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Dix secondes de la vie de
Vincent
Sitôt sorti du
compartiment, Vincent se sent faiblir. À gauche vers les toilettes
ou à droite vers la voiture 13 ? Il se dirige à gauche, maudit
sa lâcheté… Repart dans l’autre sens. Il peut faire demi-tour quand
il veut, il imagine Julia regardant par la fenêtre, il vient se
lover contre elle, l’embrasse dans le cou… Fondamentalement il sait
que c’est impossible. Fondamentalement. Le mot l’impressionne, le
rassure. À gauche. Il faut se décider maintenant. Déjà les gens du
compartiment d’à côté l’observent. Il abandonne toute volonté, il
suit ses pieds qui prennent à droite, il voudrait ralentir, mais
ses jambes continuent d’avancer, il marche, telle une embarcation
portée par le courant. Sa main ouvre le sas, le vacarme des rails
le saisit. Quelqu’un arrive derrière lui, Vincent poursuit jusque
de l’autre côté pour le laisser passer. Un panneau, « voiture 15 ». Il pourrait
regarder le récital à travers la porte vitrée et tenter
d’apercevoir Julia. L’idée de flirter avec la réalité le calme. Il
traverse la 14 avec la même tranquillité. Les compartiments ont
fait place aux sièges, il ne peut s’arrêter en plein milieu de
l’allée. Il aimerait à cet instant croiser Julia ou une des
choristes qui l’obligerait à rejoindre les autres… Adolescent, il
avait suivi pendant des heures, avec un copain, le défilé des
majorettes dans le village de ses grands-parents. Il s’en souvient
comme d’une blessure, un regret que rien n’est venu éteindre. L’une
d’elles à peine plus âgée qu’eux leur avait souri, les deux amis
s’étaient enflammés. Ils avaient couru par les ruelles, pour
dépasser le cortège et être bien en vue quand elle arrivait, ils
tentaient d’attirer son attention, la fixant de toute l’intensité
dont ils étaient capables, et ainsi à chaque passage… « Je
crois que j’ai une touche », avait lâché son copain. Vincent
était sûr que les regards de la fille étaient pour lui mais n’avait
pas osé le détromper. Les majorettes s’étaient installées dans
l’école communale, il avait poussé son copain à entrer, l’autre
avait hésité, pas très chaud, puis avait traversé la cour pour ne
pas se dégonfler… « Vous allez où, jeune homme ? »
Il était revenu tout penaud, sous l’œil goguenard et admiratif de
Vincent.
Saisi par l’émotion du souvenir, son corps,
insensiblement, l’a conduit jusque devant la porte. Il l’ouvre. La
musique résonne à fond.
« Il suffira d’une étincelle/D’un peu de
jour/Pour/Allumer le feu… »
Un groupe chante à tue-tête. « Allumer le
feu ». Des bras s’agitent, des hanches se balancent. Ses yeux
ont à peine le temps de s’habituer, que… « Voilà le mari de
Julia ! » Dans sa tête, il se cramponne à l’instant
d’avant. « Super ! Vous êtes venu. » La voix de
Julia l’atteint telle une caresse. « J’avais pas trop envie de
vos amis… » Elle rit. Il serait prêt à trahir père et
mère.
À peine s’achève le tube de Johnny, que toutes en
chœur entourent Dick. Les premières notes d’une chanson se font
entendre, aussitôt couvertes par de bruyantes protestations,
« Non ! non ! » « Pas celle-là ». La
musique s’arrête. Toutes donnent leur avis en même temps. Par
moments, elles désignent du doigt Julia et Vincent.
Une pointe d’inquiétude lui prédit quelque
surprise menaçante, comme dans ce restaurant, il y a longtemps, où
la lumière soudain éteinte, le serveur, la famille, les clients,
tous dans le coup, entonnent « Happy Birthday to you… Happy
Birthday… », dans son souvenir, il prie que ce soit pour un
autre, chaque table dépassée accélère les battements de son cœur,
les bougies du gâteau déposé devant lui éclairent ses traits
effarés et l’espace d’une seconde, avant qu’il les souffle, il peut
voir la consternation de ses parents.
Dick fait une nouvelle tentative. Une masse de
cheveux, roux, blonds, argentés, s’agitent en un équilibre instable. Un accord semble se dessiner
mais Dick fait la sourde oreille. Elles prennent des mines
suppliantes, sautillent en tapant des mains. Il finit par se
laisser convaincre, sous les acclamations.
— En l’honneur de Julia, lance l’une d’elles,
« Elle s’en va vivre ailleurs » de Francis Cabrel.
« Ce soir son rêve a rejoint/Le dernier wagon
d’un train/Elle s’en va vivre ailleurs… »
Julia éclate de rire et lance des bises en guise
de remerciement. Une choriste lui fait signe que c’est elle qui a
choisi le morceau.
— Elle connaît quelqu’un/Qui va croire en son
histoire/Et lui ouvrir le cœur…, chante-t-elle à pleine voix en
s’approchant d’eux.
Vincent songe au violoniste tsigane dans les
restaurants russes.
Julia passe son bras autour du cou de la
chanteuse. Une troisième, métisse aux ongles longs et vernis, les
rejoint. Elle et Julia, ignorant les paroles, accompagnent l’autre,
d’un fredonnement langoureux.
— Il fera brûler des mots/Pour lui réchauffer
la peau…
Il se tient droit, s’efforce de soutenir le regard
de Julia. Elle lui paraît belle et terrifiante à la fois, un trop
gros poisson pour lui.
Elles attaquent maintenant Les Mots bleus, Julia chantonne cet air chaque fois
qu’elle a un coup de blues. « Elle me sourit… » Les
larmes lui viennent aux yeux. Tout la touche.
Les choristes se tiennent serrées les unes contre les autres, par
la taille et l’on sent un frisson gagner les voyageurs.
Seul Gheorje le sourd-muet, recroquevillé sur son
siège, reste étranger à tout ça. « Le pauvre ! compatit
l’une d’elles, une vie sans musique. Moi je pourrais pas. »
Avec sa chemise aux motifs bariolés et sa veste beige trop petite,
il ressemble à un touriste qui, ayant perdu ses bagages, aurait
reçu le secours d’une association humanitaire. Sans la peur qui le
fait tressauter par moments – il suit chaque mouvement de Dick –,
son épaisse chevelure et sa maigreur pourraient lui donner l’air
séduisant d’un petit voyou ou d’un jeune homme victime de quelque
sombre drame.
« Parler me semble ridicule/Je m’élance et
puis je recule/Devant une phrase inutile… » À chaque secousse
du train, l’épaule de Vincent touche celle de Julia, il n’essaie
pas d’y résister, au contraire, il accentue un peu les mouvements
pour sentir le contact de son corps, il ne sait comment agir après,
mais tant qu’elle est absorbée par la musique, il n’a rien à faire,
ni même à dire. « Il faudrait que je lui parle/À tout
prix… »
Julia non plus n’en mène pas large. Elle chante
pour garder une contenance. La dernière fois qu’elle a été aussi
gênée, c’était l’année de son permis. Elle venait d’avoir vingt et
un ans. En vacances près d’Arcachon, elle avait emmené sa mère en
balade dans la voiture de son père. Mais en faisant demi-tour sur un chemin qui menait à la plage, elle
s’était ensablée. Sa mère, partie chercher de l’aide, était revenue
dix minutes plus tard, avec cinq types costauds entièrement nus.
Ils séjournaient dans le village naturiste un peu plus loin.
« Ces messieurs m’ont gentiment proposé de nous donner un coup
de main », avait dit sa mère, essayant de garder un ton
naturel. « Allez-y, enclenchez la première… » Elles
avaient dû accepter de boire l’apéritif avec eux. Totalement
intimidée, elle baissait les yeux mais aussitôt la vision de leur
sexe la forçait à soutenir leur regard, alors que ses joues
écarlates trahissaient sa gêne grandissante.
« Sans amour on n’est rien du tout »,
entament les choristes qui fixent Vincent et Julia. Ils sont seuls
près de Dick à l’ordinateur qui leur tourne le dos. Les autres se
sont insensiblement écartées et chantent maintenant derrière
eux.
Elle aimerait que Vincent la tienne par la taille.
L’autre con de Jean-Pierre l’aurait déjà fait lui. Mais il reste
sans bouger, raide comme s’il venait d’effectuer la relève de la
garde. Pourtant, s’il est là, c’est bien que… « Laisse mes
mains sur tes han-hanches… »
Il ressemble un peu à Hugh Grant, enfin dans son
côté timide, hésitant. « Vous êtes à votre caisse, pas dans un
film à Hollywood », aboyait son responsable quand il
surprenait une caissière à rêvasser. C’est drôle, il lui revient
souvent des flashs du boulot. En vacances aussi, au moment où elle
s’y attendait le moins, sur la plage ou quand
elle se baignait, en fait dès que son esprit vagabondait.
« Embrasse-moi idiot/C’est vraiment beaucoup,
beaucoup mieux que des mots… » Les choristes sont déchaînées.
« Embrasse-moi idiot… »
Elle préfère plutôt le genre Clooney, mais Vincent
la touche par son air si sérieux. Quand il est concentré, l’air
grave, ses yeux se plissent, lui donnant un regard profond qu’elle
trouve très séduisant. Elle sourit à nouveau. Des années qu’elle
n’a pas eu de telles pensées. S’il voulait bien prendre sa
main…
La musique s’arrête. Il hésite. « Je…
– Oui… ? » Croise le regard interrogateur d’une
choriste, baisse la tête. Julia pose sa main sur son bras. Il
tressaille. L’impression que la voiture les observe. Une seconde,
deux secondes… Elle attend, tendue tout entière vers lui. Quatre,
cinq… Immobile, il lui sourit, rougit, détourne les yeux. Dix. Elle
se résigne, à regret s’éloigne. Il se gratte l’épaule. Puis se
tourne de l’autre côté.