4. Les traditions populaires orales

Ce qu’on appelle le « folklore », c’est-à-dire littéralement le « savoir du peuple », a été autrefois très déprécié par les intellectuels imbus de leurs connaissances soi-disant scientifiques. Les temps ont quelque peu changé depuis qu’on s’est aperçu que cette mémoire populaire recelait des trésors qu’on avait cru perdus{35}. Certes, certains spécialistes, notamment en matière d’études celtiques, la rejettent obstinément sous prétexte que, non écrite, elle n’est pas fiable et que, de plus, elle s’est chargée au cours des siècles d’éléments hétérogènes qui risquent de déformer une saine vision d’une tradition authentique. Comme si l’authentique, comme la vérité, était quelque chose de stable… Tout le monde connaît cette boutade : « La culture, c’est tout ce qui reste quand on a tout oublié. » Eh bien, il en est de même avec la tradition populaire orale : c’est bien souvent tout ce qui reste quand on a tout oublié des siècles passés. C’est pourquoi il importe de pénétrer le plus profondément possible dans cette zone ombreuse de la mémoire de l’humanité.

Apparemment, la moisson des contes populaires oraux qui a été accumulée au cours des siècles se présente sous des aspects bien confus où il est difficile de distinguer ce qui est originel de ce qui ne l’est pas. Cela tient au fait que cette moisson s’est faite sur un long laps de temps et que le résultat écrit de ce qui était oral est entièrement dépendant des coutumes, des modes et de l’expression de l’époque. Les célèbres Lais de Marie de France, rédigés au XIIe siècle en dialecte anglo-normand, portent la marque de la cour des Plantagenêts et de ce qu’on appelle l’expression courtoise, bien qu’ils aient été extraits d’un fonds populaire oral qui circulait encore en Bretagne armoricaine et dans l’Angleterre du sud-ouest. De la même façon, les Contes de Perrault, qui surgissent de la mémoire collective, ont été réécrits par un homme raffiné qui sacrifiait au goût des milieux intellectuels de la fin du XVIIe siècle. Dans le domaine germanique, on en dira autant de l’immense collection opérée par les frères Grimm qui se trouve souvent ensevelie sous les redondances du romantisme allemand, sinon sous le souci évident de la faire servir à des revendications nationalistes. Quant aux folkloristes bretons François Marie Luzel et Anatole Le Braz, ce qu’ils ont recueilli a été exprimé dans le style qui était celui de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Comment y échapper ? Et pourtant, à l’analyse, en « nettoyant » le récit de ses fioritures et de ses figures de style, on retrouve immanquablement les structures essentielles d’un message, celui qui nous est légué depuis les âges les plus lointains.

Mais comment peut-on dater l’origine de cette structure essentielle ? Il vaut mieux y renoncer, car chaque transmission a pu nuancer le récit primitif, et il serait hasardeux de prétendre que tel ou tel conte a été élaboré à une époque précise. Tout cela est le résultat d’une fusion qui, à partir d’éléments très simples, a conduit à l’élaboration d’un récit logique correspondant sans aucun doute à des motivations culturelles très anciennes et que la mémoire populaire a conservées sous les aspects les plus divers. Si l’on cherche, à travers la tradition populaire orale, quelles étaient ces motivations, on risque de se perdre. Tout au plus peut-on supposer une certaine origine, à condition de trouver dans d’autres moyens d’expression quelque chose d’équivalent, autrement dit en utilisant la méthode comparative qui déplaît aussi bien à certains tenants de l’orthodoxie universitaire laïque qu’aux théologiens les plus fondamentalistes de notre temps.

Les ancêtres des Celtes ont envahi des régions où se trouvaient déjà établies des populations autochtones. Ils n’ont certainement pas éliminé ces dernières, car ils avaient besoin d’elles, même s’ils les réduisaient en esclavage. Ils ont donc cohabité avec elles avant de les absorber – ou d’être absorbés par elles. « Cette cohabitation, que l’on peut pressentir pendant de nombreux siècles, entre populations fortement dissemblables, est éclairante pour les phases ultérieures, car elle nous oblige à bien conserver à l’esprit que les successions de groupes humains ne se traduisent pas par une disparition des groupes antérieurs, un processus “annule et remplace” bien plus commode à imaginer. […] La réalité est toujours plus complexe, plus combinatoire. De plus, il convient de rompre avec notre conception contemporaine de territoire et de frontière{36}. »

Effectivement, et c’est encore plus valable chez des peuples dont les coutumes sont encore proches de celles des nomades, la notion de territoire fixe ne correspond à rien. Au fur et à mesure que ces proto-Celtes se sont infiltrés dans l’ouest de l’Europe, ils ont traversé des pays déjà occupés par des gens qui avaient leurs propres coutumes et leur propre mémoire. D’où un inextricable mélange qui cependant peut être défini lorsqu’on considère les contacts qu’ont eus les futurs Celtes avec les populations du nord de l’Europe et même avec le nord de l’Asie. C’est là où le groupe parti du voisinage de la Mer Noire, à la période que les archéologues ont classée « Kurgan IV », à l’Âge du Bronze moyen, et qui s’est établi un temps le long des rivages du sud-est de la Baltique, prend toute son importance, car il a alors rencontré des populations venues des steppes de l’Asie centrale, de la Sibérie, avec tous les éléments qu’on peut qualifier de « chamaniques », des tribus finno-ougriennes dont les Finnois actuels sont les descendants, ainsi que d’autres Indo-Européens déjà établis au nord et qui deviendront plus tard les Germains.

Dans sa Germania (chap. 98), Tacite, qui avait une connaissance approfondie des régions proches de la Baltique, mais qui s’y reconnaît avec difficulté, affirme que l’angle sud-est de la Baltique, entre la Vistule et les actuels Pays baltes, est habité par les Estes, ou Oesti. Il précise que ces Estes avaient les usages des Suèves, donc des Germains, mais que, par la langue, ils se rapprochaient des Celtes. Il ne faut d’ailleurs pas oublier que d’autres peuples germaniques, les Cimbres et les Teutons, portent des noms celtiques. Or, d’après les plus récentes études linguistiques, il semblerait que le nom des Estes soit issu de la même racine que celui des Vénètes. Y aurait-il eu un établissement de proto-Vénètes sur les bords de la Baltique ? C’est tout à fait possible.

Mais, à l’aube du premier millénaire avant notre ère, à la suite de bouleversements climatiques et de changements de conditions économiques, certaines tribus germaniques déjà installées en Scandinavie, les Goths, les Vandales et les Burgondes notamment, affluent vers le sud-est, la seule voie d’accès terrestre vers l’Europe continentale du nord, probablement en vue d’émigrer vers les plaines d’Ukraine. Ils vont se heurter aux Estes, ce qui va provoquer un double mouvement de populations chez les futurs Vénètes : les uns s’en iront vers le sud, et on les retrouvera bientôt dans le fond de l’Adriatique ; les autres s’en iront vers l’ouest, le long de la Baltique, pour gagner des régions plus tranquilles.

« Ce qui nous importe, c’est qu’au cours du premier millénaire avant notre ère, nous avons un peuple installé sur la basse Vistule, de langue et de culture proches de celles de la communauté originelle indivisée celte et italiote. Maître du commerce de l’ambre, il voisine directement sur ses frontières occidentales avec les Germains. Ces derniers les qualifient de manière générique de Wendes, ou Vénètes{37}. » Et l’on retrouvera une partie des Vénètes dans le sud de la Bretagne armoricaine (Vannes, Gwened en breton), et probablement dans les îles Britanniques, notamment dans le Gwynedd du nord-ouest du Pays de Galles.

Il est donc impossible, de prime abord, de délimiter la part de chacun dans ce brassage. Les éléments qui s’y révèlent sont obligatoirement hétérogènes, et c’est ce qui fait l’intérêt d’une exploration de ces contes et légendes répandus un peu partout dans le monde, et dont la structure primitive paraît bien être issue d’un même creuset primitif, qu’il soit spécifique, limité à une région, ou qu’il soit universel sous réserve de nombreuses variantes.

Ce qui est arrivé aux peuples proto-celtes fixés un temps au sud-est de la Baltique n’est qu’un exemple parmi bien d’autres, mais qui devrait démontrer que le « folklore » n’est pas seulement une accumulation d’histoires plus ou moins fantastiques issues des rêveries de l’humanité, mais un conservatoire de traditions diverses qui se sont parfois heurtées ou fondues les unes dans les autres au cours des multiples péripéties des peuples européens. De même qu’il n’y a pas de race pure, il ne peut y avoir de tradition « vierge ». Il y a nécessairement interaction entre les différentes composantes de la mémoire humaine. La civilisation n’est autre que la conjonction plus ou moins harmonieuse de ce qui reste quand on a tout oublié.

Il faut donc prendre très au sérieux ce que la tradition populaire orale, transmise de génération en génération, apporte au patrimoine de l’humanité. Et dans le cas particulier qui concerne les rapports entre le druidisme et le chamanisme, il faut absolument tenir compte de ces mélanges qui se sont produits au cours des millénaires et des siècles, et qui ont abouti à ce résultat parfaitement visible et repérable aujourd’hui : la mémoire d’un peuple, quel qu’il soit, garde l’essentiel de ce qui a été pensé et vécu pendant les longues périodes où, de balbutiements en balbutiements, il est parvenu à définir son identité. On oublie trop souvent que le christianisme, unanimement considéré comme une religion occidentale, n’est autre que l’aboutissement d’une antique tradition hébraïque, donc d’origine sémitique, revue et corrigée par les Grecs, les Latins et les Celtes, tous indo-européens, et sans cesse remise en question par les apports qui viennent d’ailleurs, c’est-à-dire de civilisations qui ne sont ni sémites, ni indo-européennes.

Cela dit, dans ce domaine de recherches, les documents ne manquent pas. Depuis l’époque romantique, nombreux sont les érudits ou simples curieux qui ont cru bon de recueillir et de conserver par écrit les poèmes ou les récits traditionnels qu’ils entendaient dans les campagnes, soit par hasard, soit avec la volonté manifeste de sauvegarder un certain héritage du passé. Innombrables sont donc les recueils de contes populaires publiés dans toutes les langues. Bien entendu, ces recueils sont d’inégale valeur, et l’on ne peut guère prendre en compte que ceux qui indiquent avec précision le lieu où tel ou tel récit a été recueilli, ainsi que la date de cette collecte{38}. C’est la seule façon de pouvoir comparer ces récits oraux avec ce qui nous reste de la tradition écrite plus ancienne, et surtout avec le résultat des différentes découvertes archéologiques. Mais, à priori, rien de ces innombrables moissons ne doit être écarté, chaque détail pouvant se révéler utile une fois replacé dans un contexte particulier sans lequel il risquerait de demeurer incompréhensible.

Il ne s’agit pas de tout explorer. Dans un sujet qui concerne spécialement l’apport druidique et l’apport chamanique dans la tradition occidentale, il est nécessaire de se limiter à ce qui a été conservé de la mémoire populaire dans les pays qui ont été sinon soumis, du moins marqués par les peuples celtes, c’est-à-dire en fait les trois quarts de l’Europe{39}. Ce n’est donc pas seulement la tradition orale de la Bretagne, de l’Irlande ou du Pays de Galles qu’il convient d’examiner, mais d’étendre plus loin cette exploration, et bien sûr de tenir compte de ce qui a été recueilli aux alentours, dans les Pays baltes notamment, qui ont été le lieu de rencontre incontestable de la civilisation indo-européenne primitive et des multiples traditions venues de la grande plaine nord-asiatique, qui est, qu’on le veuille ou non, le territoire où se sont largement développées et maintenues sans interruption jusqu’à nos jours les grandes options de ce qu’on appelle le chamanisme.