I. La navigation vers l’Autre Monde
Une antique croyance de Bretagne armoricaine, reprise et développée par Pierre-Jakez Hélias dans son roman L’Herbe d’Or, prétend qu’il existe sur certaines landes désertiques un végétal empreint de pouvoirs merveilleux. Lorsqu’un passant s’arrête et cueille cette Herbe d’Or, il ne reconnaît plus le lieu dans lequel il est. En fait, il se trouve transporté ailleurs, dans un monde inconnu qui ressemble pourtant à celui qu’il parcourt quotidiennement. On reconnaîtra ici le même thème que celui du Rameau d’Or, ce talisman grâce auquel Énée, selon Virgile, peut pénétrer dans l’Autre Monde. Et l’on ne manquera pas d’établir une comparaison avec ce que les ouvrages de science-fiction appellent la « quatrième dimension », dans laquelle, à la suite de certaines circonstances et en des lieux appropriés, on peut se trouver projeté sans en prendre vraiment conscience, du moins dans un premier temps.
Mais tout le monde n’est pas en possession de l’Herbe d’Or, ou du Rameau d’Or. Ce sont donc des privilégiés qui peuvent pénétrer dans le monde invisible, ce monde à la portée de tout être humain, parallèle au monde quotidien, mais qu’on ne peut appréhender sans avoir le « don de double vue », car, en définitive, ce végétal peut n’être que l’image emblématique du pouvoir très particulier que certains humains ont obtenu, soit par un apprentissage qui correspond à une initiation auprès d’un « maître », soit de manière innée, soit par l’intervention d’un personnage surnaturel. Ou alors, il faut conquérir ce « rameau d’or » par la force ou par la ruse, ce qui constitue une transgression parfois suivie de conséquences fâcheuses. Il faut cependant signaler que, surtout dans les contes populaires, c’est en rendant service à quelqu’un – généralement une vieille qui se révèle une fée – que le héros reçoit comme un don un talisman qui peut être une pierre ou un objet merveilleux.
Mais ce n’est pas le cas du héros du récit mythologique irlandais, Bran, fils de Fébal. Se promenant devant sa forteresse, il entend soudain une musique comme jamais encore il n’en avait entendu, et bientôt sombre dans une sorte de torpeur. Alors, une femme d’une merveilleuse beauté lui apparaît et lui demande de la rejoindre dans une île lointaine où « la tristesse, la maladie et la mort sont inconnues ». Et pour lui permettre de la rejoindre, elle lui donne une branche de pommier. Peu de temps après, Bran s’embarque sur l’océan avec quelques-uns de ses compagnons. Il se lance ainsi à la recherche de cette île paradisiaque, et après une étrange navigation parmi des îles inconnues et peuplées d’êtres féeriques ou monstrueux, il parvient à Émain Ablach, l’île des Pommiers, cette « Terre des Fées » où règne le personnage féminin qui lui avait remis le talisman. Et, croyant avoir passé deux mois sur cette île, dans le bonheur le plus parfait, ayant la nostalgie de son pays natal, il revient sur les rivages d’Irlande mais s’aperçoit que son absence a duré deux cents ans{47}.
Il arrive une semblable aventure à un certain Condla, fils du roi semi-légendaire Conn aux Cent Batailles. Lors d’une assemblée, une femme ravissante lui apparaît, à lui seul, et elle l’invite à partir avec elle pour une terre merveilleuse. Puis elle disparaît après lui avoir lancé une pomme. S’apercevant qu’un être surnaturel se trouve au milieu de l’assemblée, les druides du roi se livrent à des incantations pour le chasser. Mais la pomme est restée dans la main de Condla. « Pendant un mois, Condla fut sans consommer de boisson ni de nourriture. Il lui semblait que rien n’était plus digne d’être consommé, excepté sa pomme. La pomme ne diminuait pas, quoi qu’il en consommât{48}. » Et la magie de la pomme est telle que, lorsque la femme se présente une deuxième fois, plus rien ne peut retenir Condla qui se précipite dans une barque de cristal où se trouve déjà l’apparition. Alors la barque disparaît dans la brume et les druides ont beau redoubler leurs incantations, personne ne reverra Condla et la mystérieuse femme{49}. Il est évident que la pomme joue ici le même rôle que le rameau, la branche ou l’herbe d’or et qu’elle constitue le talisman nécessaire pour passer dans un autre monde.
Mais il arrive que le talisman soit uniquement une incantation – maléfique autant que bénéfique – lancée, soit par un druide, soit par une femme aux pouvoirs surnaturels. Il s’agit alors du fameux geis, signalé dans de nombreux textes irlandais comme étant un moyen magique contraignant auquel celui qui le reçoit ne peut se soustraire sous peine de mourir ou d’être déshonoré à tout jamais. Dans le récit des Aventures d’Art, fils de Conn, on voit Art, le deuxième fils du roi Conn, jouer aux échecs avec une femme, que son père a prise comme concubine, mais qui a été chassée de l’Autre Monde et qui est exilée en quelque sorte en Irlande. Art perd la partie, et la femme maléfique, qui lui réclame un gage, lance sur lui un geis : « Je veux, dit-elle, que tu ne puisses manger nourriture en Irlande avant d’avoir ramené Delbchaen, la fille de Morgan. » Art demande où se trouve la fille, et la réponse est tranchante : « Dans une île au milieu de la mer, c’est tout ce que tu peux savoir. »
Étant ainsi contraint par une force supérieure, Art se lance à l’aventure. Sur le rivage, il découvre une barque dans laquelle il monte. La barque navigue sans pilote sur la mer et il aborde une île où règne la reine Creidné qui le garde un mois dans sa « chambre de cristal. Belle était l’apparence de cette chambre, avec ses portes de cristal et ses cuves intarissables, car bien qu’elles ne fussent jamais remplies, elles étaient toujours pleines ». Il s’agit ici d’une initiation, d’une préparation à la suite de son voyage vers l’Autre Monde, d’autant plus que la reine, avant qu’il ne reparte, lui prodigue des conseils qui seront fort utiles au héros pour se diriger au milieu des dangers les plus divers. Il subit en effet de terribles épreuves qu’il finit par surmonter, et il revient en Irlande avec la jeune fille qui lui avait été désignée{50}.
Ce dernier récit contient, plus que les deux autres, des éléments incontestablement chamaniques, et l’on croirait assister au voyage d’un chamane dans l’Autre Monde, en suivant des chemins fort périlleux, mais guidé cependant par un maître, en l’occurrence la reine Creidné qui se comporte comme une initiatrice et une protectrice. Le voyage du chaman dans l’Autre Monde ne consiste pas seulement à aller explorer ces régions mystérieuses et à les décrire au commun des mortels : il ne faut pas oublier que le chamane est d’abord un « homme médecine » dont la fonction principale est de guérir un malade en allant chercher son âme égarée et en la ramenant dans son corps, voire même, comme Orphée, à arracher un défunt au monde infernal et à le faire revivre, du moins sous certaines conditions. Or, provoqué par une femme maléfique qui lance sur lui le terrible geis, Art, fils de Conn, qui se sent malade, diminué ou incomplet, ne peut faire autrement que d’entreprendre ce voyage « au bout de la nuit ».
On peut d’ailleurs s’interroger sur le but de ce voyage. Que représente en effet la jeune Delbchaen qu’il doit conquérir au terme de fantastiques épreuves ? Il y a plusieurs hypothèses. Si l’on s’en tient au contexte, étant donné que la femme maléfique est responsable de la stérilité du royaume de Conn, il s’agit tout simplement de ramener la fertilité sous les traits de la jeune fille venue d’un pays rempli de dangers mais également de richesses inépuisables. C’est aussi l’un des rôles du chamane de lutter contre les puissances ténébreuses et hostiles qui s’acharnent contre une collectivité et, en cas de catastrophe ou de disette, de faire le nécessaire pour lui rendre une prospérité qu’elle a perdue, ne serait-ce que temporairement.
Une autre interprétation peut être celle-ci : en lançant le geis, la femme maléfique le met sous le coup d’un sortilège qui va le diminuer, sinon attenter à sa santé. Le fait qu’il doit partir en quête d’une femme dans l’intention de l’épouser et de la ramener laisse penser qu’il reçoit une maladie qui atteint sa virilité. Pour retrouver celle-ci, il doit accomplir ce périlleux voyage dans des régions peuplées de monstres qui s’opposent à la réussite de son entreprise. Et une troisième hypothèse se fait jour. Art est fils de roi et, en principe, la royauté étant élective, il devra prendre la succession de son père. Mais il est sans doute encore immature et ne sera capable de redonner la prospérité au royaume que s’il possède des capacités essentielles pour régner. Pour les Celtes, comme dit un adage bien connu, « le royaume s’étend jusqu’où peut aller le regard du roi », ce qui est une formule fort éloquente. Dans ce cas, il doit conquérir sa puissance, même au prix d’épreuves périlleuses. C’est ainsi qu’il atteindra la jeune fille qui lui est destinée, et qui est l’image de la Souveraineté dans toute sa plénitude. De toute façon, ces trois interprétations ne sont pas contradictoires et elles font apparaître dans les récits de nombreux détails qui s’apparentent de fort près aux techniques chamaniques.
C’est également par un geis que s’accomplit un autre voyage dans l’Autre Monde, dans le texte irlandais connu sous le titre de la Maladie de Cûchulainn. Au cours d’une assemblée qui se tient pendant la fête de Samain, le 1er novembre, le héros Cûchulainn, pressé par les femmes d’Ulster qui lui demandent d’accomplir un tour d’adresse, attrape (on ne dit pas comment) des oiseaux qu’il leur distribue. Mais, peu de temps après, apparaissent deux autres oiseaux, reliés entre eux par une chaîne d’or rouge, qui volent au-dessus d’un lac en chantant une douce chanson qui endort tous les Ulates, sauf Cûchulainn, sa femme et son cocher Loëg. En dépit des avertissements de sa femme, Cûchulainn prend sa fronde et attaque les oiseaux, mais il les manque. Alors, furieux, il jette sa lance et transperce l’aile de l’un des oiseaux. Aussitôt, ceux-ci plongent dans le lac et disparaissent sous les eaux.
Mais, à ce moment-là, Cûchulainn se sent mal. Il s’appuie sur un pilier de pierre, vraisemblablement un menhir, et il s’endort. Pendant son sommeil, il rêve que deux jeunes femmes viennent vers lui et le frappent avec une cravache. Quand il se réveille, il déclare qu’il est malade et, effectivement, il restera alité une année entière dans un état de torpeur incompréhensible pour son entourage.
Il sort de cette torpeur pendant la fête de Samain suivante, donc un an après. Alors, un inconnu vient lui parler et lui fait savoir qu’il ne pourra être guéri de sa maladie que par les deux filles d’un certain Aed Abrat. Et il ajoute que Fand, l’une de ces filles, est amoureuse de Cûchulainn. On comprend alors que les deux filles en question étaient les oiseaux disparus dans le lac et dont l’un a été blessé par la lance du héros. Précisément, une femme vient également le voir, qui dit s’appeler Libane. Elle lui répète que Fand est amoureuse de lui et qu’il peut l’obtenir à condition de venir lutter contre les ennemis du roi Labraid. Cûchulainn demande où habite le roi Labraid. Elle lui répond : « Il habite en Mag Melt. » Il s’agit d’une des dénominations de l’Autre Monde, la « Plaine des Fées », ou encore la « Terre de Promesse ».
Mais Cûchulainn, le héros intrépide qui ne recule devant aucun danger, Cûchulainn a peur. Il déclare qu’il préfère aller ailleurs qu’en Mag Mell, et il y envoie, sous la conduite de Libane, son fidèle cocher Loëg. Ainsi est fait. À son retour, le cocher fait une description enthousiaste du pays de Mag Mell. Cûchulainn n’hésite plus : il part avec Libane, rencontre Fand et le roi Labraid, engage le combat contre les ennemis de celui-ci et obtient la victoire. Il est alors un mois en compagnie de Fand, puis il revient en Irlande après avoir convenu avec elle d’un rendez-vous. Or, la femme de Cûchulainn, pleine d’une jalousie féroce, se prépare à aller tuer Fand que le héros s’efforce de protéger. Finalement, tout s’arrange par l’intervention de Manamamn, le roi suprême de Mag Mell, qui agite son manteau entre Fand et Cûchulainn, rompant ainsi le lien d’amour qui les unit{51}.
Il est évident que le rêve qu’a eu le héros pendant son sommeil « magique » constitue une sorte de geis : les deux femmes – des femmes-oiseaux, donc des personnages féeriques –, en le fustigeant, lui donnent la possibilité de pénétrer dans l’Autre Monde. Mais il faut s’interroger sur la « maladie » de Cûchulainn qui l’oblige à demeurer un an dans un état de torpeur, donc dans un état second. Il y a aussi la musique qui joue un rôle important dans cette histoire, comme d’ailleurs dans celle de Bran et celle de Condla. C’est une musique divine, ou féerique, ce qui revient au même, qui a le pouvoir d’endormir, ou plutôt d’enchanter au sens fort du terme. Cette musique « ne se définit pas en mesures et en notes, mais en “vibrations”, qui rendent toute musique dite instrumentale à la fois hors du temps et indistincte de la parole, du chant et de la voix. Nous sommes très proches de l’incantation et de la magie{52} ». On pense évidemment aux tambours des chamanes qui, par leurs sons et leurs rythmes, peuvent faire « décrocher » du réel aussi bien celui qui en joue que ceux qui l’entendent. Depuis la nuit des temps, la musique a accompagné, sinon structuré, les cérémonies de toutes les religions et les rituels magiques les plus divers. Mais ce n’est pas tant l’harmonie des sons qui est efficace, ce sont essentiellement les vibrations qui, dans certains cas, peuvent complètement bouleverser la perception du monde extérieur.
Un autre texte irlandais, plus récent mais chargé de traditions archaïques, est Oisin dans la Terre de Promesse : le héros, surtout connu sous le nom d’Ossian, fils de Fingal (en réalité, Oisin, fils de Finn), voit venir à lui une merveilleuse jeune fille blonde qui dit s’appeler Niam, ce qui signifie « ciel » ou « sacré », montée sur un cheval blanc. Elle invite Oisin à partir avec elle dans son pays situé « au-delà de la grande mer ». Elle en décrit d’abord les beautés, et tandis qu’elle parlait, un autre charme s’étendit sur les êtres et les choses : « Pas un cheval ne broncha, pas une saute de vent ne se fit sentir, pas un aboiement de chien ne retentit, pas un arbre ne frémit et pas un homme présent n’esquissa le moindre geste. Et lorsque, sur ces entrefaites, elle se mit à psalmodier un chant aux paroles incompréhensibles, tous sentirent en l’entendant leur cœur envahi d’un bonheur immense. » Et Oisin saute sur le cheval blanc qui s’élance bientôt dans les flots et y disparaît{53}.
Cela fait évidemment penser au chant des sirènes, ces êtres fantastiques – qui ne sont pas aquatiques mais résident sur les rochers du rivage – dont Ulysse, dans l’Odyssée, se méfie grandement, car il craint de tomber sous leur charme, ce qui aurait pour conséquence de lui faire précipiter volontairement son bateau sur les récifs. Mais le récit homérique est empreint de rationalisme. Il n’en est pas de même dans les textes d’origine celtique où le réel et l’imaginaire s’entremêlent sans cesse, obéissant à une autre forme de logique qui dépasse de loin le matérialisme méditerranéen.
Pourtant, les héros de ces histoires sont présentés comme des êtres réels, parfaitement incarnés, et même les personnages issus de l’Autre Monde apparaissent sous des formes humaines, même quand elles sont monstrueuses. Cela pose le problème de la formulation de ces textes. Ne sont-ils pas seulement des illustrations très concrètes de rituels magico-religieux et de spéculations métaphysiques ? Les conditions dans lesquelles les humains pénètrent dans l’Autre Monde tendraient effectivement à répondre affirmativement à cette question.
En effet, les récits sont nets sur ce point : ceux qui entendent la musique féerique tombent sous un « charme ». Ils ne sont plus eux-mêmes, ou tout au moins leur être subit une transformation qui leur permet une perception extra-sensorielle de leur environnement. S’ouvrent alors d’autres horizons dans lesquels ils peuvent s’engouffrer pour y voir ce qui se passe derrière la barrière qui se dresse devant eux dans la vie quotidienne. Après cette sorte d’initiation, ils sont incontestablement en extase. Ces récits mythologiques celtiques apparaissent ensuite profondément nourris d’un important substrat de pratiques archaïques, telles qu’on peut encore en observer dans certaines régions d’Asie, du nord de l’Europe et de l’Amérique, où se pratique un chamanisme traditionnel à l’intérieur de sociétés spécifiques, plus ou moins refermées sur elles-mêmes, qui n’ont pas été altérées, ou très peu, au contact de l’universalisme gréco-romain ou chrétien.
Certes, les héros de ces récits ne sont pas des chamanes mais ils se comportent comme s’ils subissaient une initiation chamanique. « Tous les hommes ne savent pas qu’ils possèdent un second moi et tous ne maîtrisent pas la technique permettant de le libérer à volonté. Si le sommeil et la maladie entraînant coma ou catalepsie permettent au Double de quitter le corps et de vaguer à sa guise, de son propre chef ou pour répondre à une demande, il existe des individus dont la fonction est, justement, de remplir les missions que leur impose une personne ou la communauté, grâce à leur alter ego. Ces personnages sont des professionnels de l’extase : ils savent rompre les liens qui unissent le corps au double. […] Ils décrivent le voyage qu’ont entrepris leurs Doubles tandis que leurs corps étaient à l’abri dans la maison{54}. »
Car le voyage dans l’Autre Monde, s’il est cependant réel, n’est pas forcément celui du corps dans l’espace. C’est un voyage intérieur. Chaque fois qu’un chamane s’élance dans cette exploration de l’invisible, il se met volontairement en état cataleptique, dans un état de transe : il s’endort et demeure inerte. Et c’est son double psychique, ou « éthérique », qui accomplit ce voyage. Les observations faites sur le comportement des chamanes de Sibérie sont formelles sur ce point : « Le futur chamane est emporté au ciel par les esprits célestes et reçoit un corps merveilleux semblable au leur. Il tombe généralement malade et s’imagine qu’il monte au ciel. Après ces premiers symptômes a lieu la cérémonie de l’initiation par un maître. Parfois, pendant et immédiatement après l’initiation, l’apprenti chamane perd connaissance et son esprit monte au ciel dans une barque portée par des aigles, pour s’entretenir avec les esprits célestes{55}. » Le chamanes « connaît par sa propre expérience extatique les itinéraires des régions extra-terrestres. Il peut descendre aux Enfers et s’élever aux Cieux. Le risque de s’égarer dans ces régions interdites reste toujours grand mais, sanctifié par l’initiation et muni de ses esprits gardiens, le chamane est le seul être humain à pouvoir affronter ce risque et s’aventurer dans une géographie mystique{56} ». Les héros celtes ne sont pas des chamanes, bien sûr, mais ils subissent cette initiation chamanique et sont guidés et protégés par les esprits célestes, la plupart du temps sous l’aspect de femmes féeriques.
Il y a donc dédoublement. Et ce n’est pas sans rappeler certains comportements prêtés aux sorcières, du moins si l’on en croit les comptes rendus de procès de sorcellerie engagés du XIIe au XVIIe siècle. On prétendait que les sorciers et sorcières pouvaient, par des moyens magiques – considérés comme diaboliques –, se déplacer la nuit dans l’espace pour aller au Sabbat. Mais de nombreux témoignages démontrent clairement que le sorcier ou la sorcière demeurait toujours inerte, en état cataleptique, pendant ce voyage qui était accompli par son double. La similitude avec l’extase chamanique n’est pas niable. Il s’agit en fait d’une même technique qui met en action des forces psychiques existant en l’être humain mais que seules peuvent activer certaines personnes.
À cet égard, ce que raconte l’inquisiteur Jean Bodin (1530-1596), au chapitre 12 de sa Daemonomania, est tout à fait remarquable : « Quand j’étais à Nantes, en 1546, j’ai entendu dire des choses surprenantes sur sept magiciens qui, en présence de nombreuses personnes, déclarèrent qu’ils allaient, en l’espace d’une heure, rapporter des nouvelles de tout ce qui se déroulait dans un rayon de sept lieues. Ils perdirent alors connaissance et restèrent trois heures dans cet état, puis ils se redressèrent et dirent ce qu’ils avaient vu à Nantes et aux alentours. Ils décrivirent avec une précision extraordinaire lieux, actes et personnes. Les recherches entreprises révélèrent l’exactitude de leurs dires. » Et les exemples de cette sorte sont nombreux. Certes, il est de bon ton de nier ces dédoublements en les reléguant au rang de fantasmes ou de visions hystériques. « Pourtant, force est de constater qu’il existe une autre “vérité” et qu’elle se rencontre aux quatre coins de l’Europe. […] La réalité d’un transport au loin ne peut être mise en doute puisque, à chaque fois, ce que disent ces femmes ou ces hommes sortant de leur transe se révèle exact. Mais ce que les gens de ce temps-là étaient incapables de comprendre, c’est que le Double part en voyage{57}. »
Tout aussi remarquable est un témoignage inclus sous forme d’interpolation dans la Légende dorée de Jacques de Voragine (vers 1250) à propos de saint Germain d’Auxerre : « Un jour qu’il avait reçu l’hospitalité dans une maison, saint Germain fut étonné de voir, après le souper, apprêter la table, et il demanda pour qui on préparait un second souper. » On lui répond que c’est « pour les bonnes dames qui vont de nuit ». Saint Germain se décide à veiller pour observer ce qui se passe. Il aperçoit soudain des hommes et des femmes entrer dans la salle et se mettre à table. En faisant le signe de la croix, saint Germain leur interdit de s’en aller, puis il réveille toute la maisonnée et demande si l’on connaît ces gens. On lui répond que ce sont des voisins et des voisines. « Alors, il commanda aux “démons” de rester là et il envoya quelqu’un au domicile de chacun d’eux : on les trouva dans leur lit. »
Quel que soit le crédit qu’on peut apporter à cette histoire, il faut reconnaître qu’elle entre tout à fait dans le cadre du chamanisme. On sait que lorsqu’un chamane est parti pour son voyage dans l’Autre Monde, son corps gît, inerte, sur sa couche. Et l’on ne peut en aucun cas le toucher ou le changer de place, car alors, son double ne pourrait plus réintégrer son corps. Cet interdit est valable également pour les loups-garous et pour les sorciers. Si on déplace le corps inanimé, le loup-garou, ou le sorcier, est condamné à errer perpétuellement dans un monde intermédiaire. Mais ce qui est encore plus étrange, c’est que le double n’est pas exempt de recevoir des blessures pendant son voyage et que ces blessures se retrouvent sur le corps inanimé. Dans l’Historia Brittonum, ouvrage en latin du Xe siècle attribué à un certain Nennius, il est question d’hommes qui se transforment (en loup-garou notamment) et accomplissent un voyage nocturne : « Ils quittent leur corps humain, ordonnant à leurs amis de ne pas le changer de position ou de le toucher, si peu que ce soit, car, si cela arrivait, ils ne pourraient jamais reprendre leur apparence humaine. Si pendant qu’ils sont loups quelqu’un les blesse ou les frappe, la blessure ou la marque du coup se retrouve exactement sur le corps inanimé. »
Un chroniqueur de la fin du XIIe siècle, Gervais de Tilbury, affirme dans un chapitre de ses Loisirs impériaux, où il traite des apparitions nocturnes, qu’il connaît personnellement des femmes de son voisinage qui se rendent au loin et parcourent le monde après avoir quitté la couche de leur époux endormi. Et de citer le cas d’une de ces femmes qui, ayant pris la forme d’un chat, fut blessée au cours de son « voyage ». Or, son corps, qui était resté allongé sur le lit, portait la trace de cette blessure (III, 93). Et il y a bien d’autres témoignages de ce genre dans la littérature médiévale ainsi que dans les contes populaires.
Quoi qu’il en soit de ces exemples, et pour en revenir aux navigations vers l’Autre Monde, il faut bien remarquer que cet Autre Monde est présenté, dans les quelques récits irlandais cités, comme une île située en plein océan. C’est une tradition bien établie depuis la plus haute antiquité, aussi bien par les Méditerranéens que par les Celtes, que les pays où le soleil se couche sont le domaine des dieux, des héros et des défunts en général. Le dieu égyptien Osiris régnait sur l’Amenti, le pays des morts, quelque part à l’ouest du monde. Plutarque parle d’une île bienheureuse régie par Kronos, se trouvant à l’ouest du monde. La célèbre île d’Avalon de la légende arthurienne est également placée dans les régions du soleil couchant. Il faut dire que l’esprit humain a toujours été intrigué par le fait que le soleil disparaissait au-delà du monde visible et renaissait le matin suivant dans la direction opposée.
C’est dans ce même ordre d’idées que se présente la très curieuse Navigation de saint Brendan à la recherche du Paradis, récit anglo-normand du XIIe siècle qui a eu un énorme succès dans toute l’Europe médiévale. Le héros est un personnage historique, un moine fondateur de plusieurs abbayes en Irlande, en particulier de Clonfert, et qui, un jour, après avoir entendu un moine lui raconter les merveilles qu’il a vues sur l’océan, se lance, avec quelques-uns de ses compagnons, à la recherche de l’Autre Monde chrétien. Sa navigation est ponctuée d’épisodes plus ou moins fantastiques et il parvient cependant à avoir une vision de l’Enfer, du Purgatoire et du Paradis avant de retourner dans son pays{58}.
Il est tout à fait possible que cette navigation ait été réelle et que saint Brendan ait abordé en Amérique. L’expérience à laquelle a procédé l’Américain Tim Severin, qui consistait à effectuer ce voyage en respectant à la lettre les indications du texte, semblerait le prouver{59}. Mais cela mis à part, le récit est vraiment la version christianisée de la Navigation de Bran, fils de Fébal. On y retrouve, sous le vernis chrétien, les équivalents des épisodes les plus marquants de la version « païenne » archaïque, et bien entendu toute la structure du voyage extatique du chamane dans l’Autre Monde.
Le thème de la navigation vers les régions mystérieuses d’un autre monde est parfaitement justifié par la croyance universelle que l’eau est en principe infranchissable pour les « esprits » de quelque nature qu’ils soient. L’imaginaire humain ne s’est pas fait faute de broder sur ce thème. Il est répandu chez tous les peuples et il se reconnaît facilement dans certains récits, parfois obscurs, de la tradition populaire orale. C’est le cas d’un conte recueilli dans le Morbihan, en Bretagne armoricaine, au début du XXe siècle, et qu’on peut intituler la Terre des Fées.
Il s’agit d’un jeune homme qui rencontre une vieille femme dans une forêt. Celle-ci lui demande ce qu’il recherche. Il lui répond qu’il n’a peur de rien et qu’il voudrait bien savoir ce qu’est la peur. La vieille femme le met à l’épreuve et, constatant ses bons sentiments, elle lui confie une baguette qui lui permettra de satisfaire tous ses désirs. Resté seul, il formule le souhait d’être emporté dans une île qui soit à lui seul. Mais les ennuis commencent. Il est attaqué par des bêtes sauvages et il est sur le point d’être dévoré. Il formule alors le souhait qu’un bateau apparaisse, et ce souhait se réalise immédiatement. Le jeune homme se prépare à monter sur le bateau, mais une « sirène » lui barre le passage, arguant que le navire lui appartient. Il est prêt à renoncer quand la sirène lui dit : « Non, vous resterez avec moi pendant deux ans. Vous avez eu peur devant les bêtes sauvages. C’est moi qui les ai envoyées pour vous effrayer puisque vous n’aviez pas encore eu peur. Dans deux ans, je saurai ce que je dois faire de vous. »
Deux ans se passent, et le jeune homme ne s’en aperçoit pas, car « il ne s’était pas ennuyé ». Un jour, la sirène l’invite à venir se baigner avec elle, lui annonçant que, de ce fait, tous deux feront revivre des défunts qui sont engloutis dans des sables mouvants. Le jeune homme éprouve encore une fois une grande peur devant le grouillement de ces défunts qui cherchent à lui attraper les bras et les jambes. Alors, la sirène lui donne une cloche, lui ordonnant de la faire tinter. Les défunts disparaissent dans le sable.
Puis la sirène invite le jeune homme à venir avec elle sauver les passagers d’un navire qui risquent de se noyer et de conduire les rescapés dans un port, l’avertissant de ne pas rester absent plus d’un jour. Le jeune homme s’acquitte de sa mission avec exactitude. Il retrouve ensuite la sirène et celle-ci lui déclare : « Votre navire va disparaître. Vous resterez seul dans une île, mais je vous ferai visite tous les huit jours. Puis je causerai votre bonheur. Je vais vous marier à une jeune fille. Elle est dans une grotte de l’île. J’élèverai un château pour vous deux. Voici une ligne d’argent : quand vous irez sur le bord du rivage, vous n’aurez qu’à la jeter à l’eau pour pêcher des poissons de toutes espèces qui sont dans la mer. Voici trois cheveux de ma tête, et quand vous les jetterez dans l’île, vous aurez autant d’oiseaux pour votre nourriture. Il y aura une grotte avec du vin et une autre avec de la liqueur. Vous vivrez vieux et heureux tous les deux au plus haut point. Je m’en vais et vous ne me verrez plus jamais{60}. »
Cet étrange récit, réduit au minimum et vraisemblablement tronqué, apparaît comme une sorte de condensé d’une aventure initiatique dont les composantes devaient autrefois être beaucoup plus développées. Mais tel qu’il est, il laisse entrevoir une structure qui semble ne pas s’être perdue au cours des transmissions orales durant des siècles. La vieille femme, la sirène (au sens premier du texte, c’est-à-dire un être féerique résidant sur des rochers) et la jeune fille promise au jeune héros sont les trois aspects d’un même personnage, c’est-à-dire la femme chamane, à la fois initiatrice, opératrice (en tant que prêtresse) et but suprême de ce voyage dans l’Autre Monde, ce qui rejoint la notion de « femme chamane » dans la tradition nord-asiatique.
En fait, cette navigation vers l’Autre Monde, si fréquente dans le chamanisme tel qu’on peut encore l’observer aujourd’hui, est absolument universelle et remonte aux premiers âges de l’humanité. Les gravures relevées sur de nombreux monuments mégalithiques témoignent de leur « classicisme ». Par exemple, les pétroglyphes du Mané Lud, en Locmariaquer, l’un des tertres les plus étranges du Morbihan, sont remplis de figurations sommaires de barques manœuvrées par des rameurs très stylisées. Il en est de même sur les gravures rupestres de Scandinavie. Et cela ramène bien entendu au franchissement du Styx et de l’Achéron, dans les récits mythologiques de la Grèce antique où la barque du nocher Charon demeure la représentation la plus remarquable du « nocher des Enfers », du « passeur » qui va du rivage des vivants au rivage des morts et inversement. Mais la même croyance existe chez les Celtes.
En effet, si l’on en croit le chroniqueur byzantin du VIe siècle, Procope, auteur du De Bello Gothico, la Bretagne armoricaine servait en quelque sorte d’embarcadère continental pour une navigation pour l’île des Morts. « Le long de la côte qui fait face à l’île de Bretagne, il y a plusieurs villages occupés par des pêcheurs, par des laboureurs, par des marchands qui vont trafiquer dans l’île de Bretagne. Sujets aux Francs, ils ne paient aucun tribut et on ne leur en a jamais imposé. Ils prétendent en avoir été déchargés parce qu’ils sont obligés de conduire tour à tour les âmes des morts. Ceux qui doivent faire l’office de la nuit suivante se retirent dans leur maison et se couchent tranquillement en attendant les ordres de celui qui a la direction du voyage. Vers la minuit, ils entendent quelqu’un frapper à la porte et les appeler à voix basse. Alors, ils courent au rivage, sans comprendre le pouvoir mystérieux qui les entraîne. Ils y trouvent des bateaux vides, et pourtant ces bateaux sont si chargés des âmes des morts qu’ils dépassent à peine la surface des eaux. En moins d’une heure, les pêcheurs achèvent une navigation qui devrait durer une journée entière et abordent à l’île des Bretons. Ils n’y voient personne, ni pendant le voyage, ni au cours du débarquement, mais ils entendent une voix qui compte les nouveaux passagers. S’il se trouve quelques femmes dans ces barques, la voix dévoile le nom des maris qu’elles ont eus. »
Certes, cette histoire est fortement rationalisée, mais l’essentiel y est contenu : les pêcheurs sont en fait des chamanes chargés d’accompagner les défunts dans un Autre Monde qui est ici localisé avec une certaine précision. Mais, en elle-même, la navigation n’a rien perdu de son caractère fantastique, et on peut très bien admettre que les pêcheurs sont en état de transe et que ce sont leurs doubles éthériques qui accomplissent cette navigation psychopompe.
Ce n’est d’ailleurs pas la seule tradition de ce genre sur les côtes armoricaines. Aux environs de l’île d’Arz, dans le golfe du Morbihan, d’après une légende locale, « la nuit, on voit des vaisseaux de haut bord montés par des hommes et des chiens de taille gigantesque. Ces hommes sont des réprouvés dont la vie a été souillée par des crimes horribles. Les chiens sont des démons qui les gardent et les torturent. Sans cesse, les vaisseaux sillonnent les flots, passant d’une mer à l’autre, sans entrer dans les ports, et il en sera ainsi jusqu’à la fin du monde{61} ». On reconnaîtra ici le thème bien connu du « Vaisseau fantôme » avec son navigateur maudit condamné à errer éternellement sur les mers.
Une autre légende locale se réfère à cette même croyance. « Entre Belle-Île et Quiberon, il y a un bateau qui a une voile noire, le Bateau de la Mort (Bag er Maru). Il transporte les âmes des trépassés et les mène en une grande lande. Dans le bateau, il y a deux hommes qui enferment dans une coque de noix les âmes de ceux qui se sont perdus en mer, en les conduisant sur cette grande lande. Les trois quarts arrivent à Karnak, sur une montagne où il n’y a que des épines, des ronces et des ajoncs, et l’autre quart va dans un endroit qui n’est que lande. Ce bateau va toujours sur la mer. Quand les âmes se trouvent plus loin, elles vont dans une île qui est appelée “île des Désolés” (Inezen en dud dizolet). Le mauvais temps ne tombe jamais sur ce bateau, mais personne ne le voit sur la mer. Souvent, l’âme s’en va du bateau sous la forme d’une flamme ou d’une colombe, suivant qu’elle va au purgatoire ou qu’elle est sauvée. Celle qui est noire comme un corbeau va dans l’enfer : elle est damnée. Les deux hommes de l’équipage sont deux morts. Ils sont heureux car Dieu leur a donné le pouvoir de réussir en toute chose{62}. » Cette histoire, bien qu’elle soit très christianisée, a intégralement conservé ses structures archaïques.
Un épisode du récit gallois de Peredur, contenu dans un manuscrit du XIIIe siècle, reprend intégralement cette conception que, pour aller dans l’Autre Monde, il faut franchir la mer, ou un estuaire, ou simplement un fleuve ou une partie d’un lac pour aboutir soit sur une île, soit sur une autre rive. Peredur se trouve en effet au bord d’un estuaire et il aperçoit un « passeur » qui emmène des moutons blancs sur le rivage opposé et ces moutons, y débarquant, deviennent noirs. Alors, le « passeur » prend à son bord des moutons noirs, les fait traverser en sens contraire, et ceux-ci deviennent blancs dès qu’ils touchent terre. On a appelé justement cet épisode le « Gué des Âmes ». Il faut bien dire que c’est une excellente illustration de l’imperméabilité des deux mondes, imperméabilité – doublée d’une interpénétration – qui n’est sensible qu’à ceux qui ont le don de « double vue », autrement dit les héros privilégiés, ou encore les druides ou les chamanes.
Mircea Éliade signale que, dans la plupart des traditions des peuples asiatiques les plus « archaïques », « la barque des morts joue un grand rôle aussi bien dans les pratiques proprement chamaniques que dans les coutumes et les lamentations funéraires ». Il ajoute : « La barque ramènerait l’âme du mort dans la patrie d’origine d’où sont partis les ancêtres. Mais ces souvenirs éventuels ont perdu […] leur signification historique ; la “patrie originaire” devient un pays mythique et l’Océan qui la sépare des terres habitées est assimilé aux Eaux-de-la-Mort. Le phénomène est d’ailleurs fréquent dans l’horizon de la mentalité archaïque, où l’histoire est continuellement transformée en catégorie mythique. […] En dernière instance, nous avons affaire à des mythologies et des conceptions religieuses qui, si elles ne sont pas toujours indépendantes des usages et pratiques matériels, sont pourtant autonomes en tant que structures spirituelles{63}. »
Il ne faut pas oublier que le chamanisme ne constitue en aucune manière une « religion » et ne comporte par conséquent ni dogme ni théologie : ce n’est qu’un ensemble de pratiques rituelles transmises oralement de génération en génération et dont certains personnages, les chamanes, sont les détenteurs plus ou moins exclusifs, ou du moins reconnus comme tels par la collectivité à laquelle ils appartiennent. Mais cela suppose que ces pratiques rituelles, qui ne peuvent être gratuites ou spontanées, reposent sur des croyances dûment établies et partagées, lesquelles proviennent souvent d’influences extérieures au milieu où s’exerce le chamanisme.