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On ne peut pas lutter
contre la fatalité
C’est décidé.
Assis sur l’accoudoir d’un siège, sans que
personne ne lui prête plus attention, il ne la quitte pas du
regard. « J’ai tout gâché. » La phrase, telle une
discipline avec laquelle il se fustigerait, n’en finit plus de
résonner dans sa tête. Julia fait mine de l’ignorer depuis tout à
l’heure. Elle a dû se vexer quand il n’a pas osé… Mais à la vue de
l’énergie qu’elle met à chanter, à danser avec les autres,
infatigable, de son bonheur évident d’être là, il sent sa volonté
peu à peu renaître. Il s’encourage (lui la tenant dans ses bras),
se voit devant elle, face à elle, il suffirait d’un geste (lui
penchant son visage jusqu’à toucher ses lèvres), même pas, d’un mot
(elle riant, abandonnée)…
Il bondit sur ses pieds. C’est décidé.
Il s’avance.
— Je voudrais vous dire…
Julia lui fait signe, d’un air souriant et désolé,
que la musique couvre sa voix.
Vincent grimace, désorienté. Il se reprend.
« Je… », crie-t-il. Oh et puis vas-y ! Il s’approche
de son oreille. « Vous êtes très… »
Julia se recule, happée par une femme qui lui tape
sur l’épaule.
— Excusez-moi, c’est au sujet de…
La femme montre le journal et parle très
fort.
— Les autres m’ont dit…
Elle l’entraîne à l’écart. À contrecœur, Julia
fait comprendre à Vincent qu’elle revient.
— Voilà je voudrais savoir… Carola, elle
écrit qu’elle a changé la couleur de vos cheveux, parce qu’elle
sentait qu’au fond vous aviez la personnalité d’une blonde. Et moi
aussi, dans ma tête, je me sens blonde. Vous voyez, je suis brune,
enfin châtain. Mais dans ma tête, je suis blonde. Châtain, c’est ma
part masculine, mais c’est pas vraiment moi. Ça fait rigoler mon
mari quand je lui explique, il me regarde comme si j’étais dingue.
Et le vôtre, comment il a réagi quand il vous a vu revenir en
blonde ?
— Mal…, répond distraitement Julia.
Elle voit Vincent, désœuvré, faire quelques pas
dans la travée et s’arrêter devant Germinal assis aux côtés de
Catherine et de ses enfants.
— C’était l’hiver… La ville était recouverte
de plusieurs mètres de neige…
— Waouh ! La chance !
Vincent écoute le récit de Germinal, mais il a
l’étrange impression, que tout, ses pensées, son corps, le moindre
de ses atomes, sont aimantés par Julia, là-bas, toujours retenue
par l’autre.
— Ah oui. C’est comme s’ils perdaient leurs
repères… Une fois, j’avais essayé une perruque. Ça l’a mis dans
tous ses états… Mais vous me conseillez quoi ?
Elle voudrait retourner près de lui, entendre ce
qu’il avait à lui dire de si urgent. À voir son air sérieux, elle
sent que peut-être…
— Excusez-moi…
Elle fait quelques pas dans sa direction. L’autre
la retient d’un ton suppliant.
— Blonde ou pas… ?
— Le peuple qui meurt de faim et de froid
réclame du pain et aussi la paix, car la Russie était en guerre
contre les Allemands. Mais le tsar ne veut rien savoir. Il vit dans
son palais bien au chaud…
— C’est quoi un tsar ? demande le plus
jeune des enfants à Vincent.
Tels deux poissons pris dans les filets des
pêcheurs, Julia et Vincent tentent en vain de se rapprocher.
Vincent sent l’impuissance s’instiller, trop de signes contraires.
Ne pas laisser la résignation… L’image de Muriel s’inquiétant de
son absence lui vient à l’esprit pour la première fois. Un autre
mauvais présage…
— Blonde ! lâche Julia, tournant le dos
à la femme.
— Tu sais bien ! intervient Catherine.
C’est le père d’Anastasia.
— Vous connaissez Anastasia ? s’étonne
Germinal.
— Et mon mari ?
La question arrête Julia dans son élan.
— En blond aussi ! assène-t-elle. En
blond !
Elle rit, si proche de Vincent maintenant qu’elle
entend un des garçons expliquer :
— Ben oui. On a vu le dessin animé.
Le contrôleur gratte sa boucle d’oreille.
Vincent et Julia sont face à face, presque l’un
contre l’autre. Il voudrait… Il crie pour couvrir le son de la
chanson. « Je vous… » La musique s’achève. Sa voix
résonne dans toute la voiture. Troublé, il s’arrête, puis enhardi
par le rire de Julia, « Je vous… » La sonnerie d’un
portable retentit. Tous machinalement cherchent le leur. Catherine
décroche d’un air inquiet. « Oui c’est moi. » Le doigt
sur la bouche, elle fait signe aux autres de se taire.
Les traits de Vincent se figent. On ne peut pas
lutter contre la fatalité.
— Ici le commissariat de la gare de Limoges,
dit une voix masculine. Nous avons arrêté dans les toilettes un
individu sans papiers, ni vêtements qui affirme être votre
mari…
— Sans vêtements… ? s’étonne
Catherine.
— Oui, enfin, c’est-à-dire… fait le policier
embarrassé, que l’individu est nu…
— Je ne comprends pas. Ça ne peut pas être
mon mari. Il est dans le train avec nous…
— Il est avec vous ?
— Enfin je ne le vois pas là, à
l’instant…
Elle s’arrête. Elle se tourne vers ses enfants et
lance bien fort :
— Les enfants ! Est-ce que vous savez où
est votre père ?
— Non, Mamounette, répond l’aîné.
— L’individu en question prétend s’appeler
Jean-Pierre Verdet.
— Mais c’est le nom de mon mari !
On entend des voix à l’autre bout du fil, sans
doute les policiers qui discutent avec Jean-Pierre.
— Il dit que vous avez quatre enfants, Éric,
Simon, Sarah et Pauline…
— C’est exact…, fait Catherine. Mais comment
pourrait-il être à Limoges ?
— Je mets le téléphone sur haut-parleur pour
qu’il puisse vous parler…
— Allô, Catherine…
Le ton est celui d’un petit garçon.
— C’est toi, Jean-Pierre… ?
— Oui c’est moi… Écoute, je me suis fait
attaquer… J’étais descendu acheter des bonbons pour les enfants et
je me suis fait dépouiller par une bande…
Catherine esquisse un sourire.
— Monsieur le commissaire, vous
m’entendez ?
— Je ne suis pas commissaire, corrige le
fonctionnaire. Je suis brigadier. Brigadier Mureau. Je vous écoute,
madame.
— Cet homme n’est pas mon mari !
— Vous êtes sûre ? s’étonne le
policier.
— Mais Catherine, qu’est-ce que tu
fais… ? entend-on glapir Jean-Pierre dans le fond.
— Il doit s’agir d’une mauvaise blague. Je ne
reconnais pas sa voix !
— C’est sans doute l’émotion, plaide le
policier.
— Demandez-lui la date de naissance des
enfants.
— Mais qu’est-ce que tu racontes ! hurle
Jean-Pierre. Je n’ai jamais pu les retenir… Tu le sais bien. Tu me
le reproches assez souvent…
— Vous voyez bien que cet homme est un
imposteur, réitère calmement Catherine.
À l’autre bout du fil, les choristes devinent le
policier perplexe.
— Vous maintenez donc que cet individu n’est
pas votre mari ?
— Arrête ! Sors-moi de là, je t’en
supplie !
— Absolument. Il doit être quelque part
dans le train. La dernière fois que je l’ai vu, il devait
rencontrer des clients à la voiture-bar. Mon mari est directeur
commercial d’un grand groupe informatique pour la région
Midi-Pyrénées.
— Catherine… Je t’en supplie…
— Vu ses responsabilités, il travaille même
quand il est en vacances.
— Je te promets, fini les conneries…
— C’est pour ça que je ne sais jamais où il
est.
— Désolé de vous avoir dérangée, madame
Verdet, se résigne le brigadier. Au revoir.
— Catheri… !
Elle raccroche fièrement sous les
applaudissements.
— Ça ne change pas un homme, fredonne Dick,
un homme ça vieillit…
Le visage de Catherine se ferme comme si elle
imaginait déjà la tête de Jean-Pierre de retour à la maison. Elle
se laisse tomber sur un siège.
Vincent s’est replié à l’autre bout de la voiture,
prostré, épuisé par tous les efforts qu’il a déployés en vain, et
plus encore vaincu par autant de malchance. Il sait au fond de lui
qu’il sera incapable de… En le voyant, Julia le devine aussi et se
sent gagnée par le désappointement. La mine attristée de Catherine
lui est une diversion salutaire.
— Vous avez très bien fait, assure-t-elle,
comme si elle partageait avec Catherine le besoin d’être
réconfortée. Il n’est pas près d’oublier la leçon…
« Je veux chanter pour ceux-eux-eux… »,
entonne la chorale, d’un ton mélancolique.
L’autre fait une moue dubitative.
— Je ne sais même pas comment on va rentrer
chez nous…
« Qui sont loin de chez eux/Et qui ont dans
leurs yeux… »
— On habite à Allassac, à une quinzaine de
kilomètres de Brive. Et je ne sais pas conduire la voiture…
À côté de Catherine, Julia Roberts hoche la tête,
un petit sourire mystérieux au coin des lèvres.
« Où qu’ils aillent/Ils sont tristes à la
fête… »
— C’est vrai que c’est bête…, reconnaît
Julia, pensive.