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Samedi 14 septembre
SARA LOWELL CONSULTA SA MONTRE. Dans vingt minutes, elle ferait ses débuts à la télévision nationale, devant trente millions de téléspectateurs. Une heure plus tard, son destin serait scellé.
Elle se leva lentement et rajusta l’orthèse qui lui maintenait la cheville. Il fallait qu’elle bouge, qu’elle s’occupe d’une manière ou d’une autre, sous peine de devenir folle. La sangle métallique frottait contre sa peau. Après toutes ces années, elle n’avait toujours pas réussi à s’y habituer. Boiter, d’accord. C’était son lot depuis toujours. Mais elle se serait volontiers débarrassée de cet appareillage artificiel et encombrant.
Prenant une profonde inspiration pour se détendre, elle vérifia son maquillage dans le miroir. Elle avait le teint un peu pâle, mais ça non plus, ce n’était pas nouveau. Ses cheveux blonds, ramenés en arrière, dégageaient ses traits délicats et faisaient ressortir ses grands yeux verts de poupée ainsi que sa bouche large, aux lèvres pleines et sensuelles. Elle retira ses lunettes cerclées de métal et en essuyait les verres lorsqu’un des producteurs s’approcha.
— Prête, Sara ? demanda-t-il.
— Quand vous le serez, répondit-elle avec un faible sourire.
— Bien. C’est à vous et Donald dans quinze minutes.
À soixante ans, Donald Parker avait le double de son âge et mille fois plus d’expérience. Il avait participé à l’aventure News-Flash depuis l’origine, avant que l’émission batte des records d’audience et se taille une part de marché enviée par tous les magazines d’information. En un mot, Donald Parker était une légende du journalisme audiovisuel.
Qu’est-ce que je suis en train de faire, bon sang ? Je ne suis absolument pas prête pour un truc pareil.
Sara consulta ses notes, qu’elle connaissait déjà par cœur. Les mots se mirent à danser devant elle. Une fois encore, elle se demanda comment elle avait pu aller aussi loin aussi vite. Comme dans un diaporama, les images de son parcours défilèrent dans sa tête : les années de fac, sa chronique dans le New York Herald, son job dans une chaîne de télé par câble, ses débuts à la télévision publique. À chaque étape de son ascension, elle avait douté de sa capacité à monter plus haut. Et enragé contre les bavardages jaloux de ses collègues, ces méchantes voix qui chuchotaient : « Si j’avais eu des parents célèbres, moi aussi, j’aurais… Avec qui elle a couché ?… Ça aide, d’être handicapée. »
Mais la vérité était beaucoup plus simple : le public l’adorait. Même quand elle malmenait un invité ou maniait le sarcasme, les gens en redemandaient. Alors certes, son père était un ancien Surgeon General, une des plus hautes autorités de l’État, et son mari une star du basket ; certes, les épreuves de son enfance et sa beauté l’avaient peut-être aidée à réussir. Cependant, jamais elle n’avait oublié les paroles de son premier patron :
« Dans ce métier, le physique ne suffit pas. Parfois, c’est même un inconvénient. Les gens partent du principe qu’une jolie blonde ne peut pas être très intelligente. C’est injuste, mais c’est comme ça. Tu ne peux pas te contenter d’être aussi bonne que la concurrence – tu dois être meilleure. Si tu n’es pas la plus brillante, tu te feras dégager. »
Sara se répéta ces mots comme un cri de guerre, mais sa confiance en soi refusa de sortir de la tranchée. L’émission de ce soir était consacrée aux malversations financières du révérend Ernest Sanders, le télévangéliste, fondateur de la Sainte Croisade – un gros poisson, du genre fuyant (pour ne pas dire visqueux). Le révérend avait accepté une interview en direct après la diffusion du reportage, pour pouvoir répondre aux accusations – à la condition, bien sûr, que News-Flash affiche à l’écran le numéro vert de son mouvement. Dans sa présentation, Sara s’était efforcée d’être aussi impartiale que possible. Elle se contentait d’énoncer des faits, évitant insinuations et jugements de valeur. Mais, dans le fond, elle connaissait la vérité à propos du révérend Ernest Sanders.
Ce type était un escroc.
Le studio était en pleine effervescence. Les techniciens réglaient les lumières. Les cameramen mettaient les caméras en position. On testait le prompteur : pas plus de trois mots par ligne, afin que les téléspectateurs, chez eux, ne voient pas bouger les yeux du présentateur. Réalisateurs, producteurs, ingénieurs et assistants se croisaient sur un plateau qui ressemblait à un grand salon familial sans plafond et avec seulement deux murs, comme si un géant avait arraché les autres cloisons pour pouvoir jeter un coup d’œil à l’intérieur. Un homme que Sara ne reconnut pas se précipita sur elle.
— Tenez, lui dit-il en lui tendant quelques feuilles de papier.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Des feuilles.
— Pour quoi faire ?
Il haussa les épaules.
— Pour les feuilleter.
— Les feuilleter ?
— Oui, vous savez bien, avant les coupures publicitaires, quand la caméra recule. Vous les feuilletez.
— Ah bon ?
— Ça vous donne l’air important, affirma-t-il, puis il se dépêcha d’aller vaquer à une autre tâche.
Sara secoua la tête. Elle avait encore tant de choses à apprendre.
Sans s’en rendre compte, elle se mit à fredonner. En général, elle réservait ses prestations vocales à sa douche et à sa voiture, de préférence en s’accompagnant d’une radio à plein volume ; mais parfois, quand elle était très nerveuse, elle se mettait à chanter en public. Fort.
Quand elle en arriva au refrain de « Tattoo Vampire » (« Vampire photo, sucking’the skin »), sa voix monta, et elle entreprit de gratter une guitare imaginaire. Elle était à fond dedans.
Puis elle s’aperçut qu’on la regardait.
Elle laissa retomber ses mains le long du corps, lâchant sa guitare bien accordée. La chanson mourut sur ses lèvres. Elle sourit, haussa les épaules.
— Euh… Désolée.
L’équipe se remit à la tâche sans plus se soucier d’elle. Privée de sa guitare, Sara s’efforça de penser à quelque chose qui soit à la fois distrayant et réconfortant.
L’image de Michael lui vint aussitôt à l’esprit. À cette heure, il devait rentrer en jogging de son entraînement de basket. Elle le vit ouvrir la porte, une serviette autour du cou, son maillot gris imprégné de sueur. Il portait toujours des shorts invraisemblables – orange, jaunes ou vert fluo, ou des bermudas hawaiiens à fleurs qui lui descendaient aux genoux. Sans ralentir l’allure, il passait devant le piano et entrait dans le salon de télé pour mettre une petite sonate de Bach, filait dans la cuisine où il se servait un verre de jus d’oranges pressées dont il avalait la moitié en une gorgée. Puis il se coulait dans le fauteuil inclinable et se laissait emporter par la musique de chambre.
On tapa sur l’épaule de Sara.
— Téléphone.
L’homme qui lui avait apporté les feuilles de papier lui tendait un appareil sans fil.
— Allô ?
— Tu as commencé à chanter ?
Elle sourit. C’était Michael.
— Du Blue Öyster Cult ? demanda-t-il.
— On ne peut rien te cacher.
— Laisse-moi deviner… « Don’t Fear the Reaper ? »
— Non, « Tatoo Vampire ».
— Quelle horreur ! Et maintenant, tu fais quoi ?
Sara ferma les yeux. La voix de Michael avait sur elle un effet immédiatement apaisant.
— Pas grand-chose. Je traîne sur le plateau en attendant le coup d’envoi.
— Tu as sorti ton air guitare ?
— Tu plaisantes ? Je suis une professionnelle, tout de même.
— Comment tu te sens ?
— Très calme, en fait.
— Menteuse.
— OK, je suis morte de trouille. Content ?
— Ravi. Mais n’oublie pas une chose…
— Quoi donc ?
— Tu as toujours peur avant de passer à l’antenne. Et plus tu as peur, plus tu es mordante.
— Tu crois ?
— Je le sais. Le pauvre type ne va pas comprendre ce qui lui tombe dessus.
— Vraiment ? dit-elle, le visage commençant à rayonner.
— Oui, vraiment… Juste une petite question : on est obligés d’aller à la soirée de ton père, après ?
— La réponse est oui.
— Smoking de rigueur ?
— J’en ai peur.
— On s’ennuie tellement dans ces grands pince-fesses mondains !
— Ne m’en parle pas.
Il marqua une pause.
— Est-ce que je pourrai au moins profiter de toi pendant la soirée ?
— Qui sait ? répondit Sara. Ce sera peut-être ton jour de chance.
Elle coinça l’appareil contre son épaule.
— Harvey vient, ce soir ?
— Je passe le prendre en chemin.
— Bien. Je sais qu’il ne s’entend pas avec mon père…
— Tu veux dire que ton père ne s’entend pas avec lui, la corrigea Michael.
— Si tu veux. Tu lui parleras, ce soir ?
— De quoi ?
— Ne te fiche pas de moi, Michael. Je pense à ta santé.
— Écoute, avec la mort de Bruce et la clinique, Harvey a déjà pas mal de soucis. Je ne veux pas en rajouter.
— Est-ce qu’il t’a parlé du suicide de Bruce ? demanda Sara.
— Pas un mot. Pour être franc, je m’inquiète pour lui. Il ne quitte plus le laboratoire. Il bosse jour et nuit.
— Harvey a toujours été comme ça.
— Je sais, mais là, c’est différent.
— Laisse-lui un peu de temps, Michael. Bruce est mort il y a deux semaines seulement.
— Il n’y a pas que Bruce.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Je ne sais pas exactement. Mais je trouve Harvey particulièrement préoccupé. Sûrement des problèmes avec la clinique.
— Michael, s’il te plaît, parle-lui de tes maux de ventre.
— D’accord, acquiesça-t-il à contrecœur.
— Promis ?
— Oui, promis. Et, Sara… ?
— Oui ?
— Pas de quartier avec le révérend !
— Je t’aime, Michael.
— Moi aussi, je t’aime.
Sara sentit une tape sur son épaule.
— Dix minutes.
— Je dois y aller, dit-elle à Michael.
— À ce soir… où je compte bien abuser d’une star du petit écran dans sa chambre de jeune fille.
— Rêve toujours.
Au moment où Michael raccrocha, une douleur cuisante lui déchira l’abdomen. Il se courba en deux, la main serrée sous sa cage thoracique, le visage déformé par une grimace. Ses maux de ventre empiraient depuis plusieurs semaines. Au début, il avait cru à une grippe intestinale, mais ça semblait maintenant peu vraisemblable. Par moments, sa souffrance devenait presque insupportable.
La septième symphonie de Beethoven flotta à travers la pièce telle une brise bienfaisante. Michael ferma les yeux, laissant la mélodie agir sur ses muscles crispés comme un masseur aux doigts experts. Ses coéquipiers le charriaient en permanence à cause de ses goûts musicaux. Reece Porter, l’ailier fort des New York Knicks et cocapitaine de l’équipe avec lui, ne ratait jamais une occasion de se ficher de lui.
— Comment tu peux écouter des trucs pareils, Mikey ? Il n’y a pas de rythme, pas de groove.
— Je me rends bien compte que Chopin n’a pas l’oreille musicale de MC Hammer, répondait Michael, mais essaie de t’ouvrir l’esprit. Écoute ça, Reece. Laisse-toi pénétrer par les notes.
Reece obtempérait et écoutait pendant un instant.
— J’ai l’impression d’être coincé dans un cabinet dentaire. C’est le genre de truc à te saper tes forces avant un match. On ne peut même pas danser dessus.
— Contente-toi d’écouter.
— Il n’y a pas de paroles.
— Tandis que dans ta pollution sonore, il y en a ? Tu arrives à entendre les mots par-dessus ce chahut ?
Reece riait.
— Michael, tu es l’archétype du Blanc snob.
— Et toi, du Noir borné.
Ce bon vieux Reece. Michael prit un verre de jus d’orange, mais l’idée d’en boire ne serait-ce qu’une gorgée lui donna la nausée. L’année dernière, ç’avait été le genou, et maintenant l’estomac. Une vraie série noire. Michael avait pourtant toujours eu une santé de fer. Il avait traversé ses dix premières saisons en NBA sans une égratignure, avant de subir une déchirure du genou un an plus tôt. À son âge, ç’avait été difficile de revenir au plus haut niveau, après la chirurgie reconstructrice… il n’avait pas besoin, à présent, de cette mystérieuse affection au ventre.
Reposant son verre, il alla vérifier que le magnétoscope était bien branché, éteignit la stéréo et alluma leur téléviseur. Dans quelques minutes, Sara ferait ses débuts à News-Flash. Michael s’agita dans son fauteuil, fit tourner plusieurs fois son alliance autour de son doigt puis se frictionna le visage. Il tenta de se détendre, mais n’y parvint pas plus que Sara. Il n’avait pourtant aucune raison d’être nerveux. Elle était une excellente intervieweuse ; la meilleure. Vive et percutante. Connaissant ses dossiers et pourtant spontanée. Un peu insolente par moments. Drôle quand c’était nécessaire. Coriace presque tout le temps.
Michael était bien placé pour le savoir. Ils s’étaient rencontrés six ans plus tôt, quand elle avait été chargée de l’interviewer pour le compte du New York Herald, deux jours avant le début des finales de la NBA. Elle voulait écrire un article sur sa vie en dehors du terrain. Michael n’était pas d’accord. Il n’avait aucune envie de voir son intimité, et en particulier son passé, faire les gros titres des journaux. Ça ne regardait personne, avait-il dit à Sara, quoiqu’en des termes plus fleuris, avant de lui raccrocher au nez pour être sûr de se faire bien comprendre. Mais Sara Lowell n’était pas si facile à éconduire. Sara Lowell ne connaissait pas le sens du mot « renoncer ». Elle voulait cette interview. Elle était donc allée la chercher.
Un accès de douleur chassa ce souvenir. Plié en deux sur le canapé, Michael serra les dents en attendant que ça passe.
Qu’est-ce qui m’arrive, bon sang ?
Il se redressa et contempla la photo de Sara et lui, posée sur l’étagère derrière le poste de télé. Penché au-dessus d’elle, il avait mis les bras autour de sa taille fine. Elle apparaissait minuscule, d’une beauté poignante et tellement vulnérable. Il se demandait souvent ce qui lui donnait cette apparence innocente et délicate. Sûrement pas sa silhouette. Malgré sa jambe, Sara faisait du sport trois fois par semaine. Petite, elle avait un corps nerveux, athlétique – et incroyablement sexy. Michael examina la photo en essayant de poser sur sa femme un regard objectif. Certains auraient pu dire que c’était son teint de porcelaine qui lui donnait cet air naturel et sans affectation, mais ils auraient eu tort. C’étaient ses yeux ; ces grands yeux verts, qui reflétaient la douceur et la fragilité, tout en sachant être rusés et pénétrants. Des yeux confiants, et qui inspiraient confiance. Un homme pouvait plonger dans ces yeux-là, s’y noyer, y perdre son âme pour l’éternité.
La sonnerie du téléphone interrompit le fil de ses pensées. Michael tendit la main derrière lui et décrocha.
— Allô ?
— Salut, Michael.
— Comment ça va, Harvey ?
— Pas mal… Ecoute, je ne vais pas te déranger longtemps. Je sais que l’émission ne va pas tarder à commencer.
— On a deux minutes.
Il perçut comme un fracas en arrière-fond, à l’autre bout du fil.
— C’était quoi, ce bruit ? Tu es toujours à la clinique ?
— Oui.
— Quand as-tu dormi pour la dernière fois ?
— Tu es ma mère ?
— Juste pour savoir. Je croyais que je devais passer te prendre chez toi.
— Je n’ai pas encore pu m’échapper, dit Harvey. J’ai même envoyé une infirmière me louer un smoking. C’est la panique, ici. Eric et moi sommes submergés. Sans Bruce…
Harvey s’interrompit.
Il y eut un instant de silence.
— Je ne comprends toujours pas, Harvey, dit prudemment Michael, espérant que son ami serait enfin prêt à parler du suicide de son associé.
— Moi non plus, répondit Harvey, puis il ajouta :
— Écoute, il faut que je te demande quelque chose.
— Vas-y.
— Sara sera là, ce soir ?
— Elle arrivera un peu en retard.
— Mais elle sera là ?
Michael perçut l’urgence dans la voix de son vieil ami. Ils se connaissaient depuis bientôt vingt-quatre ans − depuis qu’un jeune interne appelé Harvey Riker s’était occupé d’un Michael Silverman de huit ans, amené aux urgences de l’hôpital Saint Barnabas avec une commotion cérébrale et un bras cassé.
— Évidemment qu’elle sera là.
— Bien. Alors, à tout à l’heure.
Perplexe, Michael fixa le téléphone.
— Tout va bien, Harvey ?
— Très bien.
— Alors, c’est quoi, tous ces mystères ?
— C’est… rien. Je t’expliquerai plus tard. Tu viens me chercher à quelle heure ?
— Neuf heures et quart. Eric vient avec nous ?
— Non, répondit Harvey. L’un de nous doit garder la boutique… Bon, faut que j’y aille. À ce soir.
Et la tonalité résonna dans l’oreille de Michael.
Le Dr Harvey Riker reposa le combiné, soupira profondément, et passa la main dans ses longs cheveux grisonnants et en désordre, qui lui donnaient l’air d’un croisement entre Albert Einstein et Art Garfunkel. Il faisait ses cinquante ans. Par manque d’exercice, ses muscles s’étaient transformés en graisse. Son visage était quelconque. Lui qui n’avait jamais été beau vieillissait aussi mal qu’un chianti de mauvaise qualité.
Ouvrant le tiroir de son bureau, il en sortit une flasque de whisky et en avala une rasade. Ses mains tremblaient. Il avait peur.
Il n’y a qu’une chose à faire. Je dois parler à Sara. C’est la seule issue. Ensuite…
Mieux valait ne pas y songer.
Harvey fit pivoter son fauteuil pour regarder les trois photos encadrées, posées sur le meuble de rangement. Il prit celle de droite, le montrant à côté de son associé et ami, Bruce Grey.
Pauvre Bruce.
Les deux inspecteurs de police avaient poliment écouté Harvey leur faire part de ses soupçons, hochant la tête à l’unisson et prenant des notes. Lorsque Harvey avait tenté de leur expliquer que Bruce Grey n’aurait jamais commis un suicide, ils l’avaient poliment écouté, hochant la tête à l’unisson en prenant des notes. Lorsqu’il leur avait dit que Bruce l’avait appelé le soir même où il s’était soi-disant jeté du onzième étage au Days Inn, ils l’avaient écouté poliment, hochant la tête à l’unisson et prenant des notes… et ils avaient conclu que le Dr Bruce Grey s’était suicidé.
Une lettre d’adieu avait été retrouvée sur les lieux, lui avaient rappelé les policiers. Un expert graphologue avait confirmé qu’elle était bien de la main de Bruce. À peine ouvert, ce dossier avait été refermé.
Le deuxième cadre renfermait une photo de Jennifer, la femme qui avait partagé l’existence d’Harvey pendant vingt-six ans et qui venait de le quitter pour toujours. La troisième était une photo de son petit frère, Sidney, dont la mort, trois ans plus tôt, avait changé le cours de la vie d’Harvey. Sur le cliché, Sidney était bronzé, en bonne santé, et même légèrement enrobé. Lorsqu’il était mort du sida, deux ans après, il avait la peau terreuse, couverte par endroits de lésions violacées, et pesait moins de quarante kilos.
Harvey secoua la tête. Partis, tous les deux.
Il se pencha pour prendre la photo de son ex-femme. Il savait qu’il était tout aussi responsable qu’elle de l’échec de leur mariage, voire plus. Vingt-six ans. Vingt-six ans de rêves partagés et brisés défilèrent dans son esprit. Tout ça pour quoi ? Qu’était-il arrivé ? Quand Harvey avait-il laissé sa vie privée tomber en poussière ? Il caressa du bout des doigts le visage sur la photo. Pouvait-il en vouloir à Jennifer de ne plus avoir pu supporter la clinique, de n’avoir pas voulu se sacrifier pour une cause ?
Le fait est qu’il lui en voulait.
— Ce n’est pas sain, Harvey, de travailler autant.
— Mais enfin, Jennifer, tu ne comprends pas ce que j’essaie de faire ?
— Bien sûr que si, mais là, c’est devenu pire qu’une obsession. Tu dois lever le pied.
Or il en était incapable. Et s’il reconnaissait que son dévouement était excessif, sa propre vie lui paraissait secondaire au regard de ce que la clinique tentait d’accomplir. Aussi Jennifer avait-elle fini par le quitter. Elle avait fait ses bagages pour partir vivre à Los Angeles, chez sa sœur, Susan, l’ex-femme de Bruce Grey. Oui, Bruce et Harvey étaient beaux-frères, en plus d’être des associés et des amis. Il faillit sourire en se représentant les deux sœurs habitant ensemble en Californie. Les conversations qu’elles devaient avoir ! Il entendait presque Jennifer et Susan se disputer pour savoir lequel de leurs maris était le plus épouvantable. Bruce aurait sûrement décroché la palme, avant que sa mort ne fasse de lui un saint aux yeux des deux femmes.
La vérité, c’est que, pour Harvey, le monde tournait autour de cette clinique. De cette clinique et du sida. La peste noire des années 1980 et 1990. Après avoir vu son frère réduit par la maladie à un tas d’os friables, Harvey avait consacré sa vie à tenter de détruire le redoutable virus, à l’éradiquer de la surface de la Terre. Comme Jennifer le disait à qui voulait l’entendre, l’objectif d’Harvey avait tourné à l’obsession, une obsession qui l’effrayait parfois lui-même. Mais ses efforts n’avaient pas été vains. Bruce et lui avaient fini par voir de vrais progrès, de réelles avancées quand…
On frappa à sa porte.
Harvey fit pivoter son fauteuil.
— Oui, Eric ?
Le Dr Eric Blake ouvrit.
— Comment saviez-vous que c’était moi ?
— Vous êtes le seul à frapper. Entrez. Je viens justement de parler à votre vieux copain de classe.
— Michael ?
Harvey hocha la tête. Eric Blake avait rejoint l’équipe deux ans plus tôt, lorsque le nombre de patients était devenu trop important pour que deux médecins puissent s’en charger seuls. Eric était un type bien, songeait Harvey, même s’il prenait la vie beaucoup trop au sérieux. Il importait d’être solide, quand on passait ses journées à s’occuper de malades du sida, mais on devait aussi rester décontracté, un peu excentrique, et cultiver son grain de folie pour pouvoir survivre à l’épreuve quotidienne qu’étaient la souffrance et la mort.
Eric avait toujours l’allure guindée. Ses cheveux roux étaient courts et drus comme une brosse à récurer. Ses chaussures cirées. Son costume repassé. Sa cravate nouée serrée. Son visage rasé de frais, même après quarante-huit heures de garde.
Harvey, lui, avait toujours le nœud de cravate de travers, il ne se rasait que quand ses joues commençaient à le piquer et il avait oublié jusqu’à l’existence du peigne.
Eric Blake avait grandi non loin de chez Michael, dans une banlieue du New Jersey. Quand Michael avait été hospitalisé, le petit rouquin était venu lui rendre visite tous les jours, restant aussi longtemps que l’hôpital le lui permettait. A l’époque, Harvey était un interne surmené, mais il aimait bien passer ses quelques moments de liberté avec Michael. Même Jennifer, qui en ce temps-là faisait du bénévolat à l’hôpital, se sentait attirée par ce gamin. Très vite, le couple avait tissé des liens privilégiés avec ce jeune garçon malmené par la vie.
Ces liens ne s’étaient pas démentis au fil des années, alors que Michael entrait dans l’adolescence puis dans l’âge adulte. Les Riker avaient assisté à ses matchs de basket, à ses concerts et aux dîners donnés en son honneur, applaudissant ses succès comme de fiers parents. Ils avaient été là pour le réconforter après les défaites, après le suicide de sa mère et quand son beau-père l’avait abandonné. En y repensant, Harvey se demandait si leur proximité avec Michael n’avait pas exacerbé leur principal problème conjugal : l’absence d’enfants.
Ils avaient essayé, mais Jennifer n’avait jamais pu mener une grossesse à terme. Dans le cas contraire, les choses auraient peut-être été différentes.
Quoique…
Harvey se demanda si Jennifer était restée en contact avec Michael. Il soupçonnait que oui.
— Vous avez parlé à Michael de…, commença Eric.
— Pas encore. Je voulais juste m’assurer que Sara serait au gala de ce soir.
— Et ?
— Elle y sera.
— Qu’allez-vous lui dire ?
Harvey haussa les épaules.
— Je ne sais pas encore.
— Mais enfin, c’est ridicule. Juste au moment où on est si près…
— On n’est pas si près que ça.
— Tout de même, Harvey, des gens sont en vie aujourd’hui grâce à vous.
— Grâce à la clinique, le corrigea Harvey.
— Si vous voulez. Quand on rendra publics nos résultats, on entrera dans l’histoire médicale aux côtés de Jonas Salk.
— C’est plutôt le présent qui m’inquiète.
— Mais on a besoin de cette publicité pour lever des fonds afin de continuer…
— Je sais, le coupa Harvey en consultant sa montre. C’est bientôt l’heure. Allons à la cafétéria.
Il esquissa un sourire fatigué avant d’ajouter :
— Je veux regarder le reportage de Sara sur le révérend Sanders.
— Pas un ami de la cause, celui-là.
— C’est le moins qu’on puisse dire.
Eric prit une des photos sur le meuble de rangement.
— Pauvre Bruce.
Harvey hocha la tête, mais ne dit rien.
— J’espère que sa mort a un sens, reprit Eric. J’espère qu’il n’est pas mort pour rien.
Harvey se dirigea vers la porte, tête baissée.
— Moi aussi, Eric.
George Camron retira son costume gris Armani à fines rayures et le suspendit sur un cintre en bois, en respectant le pli du pantalon. Il avait été obligé de se débarrasser d’un autre costume griffé deux semaines plus tôt. Un tel gâchis le rendait malade. Les costumes en soie tachés de sang augmentaient ses frais généraux.
George appréciait les belles choses. Il ne portait que des costumes de couturier. Il ne descendait que dans des hôtels de luxe. Ses cheveux, lissés par du gel, étaient mis en beauté (pas coupés) par les stylistes (pas les coiffeurs) les plus chers du monde. Il aimait se faire faire manucures et pédicures.
Il décrocha le téléphone de sa chambre et composa le 7.
— Service d’étage, dit une voix : Que puis-je pour vous, monsieur Thompson ?
Le Ritz s’adressait toujours à ses clients par leur nom. La marque d’un hôtel de grande classe. George appréciait. Thompson, évidemment, était son pseudonyme du moment.
— Du caviar, s’il vous plaît. Iranien, pas russe.
— Oui, monsieur Thompson.
— Et une bouteille de Bollinger. 1979. Très frais.
— Oui, monsieur Thompson.
George raccrocha et s’allongea sur le lit king size. Il avait fait du chemin depuis ses modestes débuts dans le Wyoming, ses années dans l’armée au Vietnam et depuis la Thaïlande, le pays qu’il considérait maintenant comme le sien. Il avait aujourd’hui ses habitudes dans une variété d’élégantes chambres d’hôtel. La suite Somerset Maugham à l’Oriental de Bangkok. Le penthouse donnant sur le port au Peninsula à Hong Kong. La suite Louis XV du Crillon, à Paris. La suite présidentielle du Hassler, à Rome.
George consulta sa montre, alluma la télévision et zappa sur la 2. Dans quelques minutes, ce serait le début de News-Flash, avec Donald Parker et Sara Lowell. Il ne voulait surtout pas rater cette émission.
Le téléphone sonna.
— Allô ?
— Ici…
— Je sais qui c’est, coupa George.
— Avez-vous reçu le dernier paiement ?
— Oui.
— Bien.
La voix semblait nerveuse. George n’était pas sûr d’aimer ça. Les gens nerveux avaient tendance à commettre des erreurs.
— Y a-t-il autre chose que je puisse faire pour vous ? s’enquit-il.
— Justement…
Un nouveau boulot. Excellent. George n’avait aucune idée de l’identité de son employeur et s’en moquait. Il ne savait même pas si la voix, à l’autre bout du fil, appartenait au commanditaire ou à un simple intermédiaire. Peu importait. Dans ce métier, on ne posait pas de questions.
George exécutait le contrat, touchait son fric et passait à autre chose.
— Je vous écoute, dit-il.
— La dernière tâche que je vous ai confiée… s’est déroulée sans anicroche ?
— Vous lisez les journaux, n’est-ce pas ?
— Eh bien… je voulais seulement m’en assurer. Vous avez les dossiers du Dr Grey ?
— Ils sont ici. Quand comptez-vous les récupérer ?
— Bientôt. Avez-vous porté un masque et des gants, comme je vous l’avais dit ?
— Oui.
— Et il ne s’est rien passé d’autre ?
George se demanda une seconde s’il devait mentionner l’enveloppe que Bruce Grey avait postée de l’aéroport. Mais non, ce n’était pas son problème. Il avait été embauché pour tuer le bonhomme ; maquiller la mort en suicide ; récupérer tous les documents qu’il avait sur lui ; déchirer une page de son passeport ; et ne pas toucher à l’argent, aux effets personnels et aux papiers d’identité. Point.
Sauf qu’en réalité c’était bel et bien son problème. Il n’aurait jamais dû laisser Grey poster son enveloppe. C’était une erreur, George en avait la certitude. Peut-être aurait-il mieux fait de se renseigner davantage avant d’accepter ce job. Quelque chose ne tournait pas rond.
— Non, rien, répondit-il.
— Vous êtes sûr ?
George s’éclaircit la gorge. Le Dr Bruce Grey lui avait grandement facilité la tâche en prenant une chambre à un étage élevé : il avait ainsi pu utiliser tous les moyens nécessaires pour obtenir une lettre de suicide. Toute blessure physique infligée au Dr Grey était devenue indiscernable sur le corps en bouillie gisant sur le trottoir.
— J’en suis sûr, dit George. Et à l’avenir, ne m’obligez pas à me répéter. C’est une perte de temps.
— Je suis désolé.
— Vous parliez d’un autre boulot ?
— Oui. Il faudrait s’occuper d’une autre… personne.
— Je vous écoute.
— Il y a quelqu’un avec vous ?
— Non.
— J’entends des voix.
— C’est la télévision. News-Flash va bientôt commencer. La première émission avec Sara Lowell.
— Pourquoi… pourquoi dites-vous ça ? demanda la voix, apparemment stupéfaite.
Drôle de réaction, songea George.
— Vous me posiez la question, pour les voix.
— Ah oui.
Son interlocuteur essaya de se reprendre, mais sa tension était palpable.
— Je veux que vous éliminiez quelqu’un d’autre.
— Quand ?
— Ce soir.
— Si vite ? Ça va vous coûter cher.
— Ne vous inquiétez pas pour ça.
— Où ?
— Dans la maison du Dr John Lowell. Il donne une grande soirée caritative.
George faillit éclater de rire. Ses yeux se reportèrent vers l’écran. Le Dr Lowell. Ancien Surgeon General. Le père de Sara Lowell. Ce qui expliquait la réaction bizarre. Il se demanda si Sara serait à la soirée.
— Même méthode que pour les deux premiers ? demanda George.
— Oui.
George sortit de sa poche son cran d’arrêt, l’ouvrit et examina la longue lame effilée. Il allait encore s’en mettre partout, à coup sûr. Il passa en revue sa garde-robe et se décida pour un polo Ralph Lauren vert qu’il avait acheté à Chicago. De toute façon, il le serrait un peu aux épaules.