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Un flic anarchiste
« Mesdames et messieurs, votre attention s’il vous plaît. Voici les dernières informations de notre train autogéré. M. Perrault qui descend à Souillac a deux places dans sa voiture pour Sarlat. Il suffit de vous adresser à moi, je transmettrai. Mme Birroun voiture 5, professeur d’espagnol, se propose de donner un cours de conversation. Je profite de l’occasion pour remercier Mlle Julia. Elle sait pourquoi. Il arrive que, par peur ou par zèle, on perde de vue les principes qui sont les nôtres. Il se trouve que mon père a connu autrefois une mésaventure similaire. Il travaillait comme chapelier à Barcelone. Lorsque Franco se souleva en juillet 1936, ses partisans tentèrent de s’emparer de la ville mais ils furent vaincus par les anarchistes. Cette victoire mit mon père sur la paille, car les Barcelonais ne voulaient plus porter que la casquette de l’ouvrier… Mais ce n’est pas ça le pire. Malgré la faillite, il resta un fervent anarchiste et se retrouva mêlé à une terrible affaire de meurtre… »
— J’adore les intrigues criminelles, confesse Colette.
— Moi aussi, approuve Aude.
« Mais ceci est une autre histoire comme on dit… Remarquez, le concert du Happy Days Band n’a pas encore débuté… je pourrais peut-être… Allez ! Je vous la raconte… Donc, après la victoire sur les franquistes, le syndicat confia à mon père la tête d’une milice censée remplacer l’ancienne police. Un matin, le corps d’un homme fut découvert dans une rue. »
L’entrée dans un tunnel plonge les voitures un bref instant dans le noir et fait sursauter les auditeurs.
— Ce contrôleur a l’art de ménager le suspense, s’exclame Nicolas.
« Mon père mit toute son énergie à retrouver le coupable. Il en fit une question de principe. Sa milice était aussi capable que n’importe quelle police bourgeoise d’assurer la sécurité. Sans s’en rendre compte, tellement obnubilé par son enquête, il renoua peu à peu avec les vieilles pratiques et relâcha les voyous et les souteneurs qu’il avait fait arrêter pour disposer d’un réseau d’informateurs. Bref, il devint tout ce qu’il avait toujours détesté et ses camarades lui reprochèrent de laisser le flic prendre le pas sur le révolutionnaire. Mais il s’entêta et ses sacrifices furent récompensés. Une femme fut dénoncée. Elle s’appelait Melda. Mon père la connaissait bien. Elle était venue s’installer dans le quartier peu après l’insurrection et, dès qu’il passait dans les parages, il venait la saluer. Il aurait même aimé pousser un peu plus loin leur relation, il était célibataire à l’époque. Elle lui avoua que la victime était son mari. Vingt ans plutôt, il l’avait fait enfermer dans un couvent pour mettre la main sur l’héritage de ses parents. Libre grâce à la révolution, elle s’était précipitée à Barcelone, l’avait retrouvé et s’était vengée… Mon père ne pouvait se résoudre à l’arrêter, sachant qu’il la condamnait à une mort certaine. Et puis Melda était-elle vraiment une criminelle ? N’était-ce pas plutôt son mari, qui l’avait sacrifiée pour l’argent ? Mon père avait déjà renié ses principes, il ne voulait pas en plus perdre la femme qu’il aimait. »
Germinal marque une pause. Jamais son débit n’a été aussi fluide. C’est la première fois qu’il réussit à ordonner toute l’histoire. Son père ne lui en a jamais lâché que des bribes.
« Alors il fit ce qu’il croyait juste : il quitta Barcelone le soir même et rejoignit la France. Il laissa une lettre dans laquelle il s’accusait d’être un agent franquiste ayant commis ce crime pour semer la terreur dans la ville aux mains des anarchistes… »
Germinal devine que, loin d’être un hommage à la Révolution française, comme l’ont toujours prétendu ses parents, son prénom clamait le moment où tout s’était arrêté – c’était en avril que son père avait vu pour la dernière fois Melda, en avril qu’il avait quitté Barcelone – et aussi la promesse d’une revanche.
Alors il réalise à quel point il a été l’objet d’une lutte sourde entre sa mère cherchant à le protéger et son mari qui, secrètement, désirait voir Germinal reprendre le flambeau.
Il a passé toutes ces années à essayer d’effacer la tache paternelle… Sans doute pourquoi la peur de ne pas être à la hauteur l’a toujours empêché d’aller en Espagne. Et la même peur lui a fait vivre sa passion révolutionnaire, presque en cachette, prêt pour le grand soir sous couvert d’une existence étriquée, qui n’était rien d’autre qu’un arrangement avec son passé.