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Voiture 16, place
54
C’étaient des hommes
bien serviables. Ils lui avaient monté sa valise sans qu’elle ait
eu à les solliciter. Elle était tranquille jusqu’à Gourdon. Il lui
suffirait de se lever, de faire mine d’attraper la poignée et ils
se précipiteraient pour l’aider.
Colette se remettait doucement de ses émotions.
Elle avait failli rater le départ, bien qu’elle soit arrivée une
demi-heure à l’avance. Elle avait composté le billet acheté depuis
plus de deux mois et, ne voulant pas sortir ses lunettes de son
sac, elle avait demandé à un homme où se trouvait la voiture 16
dans laquelle elle avait réservé la place 54. Ce dernier, malgré
son ton affirmatif, s’était trompé et l’avait envoyée sur le quai
d’à côté. Il n’y avait encore personne dans le compartiment, du
coup elle avait glissé sa valise sous ses jambes. Quelqu’un avait
fini par entrer et voulu la déloger. En comparant leurs billets, elle s’était rendu compte
qu’elle était dans le Corail pour Clermont. Elle n’avait pas
paniqué. Ce n’était pas son genre. Mais elle avait dû remonter
toute la voiture à contre-courant, bousculant les voyageurs avec sa
valise, en un effort qui l’avait épuisée.
C’était tous les ans un peu plus compliqué. Elle
se levait un matin, se découvrait une nouvelle faiblesse et devait
se résoudre à un nouveau renoncement. Le plus souvent, il
s’agissait de petites choses, telles que les couvercles et les
bouchons qu’elle ne dévissait plus, faute de poigne, ou bien les
courses qu’elle n’arrivait plus à porter, par manque de force.
C’était comme si elle refaisait le chemin à l’envers. Il y avait un
temps, pas si lointain, en tout cas elle s’en souvenait bien, où
elle s’étonnait de toutes les ressources de son corps. Alors elle
s’émerveillait d’arriver aussi facilement à se débrouiller seule,
sans homme.
« Mesdames et messieurs, bonjour… desservira
les gares des Aubrais… La Souterraine…, Souillac… et Toulouse. Les
passagers qui n’auraient pas… au contrôleur… sans attendre son
passage… »
Elle jette un œil dehors et remarque qu’elle est
assise dans le sens contraire de la marche. Elle sort un petit
papier, sur lequel elle a écrit le programme de sa journée. Essayer
de prévoir tout et tout noter, voilà à quoi se passait désormais
son existence. C’était sans doute pour cela que les vieux avaient
souvent l’air repliés sur eux. Pourtant dans sa
tête, elle avait toujours vingt-cinq ans. Elle raye ce qui a déjà
été fait.
« Le contrôleur tient à préciser… sans billet
valable… présenteront spontanément à lui, … “tarif de
bord”… »
Surpris par l’annonce, les passagers échangent des
regards interrogatifs et amusés.
« … incluant une participation minime aux
frais d’établissement du titre de transport. »
— Voilà un contrôleur zélé ! s’exclame
Nicolas.
Ce premier contact incite Colette à s’enhardir.
Elle demande sa destination à Julia.
— C’est à cause de ma valise…
La jeune femme ne semble pas avoir entendu la
question. Elle n’a même pas détourné les yeux de la fenêtre. Le
corps penché en avant contre la vitre, elle contemple fixement le
quai et rien ne paraît pouvoir l’en distraire.
— Ne vous inquiétez pas, madame. Nous allons
jusqu’à Toulouse. On s’en occupera, assure Nicolas.
Elle le remercie du regard.
— Je m’arrête à Gourdon. Vous savez quand on
est vieux, la moindre chose devient compliquée, dit-elle en
s’adressant à nouveau à Julia.
Elle se détestait quand elle commençait à entonner
le couplet de la vieillesse.
— Enfin ce n’est pas pour ça qu’on ne doit
plus rien faire, se reprend-elle aussitôt.
Elle se penche vers elle et lui glisse, assez fort
pour que les autres entendent, qu’elle aura soixante-quinze ans à
la fin de l’année…
Julia lui décoche un vague signe de la tête. La
vieille dame, loin d’être rebutée par un tel accueil, se
présente :
— Je m’appelle Colette, et vous ?
— Julia, répond-elle en devinant par cette
entrée en matière que l’autre va lui mettre le grappin
dessus.
Colette lui explique qu’elle passe six mois de
l’année à Gourdon et l’autre moitié de l’année à Paris, dans un
studio, parce que les hivers sont trop froids dans le Lot. Elle
s’arrête, puis s’approche de Julia et, sur le ton de la
confidence :
— Entre femmes, je peux bien vous le dire… Je
vais rejoindre mon amoureux…
Elle aimait bien ce terme qui lui rappelait sa
jeunesse plutôt que le mot sinistre d’ami qui sonnait tel un
accompagnement de fin de vie.
— Je ne me suis jamais mariée, continue
Colette. Les hommes à demeure…
Elle fait un geste de la main qui signifie que ce
n’est pas un cadeau.
Julia rit. La franchise de Colette a raison de la
distance méfiante qu’elle a jusqu’alors voulu conserver, comme à sa
caisse quand elle veut éconduire les petites vieilles venant la
saouler avec leurs histoires. Elle croise le regard de Vincent qui
esquisse à son tour un sourire, troublé par
cette éphémère complicité.
— Que voilà une saine philosophie !
intervient Nicolas.
Il adore se mêler des conversations. Sa femme,
Aude, se sent gênée chaque fois qu’il discute avec des inconnus,
mais lui prétend que les écouter « raconter leur life »
ainsi que disent ses étudiants, est une façon de rester connecté
avec les « vrais gens ».
Colette décèle dans sa voix un brin de moquerie.
Elle lui réplique sur un ton tranquille, presque sans intonation,
juste une femme qui ne voulait pas qu’on la prenne pour sa bonne,
comme elle expliquerait le principe de la multiplication.
— Vous êtes un peu anarchiste ? relance
Nicolas.
— Vous n’êtes pas d’accord ? demande
Colette, se tournant vers la jeune femme.
— Oh si alors ! répond Julia.
Un silence. Elle pense à Djamel. La seule chose
dont il s’occupe, ce sont les courses. Il peut passer des heures
sur les marchés, à la recherche d’une bonne occase, à marchander et
tenter de se mettre en cheville avec des vendeurs… Il lui rapporte
des kilos de viandes, qu’ils entassent dans le congélateur. Des
morceaux bizarres qu’elle ne sait même pas comment cuisiner…
« Le train Teoz no4 763… va partir… fermeture
automatique… »
Heureusement que Colette avait pensé à conserver
son déjeuner dans son sac. Sinon elle aurait été obligée de
déranger l’un des deux hommes si serviables.