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Les pauvres sont ceux qui désirent beaucoup
Nicolas repassa une nouvelle fois dans sa tête le texte de sa communication.
La partie s’annonçait difficile.
Depuis des années, les historiens de l’Ancien Régime étaient divisés en deux clans. Dans son maître livre, Salmon, le ponte de l’université de Toulouse, en était arrivé à la conclusion que l’adoption de la bulle Unigenitus par Louis XIV en 1713, en relançant les querelles religieuses, annonçait la chute de la monarchie. Bernier, professeur à la Sorbonne, avait pris ombrage du succès de Salmon. Dans un ouvrage tout aussi important, il avait affirmé que l’autre s’était laissé abuser par la propagande janséniste et avait démontré que la crise remontait à la grande famine de l’hiver 1709. Dès lors, la querelle avait fait rage entre les Unigenitus, que Bernier avait surnommés les « jésuites », et les hiveristes, baptisés par Salmon les « corbeaux », parce que, dans ses Mémoires, Saint-Simon rapporte que les corbeaux mouraient en plein vol tant l’hiver 1709 fut rude.
Jeune agrégé, Nicolas avait rallié les corbeaux, où il était plus facile de se faire une place. Quand on aspire à une carrière universitaire, il faut commencer par prêter allégeance : Bernier lui avait mis le pied à l’étrier, un poste à Paris. Mais pour Stanford, il lui fallait le soutien de Salmon.
Aude s’abandonnait à la lecture, la tête penchée de biais, le corps affaissé. C’était un spectacle que Nicolas se plaisait à observer. Les traits de sa femme, sous l’emprise de ses émotions, étaient aussi changeants que la surface de la mer.
Elle avait accepté sans broncher l’idée de s’installer aux États-Unis. Nicolas n’aurait pu imaginer qu’il en fût autrement. « Un défaut qui empêche les hommes d’agir, dit Bossuet, c’est de ne sentir pas de quoi ils sont capables. » Nicolas n’avait jamais douté ni de son but, ni de ses capacités à l’atteindre. Dès leur première rencontre, voilà douze ans, Aude avait su à quoi s’en tenir. Il serait un jour le chef de file de l’école historique française et était prêt à tout pour cela. Alors maintenant que s’offrait une opportunité d’y parvenir, il n’était pas question d’avoir des états d’âme. Après tout, lui aussi abandonnait ses amis.
Nicolas avait ressenti une brève pointe de mélancolie à l’idée de perdre son vieux compagnon, témoin de son parcours brillant. Vincent n’avait jamais manifesté la moindre jalousie. Au contraire, il s’émerveillait à chaque nouvelle promotion de Nicolas, tout en s’en moquant gentiment. Il était une sorte de confesseur qui donne au pénitent orgueilleux la petite tape de modestie permettant d’apprécier pleinement l’ascension.
Ces derniers mois, Nicolas avait entrepris de savantes manœuvres d’approche en direction de Salmon. Il avait fait savoir, par le biais de confrères plus ou moins neutres, qu’il accepterait de participer à un séminaire, avec des jésuites modérés. Il avait ainsi soigné son image d’homme ouvert, préférant la mesure au dogme, selon l’adage de Saint-Simon, « Fuyons la folie des extrémités qui n’ont d’issue que les abîmes ». Dans quelques articles, il avait émis des doutes, d’abord légers, telle la discussion des objections de l’autre camp, puis plus sérieux, allant jusqu’à la prise en compte desdites objections sur l’importance de la famine de 1709. Le milieu en avait beaucoup parlé mais Nicolas restait, du moins officiellement, un corbeau.
Bernier, alarmé par tous ces signes et plus encore par les rumeurs de trahison que lui avaient rapportées certains de ses disciples jaloux de Nicolas, avait redoublé d’attention. Le ralliement d’un de ses principaux lieutenants à Salmon risquait de porter un coup terrible aux corbeaux. Dans les colloques, ces derniers avaient égratigné Vincent, un proche de Nicolas – moyen efficace d’afficher leur capacité de nuisance, tout en évitant de s’en prendre directement à lui. C’était aussi la raison qui poussait Nicolas à faire inviter son ami : qu’il lui serve de paratonnerre. Il s’attendait d’ailleurs à Toulouse à un redoublement d’attaques contre Vincent.
Mais cela ne changerait rien à son plan. Demain, lors de sa communication, il avait prévu, par deux ou trois phrases bien senties, pas trop appuyées pour ne pas paraître un peu flagorneur, mais suffisamment claires pour qu’il n’y ait pas de doute possible, de rejoindre les jésuites. Le calcul était risqué et Nicolas connaissait le sort de certains renégats, rejetés par les deux camps, qui avaient fini leur carrière dans un de ces établissements de province qui n’ont d’université que le nom. Mais il n’avait pas d’alternative s’il voulait Stanford.
Il avait imaginé la tête de Vincent, quand il annoncerait son ralliement à Salmon. Il le regarderait avec l’air étonné qu’il a parfois quand les gens font quelque chose qu’il réprouve. Mais peu importait. Peu importait aussi les jésuites et les corbeaux. Il voulait obtenir au plus tôt un poste inexpugnable et constituer son propre réseau pour être celui qui inspire la crainte. Ensuite il publierait ses théories. C’était ainsi qu’avaient fait tous les grands. Duby n’avait-il pas attendu la cinquantaine pour publier tous ses ouvrages majeurs ? Le public mettait cela sur le compte de la maturité, mais c’était bien plutôt parce qu’il ne risquait plus les foudres de la communauté.
La vieille somnolait. Tous les traits des vieux se confondent. Parfois, passé un certain âge, on ne sait même plus s’il s’agit d’un homme ou d’une femme. Il repensa à ce qu’elle avait dit, son intérêt pour les documentaires. Il n’y a que les vieux pour avoir un tel respect fétichiste de la culture, pensa-t-il. Il éprouva une certaine tendresse pour Colette. Elle devait être du genre à courir les musées avec cette soif d’apprendre propre aux autodidactes, mais aussi avec cette conviction, dénuée de tout humour, que le savoir est une conquête sociale au même titre que les congés payés ou la retraite.
Selon ce que lui avaient dit les Américains, ils n’étaient plus que trois en course. Brainville était sûrement dans le coup. C’était un jésuite de longue date, que Salmon pourrait bien avoir envie de soutenir en remerciement de son indéfectible fidélité.
Nicolas méprisait Brainville, le type même du professeur d’un autre âge, maniéré et précieux, dont la conversation était émaillée d’historiettes, le plus souvent tristement égrillardes, sur la cour de Louis XIV et, avec cela, imbu de son magister, tel un gentilhomme de ses quartiers de noblesse. Nicolas mettait un point d’honneur à refuser les petits honneurs et privilèges qui faisaient les délices du vieux maître, telle la chambre dans le meilleur hôtel ou le billet de première classe que lui avaient envoyé les organisateurs du colloque. De même, il affichait un goût prononcé pour les émissions de télé-réalité et les groupes de rock, se montrait incollable sur les résultats de football et prenait un malin plaisir à glisser dans ses phrases des expressions entendues à la fac, le tout avec un détachement d’esthète qui lui valait de passer pour un original, adoré de ses étudiants et jalousé de ses collègues. De fait personne ne trouvait grâce aux yeux de Nicolas. Quand ils s’en prennent à un des leurs, les universitaires commencent soit par s’excuser, soit par s’exprimer par périphrase. Contraint comme les autres de chercher protection et appui auprès des grands maîtres, Nicolas se vengeait de cette obséquiosité forcée en refusant de telles préventions et donnait libre cours à son esprit caustique. Il avait ainsi acquis une réputation de médisance, ce dont il se montrait très fier, tant ces beaux esprits adoraient entendre dénigrer leurs confrères.
Les jambes de Julia heurtèrent celles de Colette qui ouvrit un œil.
Jolie fille, pensa Nicolas, en s’attardant sur son décolleté. Mais cette pensée ne fit que l’effleurer. Il lui était impossible d’éprouver de l’attirance pour une femme qui n’avait aucune réflexion ni aucune prise sur ce qui lui arrivait, comme le démontrait la discussion de tout à l’heure. Il pressentait chez elle ce travers naïf si répandu dans les milieux les plus défavorisés, qui n’ont, pour toute volonté de s’en sortir, que le rêve du prince charmant ou celui du ticket gagnant de loto. Un des personnages de la Célestine considère que « les pauvres ne sont pas ceux qui possèdent peu, mais ceux qui désirent beaucoup ». Sans comprendre que, pour sortir de sa « galère », il faudrait d’abord renoncer à ce fatalisme qu’il avait pu voir à l’œuvre durant son année d’enseignement à Aulnay. Incapables de se tenir un peu longtemps à un effort, les mômes de banlieue baissaient les bras à la moindre difficulté, et cette fatalité qu’ils contestaient volontiers, proclamant à qui voulait l’entendre qu’ils s’en sortiraient, ils étaient les premiers à l’invoquer au moindre trébuchement. C’était sans doute cela la principale différence entre elle et lui : l’affranchissement du déterminisme. Héraclite assure que « le destin d’un homme tient dans sa force de caractère ». Son destin, lui, il l’écrivait alors qu’elle le subissait. Il n’y avait pas de hasard dans tout ça. Ni dans l’échec de cette fille, ni dans sa réussite à lui. Il ne portait pas de jugement. Il éprouvait même une certaine compassion pour ces gens comme elle, englués dans une interminable répétition de ratages et d’insatisfaction. D’où son attrait pour les romans et les films misérabilistes, se délectant, sans se l’avouer, de cette longue litanie de naufrages, de cette propension au malheur, le sceau même de leur médiocrité et de sa liberté.
Tout se jouerait sans doute au dîner de clôture. Sensible à son charme, l’assistante de Salmon avait avoué à Nicolas qu’il serait à sa table, ainsi que Brainville. Cela allait être encore un de ces repas de fin de colloque, où l’on dresse le bilan des gagnants et des perdants, tout en faisant assaut de bons mots. Brainville était imbattable à ce jeu-là. La vieille école. À moins que… Une idée germa dans son esprit. Toute l’université connaissait le penchant de Brainville pour la bouteille. Nicolas s’arrangerait pour le faire boire. Il ne résisterait pas aux sollicitations, surtout s’il se sentait compris et soutenu. Nicolas l’avait déjà vu à l’œuvre. Quand Brainville en arrivait à Bossuet, « le vin a le pouvoir d’emplir l’âme de toute vérité, de tout savoir et philosophie », c’était le signe qu’il était mûr. Deux, trois allusions un peu graveleuses et l’autre partirait au quart de tour. Avec un peu de chance, il se lancerait dans le récit des amours du roi avec la Montespan, son morceau de bravoure, qu’il se délectait à raconter à ses étudiantes de première année pour les plonger dans l’embarras. Rien de tel pour le déconsidérer définitivement aux yeux de Salmon. Il faudrait que, sous couvert d’indulgence bienveillante envers le vieil ivrogne, il fasse sentir combien Brainville n’était plus que l’ombre de lui-même… Un sacré bon plan de bataille ! se réjouit Nicolas en se frottant les mains.
Il croisa le regard de Vincent.
Il sourit de l’indécrottable candeur dont faisait preuve une fois de plus son ami en se laissant embringuer dans les délires de cette fille. Il avait « le défaut de se laisser attendrir comme un niais… », avait écrit Stendhal. Cela lui avait déjà coûté 20 euros et une colère de Muriel. Dieu sait où cela risquait de l’entraîner…