2. Le pays sous les eaux
Il arrive aussi que l’Autre Monde soit situé dans un endroit caché aux yeux des humains, quelque part sous la mer ou sous un lac, comme c’est le cas, dans les romans de la Table Ronde, à propos du merveilleux palais de la fée Viviane, la Dame du Lac, où est élevé le futur chevalier Lancelot. Cela s’explique facilement puisque, selon la tradition comme selon les découvertes scientifiques les plus récentes, les « eaux primordiales » sont à l’origine de toute vie. Ce motif est assez répandu dans les récits des Ossètes restitués par Georges Dumézil et concernant le clan des Nartes, en particulier pour ce qui est du héros Batraz, l’équivalent de l’Irlandais Cûchulainn et du « courtois » Lancelot du Lac, qui, après sa naissance, continue sa maturation au sein de la mer. Il y a sans doute ici une référence au liquide amniotique au milieu duquel est enfermé l’embryon humain, mais le détail « biologique » devient véritablement métaphysique.
Cependant, en dehors de ce cas limite, il faut constater que l’intrusion des héros dans l’Autre Monde s’effectue souvent par une plongée, volontaire ou accidentelle, qui leur permet de se retrouver dans des pays merveilleux, insoupçonnables aux regards, comme si l’Île des Fées, qui est devenue l’Avalon où règne la fée Morgane, veillant sur la dormition du roi Arthur, avait brusquement sombré dans les profondeurs de la mer, en parallèle avec la célèbre Ville d’Is armoricaine, frappée de malédiction et engloutie à la suite du comportement « diabolique » de la princesse Dahud et de ses sujets{64}. L’un des récits irlandais sur les exploits de Finn, roi des Fiana, et de ses compagnons raconte avec force détails les aventures de Diarmaid dans un étrange pays sous les eaux où il a été entraîné magiquement et où il est rejoint par toute la troupe des Fiana{65}. Mais la description de ce « pays sous les eaux » n’est guère différente de celle qui concerne l’île bienheureuse où règnent des êtres surnaturels, généralement des femmes.
Cette idée que la surface des eaux cache une réalité que seuls deux qui ont acquis le don de double vue peuvent discerner est constante dans la mémoire populaire. La croyance aux ondines qui hantent un monde mystérieux et qui tentent d’y attirer les humains qui leur plaisent, est répandue dans les contes oraux de tous les pays. La vie subaquatique est toujours perçue comme floue, la surface étant toujours plus ou moins agitée par des vagues provoquées par les souffles du vent et de toute façon occultée par la présence d’herbes ou d’algues qui ne font que renforcer cette impression de mystère impénétrable.
Pourtant, que de merveilles sont ainsi hors de portée du commun des mortels !… À cet égard, l’épopée primitive de Lancelot du Lac, avant d’être rattachée, par la grâce de Chrétien de Troyes, au cycle arthurien, constitue une parfaite illustration de cette réalité onirique. On sait que la fée Viviane, cette jeune fille initiée par Merlin et devenue la fameuse « Dame du Lac », a ravi l’enfant du roi Ban de Bénoïc et l’a emporté dans un lac sous les yeux de sa mère folle de désespoir. Mais la Dame du Lac sait très bien ce qu’elle fait : ayant la connaissance de l’avenir, elle a pour devoir d’élever et d’éduquer cet enfant promis aux plus hautes destinées. Il faut qu’elle en fasse le « meilleur chevalier du monde ».
Elle l’emmène donc dans son domaine subaquatique, ce qui nous vaut, dans la version primitive due à un poète bavarois qui prétend l’avoir adaptée d’un texte breton, une description détaillée de ce « pays sous les eaux » tel qu’il était imaginé par les poètes et les conteurs d’autrefois :
« Le lac où elle avait semblé se jeter avec l’enfant n’était en fait qu’un enchantement que Merlin avait fait pour elle : à l’endroit où l’eau paraissait justement la plus profonde, il y avait de belles et riches maisons, à côté desquelles courait une rivière très poissonneuse ; mais l’apparence d’un lac recouvrait tout cela. Toute l’année, cette terre merveilleuse était fleurie comme au milieu du mois de mai lorsque les oiseaux chantent leur joie de vivre, et tout autour, s’étalaient des vergers dont les arbres portaient toujours des fruits mûrs et savoureux, d’une douceur de miel et du goût le plus subtil qui pût exister. Et surtout, il y avait une colline de cristal, arrondie comme une halle, sur laquelle avait été construite une splendide forteresse, entourée d’une muraille que nul être humain, si habile fût-il, n’eût pu franchir vivant, sauf à l’endroit où se trouvait la porte. Cette muraille était faite en diamant très dur, et tous ceux qui résidaient à l’intérieur se trouvaient ainsi en complète sécurité. Rien à l’intérieur ne portait la marque du temps. Personne n’y subissait les effets de la colère, de l’envie ou de la souffrance. Les pierres dont avait été construit le palais avaient une telle vertu, à ce qu’on raconte, que quiconque y passait la durée d’une journée ne ressentait jamais la tristesse, mais ne connaissait que la joie. C’est là que résidait la Dame du Lac, au milieu d’une multitude de femmes, toutes aussi belles les unes que les autres{66}. »
Et pourtant, un tel séjour paradisiaque ne dispense nullement des vicissitudes de la vie. Le Monde d’En-Bas est comme le reflet du Monde d’En-Haut, et l’on peut y observer parfois les mêmes turbulences. En témoigne un très curieux récit irlandais, peut-être tardif puisque le manuscrit qui le contient date du XVe siècle, mais qui paraît à bien des égards refléter une situation très archaïque. Un jour de fête, quand sont rassemblés près d’un lac les guerriers de Connaught, ils aperçoivent un homme qui surgit de la brume et qui vient vers eux. Cet homme engage la conversation et se présente comme un membre des tribus de Dana, c’est-à-dire de la race des anciens dieux, et il explique qu’il est venu les trouver pour leur demander de venir l’aider à récupérer son épouse qui a été enlevée par un rival quelque peu diabolique et enfermée ensuite dans une forteresse inaccessible. « Sur ces paroles, il pivota sur ses talons et repartit dans la brume. Les hommes de Connaught le virent franchir les limites de la terre ferme et s’enfoncer lentement dans les eaux du lac qui se refermèrent sur lui. »
Les hommes de Connaught répondent à son appel. Une cinquantaine d’entre eux, sous le commandement d’un certain Loégairé, se dirigent vers l’endroit où ils avaient vu disparaître l’inconnu, s’enfoncent dans les eaux et parviennent au fond du lac. Ils découvrent alors un pays semblable au leur. Après plusieurs aventures et combats, ils réussissent leur mission. Pour témoigner sa reconnaissance envers Loégairé, le roi de cet étrange pays, Fiachna, lui donne sa fille en mariage. Or, très curieusement, cette fille, évidemment très belle et rayonnante, se nomme Der Greine, littéralement « le Soleil » en gaélique, ce qui nous ramène à la notion de divinité féminine solaire telle qu’elle apparaît dans les textes les plus anciens. Mais, comme il se doit, Loégairé et ses guerriers ont quelque peu la nostalgie de leur patrie. Ils surgissent du lac pendant une fête donnée par les hommes de Connaught. Ceux-ci se précipitent vers eux pour leur souhaiter la bienvenue et leur promettre qu’ils seront pourvus de toutes les richesses possibles sur cette terre. Or, Loégairé et ses hommes refusent tout net : « N’approchez pas ! disent-ils. C’est pour vous dire adieu que nous sommes venus vous retrouver ici. » Et après avoir pris des nouvelles de chacun de leurs compagnons, « ils retournèrent dans les eaux du lac. En peu de temps, ils gagnèrent la forteresse où Loégairé partageait la souveraineté avec Fiachna{67} ». Il est évident que, dans cette aventure, le guerrier surgi de la brume est l’initiateur qui joue le rôle du chamane accompagnant certaines personnes, choisies par lui, sur les chemins tortueux et dangereux de l’Autre Monde. Et cet Autre Monde, riche de ressources diverses, un instant menacé par des entités maléfiques, est donc situé au fond d’un lac, aussi près du monde des humains, mais totalement invisible au commun des mortels.
L’enlèvement de la femme de l’Autre Monde et sa séquestration dans une forteresse ne peuvent que faire penser au roman « courtois » de Chrétien de Troyes, Lancelot ou le Chevalier à la charrette, dont une magnifique illustration se reconnaît d’ailleurs sur l’archivolte du portail nord de la cathédrale de Modène, en Italie, datant des environs de l’an 1100. Il s’agit là de l’enlèvement de la reine Guenièvre par le sinistre Méléagant, qui la retient prisonnière dans son royaume de Gorre (ou « de Voirre », c’est-à-dire de « verre »), « d’où nul ne peut revenir », du moins en principe. Et, comme par hasard, l’un des accès à cet Autre Monde est un mystérieux « pont sous l’eau » sur lequel, malheureusement, l’auteur ne donne aucun détail.
La mémoire populaire a conservé tout cela. Un des contes les plus connus du Pays de Galles, qui concerne les traditions du Dyved, place nettement le domaine du peuple féerique sous les eaux d’un lac. Un jeune homme fait paître son troupeau sur les bords du Llyn y Fan, en pleine montagne. Un jour, il aperçoit « au milieu du lac une femme qui peignait ses longs cheveux » et qui, visiblement, vient de surgir des profondeurs, entraînant avec elle un magnifique troupeau de vaches. Il engage la conversation avec elle et lui offre du pain et du fromage. La femme refuse deux jours de suite cette offrande parce que le pain est ou trop cuit, ou pas assez. Le troisième jour, elle accepte et déclare qu’elle veut bien épouser le jeune homme et qu’elle lui procurera la richesse grâce à son troupeau de vaches. Mais elle y met une condition : son mari ne devra pas la frapper plus de deux fois, car à la troisième, elle disparaîtra à jamais. Le jeune homme épouse la femme des eaux et le troupeau de vaches lui apporte fortune et prospérité. Malheureusement, sans le faire exprès, le mari frappe sa femme deux fois, puis une troisième. La femme disparaît alors sous les eaux, suivie par son troupeau, abandonnant son mari et les trois fils qu’elle lui a donnés.
Le malheureux est au désespoir, car il a tout perdu, sa femme et la richesse. Avec l’aide des habitants de la région, il tente d’assécher le lac pour obliger le peuple féerique à réapparaître. C’est alors qu’un monstre hideux apparaît qui s’écrie : « Hommes ! Quelle prétention est la vôtre ! Vous voulez nous priver des eaux qui nourrissent notre royaume ! Sachez que si vous vous acharnez contre nous, nous ferons en sorte d’inonder la vallée. Ainsi sera détruite la ville de Brecon et tous ses alentours deviendront stériles pendant neuf générations. Que chacun soit dans son domaine. Vous, vous avez la terre et le ciel ; nous, nous avons le monde qui est sous les eaux. Laissez-nous en paix et nous ne vous causerons aucun dommage{68}. » Voilà qui est net et précis : l’Autre Monde est là, tout près, mais séparé du monde humain par la surface des eaux. Il y a évidemment un lien entre cette croyance et les traditions ou superstitions concernant le rôle plus ou moins magique du miroir, ce que Lewis Carroll a fort bien compris en écrivant son Alice à travers le miroir.
Cependant, la femme des eaux réapparaît plusieurs fois pour visiter ses trois fils. Puis, un jour, elle prend l’aîné à part et lui dévoile les secrets qu’elle connaît pour guérir les maladies, même les plus graves. C’est ainsi que, selon la tradition du sud-ouest du Pays de Galles, s’institue la lignée des Meddygon Mydfai, les « médecins de Mydfai », dont l’habileté devient bientôt légendaire. On voit tout de suite le lien qu’il y a entre ce genre de récit et le chamanisme, considéré comme un ensemble de recettes médicinales qui proviennent d’une certaine vision de l’Autre Monde. Cependant, ici, ce n’est pas l’âme du malade, égarée dans des pays fantastiques, que va chercher le chamane, ce sont les êtres de l’Autre Monde qui lui accordent, sous certaines conditions, le don de guérison. Mais l’idée demeure identique : la médecine et la magie sont entièrement liées, et toutes deux sont des héritages d’un monde mystérieux où vivent des êtres féeriques, détenteurs des grands secrets de l’univers.
Car, dans ce monde subaquatique, la vie est parallèle à celle qui est de rigueur sur la surface de la terre, mais elle n’est permise qu’à des êtres exceptionnels qui sont, soit d’origine féerique ou divine, soit initiés, c’est-à-dire capables de s’adapter aux conditions différentes d’une existence parallèle, en fait celle de l’extase chamanique. Il en est ainsi dans un récit irlandais, qui est l’une des versions de la légende panceltique de la Ville d’Is. Ici, ce n’est pas la mer qui envahit la cité, mais les eaux qui débordent d’un puits et forment un immense lac. Tous les habitants périssent, sauf la fille du roi, une certaine Libane : « Elle descendit au plus profond du lac avec son petit chien et y vécut une année entière dans une grotte. Mais, à la fin de l’année, elle s’ennuya de sa réclusion et exprima le désir d’être un saumon pour pouvoir nager dans les eaux profondes des estuaires et parcourir avec ses semblables la mer claire et verte. De fait, elle n’eut pas plus tôt exprimé ce vœu qu’il fut exaucé, mais son visage et ses seins conservèrent l’aspect de ceux d’une jeune femme{69}. »
La technique employée ici est nettement d’essence chamanique, même si le récit est contaminé par la croyance en l’existence d’ondines, mi-femme, mi-poisson, ce qui n’est d’ailleurs pas contradictoire avec les métamorphoses dont on prétend les chamanes capables. Et cette « extase » durera jusqu’au moment où, pêchée par le saint homme Congal, Libane est baptisée par celui-ci, retrouve sa nature humaine et meurt « dans la paix du Seigneur ». La christianisation a joué à fond, comme pour la princesse de la Ville d’Is, Dahud, dont le nom signifie « bonne sorcière ». Maudite pendant un certain temps, elle peut cependant être sauvée, et avec elle la cité engloutie dont elle est l’émanation et la maîtresse. Il existe de nombreux contes sur ce thème, particulièrement en Bretagne armoricaine.
Car on peut, à certaines périodes courtes mais bien précises, s’introduire dans la ville engloutie et, si l’on est en possession de capacités particulières, y opérer une « salvation » profitable autant aux habitants de la cité qu’à l’opérateur lui-même. C’est l’histoire que présente un curieux récit recueilli vers 1880 à Cavan, dans les Côtes-d’Armor. « On racontait dans le pays qu’une forteresse habitée par une belle princesse était retenue au fond de la mer par les malins esprits. La nuit de la Saint-Jean, pendant que l’horloge sonnait les douze coups de minuit, la mer s’ouvrait et le château se montrait aux hommes assez hardis pour aller sur la grève. Si quelqu’un avait pu entrer dans le château et s’emparer de la baguette magique qui se trouvait dans l’un des appartements, il serait devenu le maître de la princesse et de ses richesses. Mais s’il ne réussissait pas, c’en était fait de lui : il périssait{70}. » Bien sûr, le héros de l’histoire réussit, car en bon chamane, il arrive à vaincre les obstacles, épouse la princesse et recueille les richesses de l’Autre Monde. Autrement dit, il a réussi son voyage extatique et en recueille, sous la forme emblématique de la princesse, les enseignements qu’il espérait obtenir de sa périlleuse expédition.