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Sans assurance ni même permis de conduire, j’appelle un taxi pour qu’il vienne démarrer la vieille voiture de maman en branchant deux câbles entre les deux batteries. À la radio, ils sont en train de détailler tous les endroits où on peut trouver des bouchons, un accident entre deux voitures sur la voie de contournement, un semi-remorque qui a calé sur l’autoroute de l’aéroport. Une fois que j’ai fait le plein d’essence, je me trouve un petit accident et je prends la queue. Rien que pour m’offrir la sensation d’être partie prenante de quelque chose.

Immobilisé que je suis en pleine circulation, mon cœur bat à un rythme régulier. Je ne suis pas seul. Pris au piège, là, je pourrais parfaitement être un individu normal qui rentre chez lui retrouver une épouse, des enfants, une maison. Je pourrais prétendre que ma vie ne se réduit pas simplement à l’attente du prochain désastre. Prétendre que je savais comment fonctionner. De la même manière que les autres gamins jouent « au papa et à la maman », je pourrais jouer au banlieusard.

Après le boulot, je vais rendre visite à Denny sur son terrain vide de constructions, là où il a déposé ses pierres, le vieux terrain des immeubles « Ville comme à la campagne » de Menningtown, là où il est en train de monter ses rangées au mortier, l’une après l’autre, jusqu’à ce qu’il ait déjà un mur, et je dis : « Hé ! »

Et Denny dit : « Coco. »

Denny dit : « Comment va ta maman ? »

Et je dis que je m’en fiche.

Denny étale à la truelle une couche de boue grise et grossière sur la dernière rangée de pierres. De la pointe de sa truelle, il patouille son mortier jusqu’à l’égaliser uniformément. À l’aide d’un bâtonnet, il lisse les joints entre les pierres qu’il a déjà posées.

Sous un pommier, une fille est assise, assez proche pour qu’on puisse voir qu’il s’agit de Cherry Daiquiri de la boîte de strip. Une couverture est étalée sous elle, et d’un sac à épicerie en papier marron elle tire des cartons blancs contenant des repas à emporter, qu’elle ouvre l’un après l’autre.

Denny commence à poser un nouveau lit de pierres dans le mortier frais.

Je dis : « Qu’est-ce que tu es en train de construire ? »

Denny hausse les épaules. Il vrille une pierre brune carrée au creux du mortier pour la mettre en place. À l’aide de la truelle, il dégage le mortier entre deux pierres. Occupé à assembler sa génération tout entière de bébés pour en faire une chose énorme.

Est-ce qu’il ne faut pas d’abord qu’il la bâtisse sur le papier ? Je dis : tu n’as pas besoin de plan ? Il y a des permis à obtenir et des inspections obligatoires à respecter. Il faut que tu paies des taxes. Il y a des codes de construction que tu dois connaître.

Et Denny dit : « Comment ça se fait ? »

Il fait rouler des pierres du bout du pied, puis il trouve celle qui convient le mieux et l’installe à sa juste place. Tu n’as pas besoin de permis pour peindre une toile, dit-il. Tu n’as pas besoin de faire enregistrer un plan pour écrire un livre. Il y a des livres qui font plus de dégâts que Denny ne pourrait jamais en faire. Tu n’as pas besoin de faire inspecter tes poèmes. Il existe une chose qu’on appelle la liberté d’expression.

Denny dit : « Tu n’as pas besoin de permis pour avoir un bébé. Alors pourquoi as-tu besoin d’une permission pour construire une maison ? »

Et je dis : « Et que se passe-t-il si tu construis une maison laide et dangereuse ? »

Et Denny dit : « Et si tu élèves un gamin dangereux et complètement con ? »

Je lève le poing entre nous deux et je dis : « Vaudrait mieux que tu ne parles pas de moi, là, Coco. »

Denny tourne le regard vers Cherry Daiquiri assise dans l’herbe et dit : « Elle s’appelle Beth.

— Ne crois pas un instant que la municipalité va avaler ta logique Premier Amendement », je dis.

Et je dis : « Elle n’est pas vraiment aussi attirante que tu le penses. »

Du bas de sa chemise, Denny essuie la sueur de son visage. On peut voir ses abdos pareils à une cuirasse ondulée, et il dit : « Il faut que tu la voies. »

Mais d’ici, je la vois très bien.

« Ta maman, je veux dire », dit-il.

Elle ne me connaît plus. Je ne lui manquerai pas.

« Pas pour elle, dit Denny. Il faut que tu mènes tout ça à son terme, pour toi. »

Denny, ses bras miroitent d’ombres quand ses muscles se contractent. Denny, maintenant, ses bras distendent les manches de son tee-shirt aigre. Ses bras maigrelets paraissent bien gros en circonférence. Ses épaules pincées s’étalent bien larges. À chaque rangée, il lui faut devenir plus fort. Denny dit : « Tu veux rester pour manger chinois ? » Il dit : « T’as l’air un peu nase. »

Je demande : est-ce qu’il vit avec cette nana nommée Beth maintenant ?

Je lui demande s’il l’a mise enceinte ou quoi.

Et Denny, transbahutant une grosse pierre grise à deux mains contre sa taille, hausse les épaules. Il y a un mois de ça, c’était le genre de pierre qu’on pouvait à peine soulever à nous deux.

Au cas où il en aurait besoin, je lui dis que j’ai fait démarrer la vieille voiture de ma maman.

« Va voir comment se porte ta mère, dit Denny. Ensuite reviens me donner un coup de main. »

Tout le monde à Dunsboro la Coloniale lui donne le bonjour, lui dis-je.

Et Denny dit : « Pas la peine de me mentir, Coco. C’est pas moi qui ai besoin qu’on lui remonte le moral. »

 

 

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