38

Pour fabriquer une bougie auriculaire, on prend un morceau de papier normal que l’on roule en un mince tube. Il n’y a là aucune sorte de miracle. Il faut bien commencer par les trucs qu’on connaît déjà.

Et encore ce ne sont que des restes flottants et des séquelles brumeuses de la fac de médecine, quelque chose que j’enseigne maintenant aux gamins en sortie scolaire à Dunsboro la Coloniale.

Peut-être bien qu’il faut faire son chemin petit à petit et progresser ainsi jusqu’aux vrais miracles garantis bon teint.

Denny vient me voir après avoir passé sa journée à empiler des pierres dehors sous la pluie, et il me dit qu’il a un méchant bouchon de cérumen au point qu’il n’entend plus rien. Il s’assied sur une chaise dans la cuisine de ma maman, en présence de Beth debout près de la porte du fond, légèrement à l’oblique, le postérieur en appui contre le rebord du plan de travail. Denny s’assied, la chaise tirée latéralement par rapport à la table de cuisine, un bras posé sur ladite table.

Et je lui dis de ne pas bouger.

Roulant le papier en un mince tube, je dis : « Juste une supposition, je dis, supposons que Jésus-Christ ait dû s’entraîner à être le Fils de Dieu pour réussir dans sa fonction. »

Je dis à Beth d’éteindre les lumières de la cuisine et je tortille une des extrémités du mince tube en papier dans l’étroit conduit sombre de l’oreille de Denny. Ses cheveux ont un peu repoussé, mais le risque d’incendie ci-présent est moindre que chez la plupart des individus. Pas trop profond, je tortille le tube au creux de son oreille juste assez loin pour qu’il reste en place quand je le lâche.

Pour me concentrer, j’essaie de ne pas penser à l’oreille de Paige Marshall.

« Et si Jésus avait passé tout son temps à grandir en faisant tout de travers, je dis, avant de réussir un seul miracle dans les règles ? »

Denny est assis dans le fauteuil, dans le noir, avec le tube de papier blanc qui lui ressort de l’oreille.

« Comment se fait-il que nous n’ayons aucun compte rendu des premiers échecs des tentatives de Jésus, dis-je, ou de la manière dont il n’a pas réellement sorti de son escarcelle ses bons gros miracles avant trente ans passés ? »

Beth repousse l’entre-deux de son jean collant vers moi, et je me sers de sa fermeture Éclair pour y frotter une allumette de ménage et transporter ma petite flamme de l’autre côté de la pièce jusqu’à la tête de Denny. Me servant de l’allumette, j’enflamme l’extrémité du tube en papier.

Parce que j’ai gratté l’allumette, toute la pièce sent le soufre.

La fumée se déroule en volutes de l’extrémité enflammée du tube, et Denny dit :

« Tu ne vas pas laisser ce truc me faire du mal, hein, dis ? »

La flamme avance doucement, de plus en plus près de sa tête. L’extrémité consumée du tube se déroule et s’entrouvre avant de partir en morceaux. Papier noirci en bordure duquel s’insinuent les petits vers d’étincelles orangées, ces petits débris de papier brûlant dérivent vers le plafond. Quelques débris de papier noirci se roulent sur eux-mêmes et tombent.

C’est vraiment ainsi qu’on l’appelle, ce truc. Une bougie auriculaire.

Et je dis : « Et si Jésus avait simplement débuté en faisant des trucs gentils pour ses compatriotes, tu vois, comme aider les dames âgées à traverser la rue ou prévenir les gens quand ils avaient laissé leurs phares allumés ? »

Je dis : « Bon, d’accord, pas exactement ça, mais tu saisis l’idée. »

Surveillant le feu qui rapproche de plus en plus ses bouclettes de l’oreille de Denny, je dis : « Et si Jésus avait passé des années à s’entraîner pour arriver à son gros truc des poissons et des pains ? Je veux dire, son machin avec Lazare, c’est aussi quelque chose à quoi il a dû s’entraîner, patiemment, petit à petit, non ? »

Et Denny se vrille les yeux de côté pour tenter de voir à quelle distance sont les flammes, et il dit : « Beth, est-ce que c’est sur le point de me brûler ? »

Et Beth me regarde et dit : « Victor ? »

Et moi : « Tout va bien. »

S’appuyant encore plus fermement contre le plan de travail de la cuisine, Beth se vrille le visage pour ne pas voir et dit : « Ça ressemble à une sorte de torture un peu zarbi.

— Peut-être, je dis, peut-être bien que même Jésus ne croyait pas en lui-même au départ. »

Et je me penche vers le visage de Denny, et d’une seule bouffée d’air je souffle la flamme. Une main en coupe sous le menton de Denny, pour le maintenir immobile, je fais glisser le restant du tube de son oreille. Quand je le lui montre, le papier est gluant et sombre de tout le cérumen que le feu a aspiré comme une mèche.

Beth rallume les lumières de la cuisine.

Denny montre à Beth le petit tube consumé, Beth le renifle, et dit : « Ça pue. »

Je dis : « Les miracles, c’est peut-être comme un talent qu’on a, faut toujours commencer petit, par des choses faciles. »

Denny cache son oreille propre d’une main, puis il la découvre. Il la couvre et la découvre, et dit : « C’est incontestablement meilleur.

— Je ne veux pas dire que Jésus faisait des tours de cartes, je dis, mais juste ne pas faire de mal aux gens, ce serait un bon départ. »

Beth s’approche, retenant d’une main ses cheveux bien en arrière pour pouvoir se plier et regarder au creux de l’oreille de Denny. Elle plisse les paupières et déplace la tête en positions variées afin de voir sous divers angles.

Roulant une autre feuille de papier en mince tube, je dis : « Tu es passé à la télé, l’autre jour, je me suis laissé dire.

— Je suis désolé. »

Tortillant simplement le papier de plus en plus serré entre mes mains, je dis : « Tout ça, c’était ma faute. »

Beth se redresse et me regarde. Elle secoue ses cheveux pour les remettre en place. Denny fourre un doigt dans son oreille propre et farfouille à l’intérieur, puis il renifle son doigt.

Et moi, simplement avec mon tube de papier, je dis : « Dorénavant, je veux essayer d’être meilleur. »

M’étrangler dans les restaurants, rouler les gens dans la farine, ce genre de conneries-là, je ne vais plus les faire. Couchailler de droite et de gauche, du sexe pour le sexe, ce genre de merdes.

Je dis : « J’ai appelé la municipalité, et je me suis plaint de toi. J’ai appelé des stations de télé et je leur ai raconté des tas de trucs. »

Mon estomac me fait mal, mais est-ce la culpabilité, ou une accumulation de selles compactées, je suis incapable de le dire.

D’un côté comme de l’autre, je suis tellement plein de merde. Un connard.

L’espace d’une seconde, il m’est plus facile de regarder la fenêtre sombre au-dessus de l’évier de la cuisine, avec la nuit au-dehors. Réfléchi dans la fenêtre, il y a moi, aussi déglingué et aussi maigre que ma maman. Le nouveau saint Moi, plein de son bon droit, et peut-être divin. Il y a Beth qui me regarde les bras croisés. Il y a Denny assis à côté de la table de cuisine, en train de farfouiller du doigt dans son oreille sale. Ensuite il inspecte le dessous de l’ongle.

« Ce à quoi je veux en venir, je dis, c’est que je voulais juste que tu aies besoin de mon aide. Je voulais que tu sois obligé de me la demander. »

Beth et Denny me regardent, cette fois pour de vrai, et je nous regarde, tous les trois, en reflets dans la fenêtre.

« Ouais, bien sûr, dit Denny. J’ai besoin de ton aide. »

À Beth, il dit : « Qu’est-ce que c’est que cette histoire, nous deux à la télé ? »

Et Beth hausse les épaules et dit : « C’était mardi, je crois. »

Elle dit : « Non, attends, ou est-ce que c’était aujourd’hui ? » Et je dis : « Et donc tu as besoin de moi ? » Et Denny, toujours assis dans son fauteuil, hoche la tête à l’adresse du tube en papier que j’ai préparé. Il lève son oreille sale vers moi et dit : « Coco, refais-le-moi. Ça baigne. Nettoie-moi l’autre oreille. »

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