secouant sur le volant, et de l’autre main elle baissa sa vitre. Elle manœuvrait le volant à l’aide des genoux. Et ses yeux, rien que ses yeux, allaient et venaient entre la route et la carte.

Puis elle chiffonna la carte et l’enfourna par la fenêtre ouverte.

Et tout ce temps, le stupide garçon était là, assis, sans rien faire. Elle dit de prendre le journal rouge.

Comme le petit garçon essayait de le lui donner, elle dit : « Non. Ouvre-le à la page suivante. »

Elle lui dit de se trouver un stylo dans la boîte à gants et vite, parce qu’on approchait d’une rivière.

La route coupait à travers tout, toutes les maisons, toutes les fermes, tous les arbres, et l’instant d’après ils étaient sur un pont franchissant une rivière qui s’éloignait jusqu’à l’infini des deux côtés du bus.

« Vite, a dit la Man-man. Dessine la rivière. »

Comme s’il venait de la découvrir, la rivière, comme s’il venait de découvrir le monde entier, elle dit de dessiner une nouvelle carte, une carte du monde rien que pour lui tout seul. Son propre monde très personnel.

« Je ne veux pas que tu acceptes le monde tel qu’il est donné », a-t-elle dit.

Elle dit : « Je veux que tu l’inventes. Je veux que tu aies ce talent. Celui de créer ta propre réalité. Ton propre ensemble de lois. Voilà ce que je veux essayer de t’enseigner. »

Le garçon avait maintenant un stylo à la main, et elle dit de dessiner la rivière dans le livre. Dessiner la rivière, et dessiner les montagnes droit devant. Et leur donner un nom, a-t-elle dit. Pas avec les mots qu’il connaissait déjà, mais inventer de nouveaux mots qui ne signifiaient pas déjà tout un tas d’autres choses.

De créer ses propres symboles.

Le petit garçon a réfléchi, le stylo dans la bouche et le livre ouvert sur les genoux, et après un petit moment il a tout dessiné.

Et le plus stupide, c’est que le petit garçon a oublié tout ça. Il a fallu attendre des années plus tard que la police retrouve cette carte. Et que lui se souvienne d’avoir fait ça. Qu’il était capable de faire ça. Ce pouvoir-là, il l’avait.

Et la Man-man a regardé sa carte dans le rétroviseur et a dit : « Parfait. »

Elle a consulté sa montre, et son pied a écrasé le champignon, et ils sont allés plus vite, et elle a dit : « Et maintenant écris-le dans le livre. Dessine la rivière sur notre nouvelle carte. Et prépare-toi, parce qu’il y a des tas d’autres trucs en attente de nom qui vont apparaître bientôt. »

Elle a dit : « Parce que la seule frontière qui reste, c’est le monde des intangibles, les idées, les histoires, la musique, l’art. »

Elle a dit : « Parce que rien n’est aussi parfait que ce que tu peux en imaginer. »

Elle a dit : « Parce que je ne serai pas toujours là pour t’asticoter. »

Mais en vérité le gamin ne voulait pas être responsable de lui-même, de son monde à lui. En vérité le petit merdeux stupide avait déjà le projet de faire une scène dans le prochain restaurant, afin de faire arrêter la Man-man, qu’elle sorte de son existence une bonne fois pour toutes. Parce qu’il était fatigué de l’aventure, et qu’il croyait que sa précieuse petite vie stupide et ennuyeuse allait se poursuivre sans fin, à tout jamais.

Il était déjà en train de choisir entre sécurité, sûreté, satisfaction, et elle.

Conduisant le bus avec ses genoux, la Man-man a tendu la main et lui a serré l’épaule en disant : « Qu’est-ce qui te ferait plaisir pour déjeuner ? »

Et comme si ce n’était là qu’une réponse innocente, le petit garçon a dit : « Des hot dogs au pain de maïs. »

 

Choke
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