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Châteauroux
« …
Châteauroux… Deux minutes d’arrêt… Correspondance
pour… »
La voix de Germinal tire Colette de sa somnolence.
Elle se redresse sur son siège.
« … préciser… qui se trouveraient en
infraction…, la possibilité de la contester en
adressant… »
Elle songeait à son fils et sa belle-fille qui lui
rendaient visite avec l’attention qu’on porte aux bons souvenirs
que l’on veut garder.
Sa belle-fille en particulier méritait la palme.
Une fois par mois, elle la traînait au cinéma, regarder des
comédies sentimentales, enfin n’importe quel film léger et drôle
pour lui éviter les idées noires, à moins que ce ne soit pour
supporter sa compagnie.
« … un agréable voyage. »
Elle était vieille et puis après ? La belle
affaire ! Elle avait lutté de toutes ses forces contre le
vieillissement des chairs, dépensé des fortunes dans des crèmes, sa
seule fantaisie, pour freiner l’apparition des rides ou
l’affaissement des traits. Aujourd’hui encore, alors que la partie
était jouée, elle s’accrochait à ces soins, garder un teint clair,
un semblant de visage aimable. Sous prétexte qu’elle ne pouvait
plus avoir confiance en son corps, elle n’entendait pas se priver
des petits bonheurs de la vie, comme faire l’amour. Bien sûr ses
seins tombaient, sa peau se fripait. Chez les hommes, le ventre se
couvrait de plis flasques et les muscles avachis les faisaient
ressembler aux malades qu’elle soignait autrefois à l’hôpital. Mais
peu importait. Elle était plus attentive au plaisir, se concentrait
sur les gestes et, pour le reste, elle fermait les yeux. Elle se
rappelait l’image du père de son fils, un homme tout en force, les
épaules larges et les fesses fermes. Il avait une façon de lui
sourire qui la chavirait. Son amie Lucette lui disait
souvent : « Tant que j’ai toute ma tête. » René, son
amoureux, avait peur de perdre la vue. Colette, elle, redoutait le
moment où elle devrait renoncer à la gaudriole, comme disait René.
Jusqu’à son dernier souffle elle aimerait ça et, aussi longtemps
qu’elle pourrait, elle continuerait. René paraissait étonné qu’elle
ait toujours autant envie. Avec son air de bonne grand-mère qui
attend l’été et ses petits-enfants, elle lui demandait :
« Tu ne voudrais pas faire une petite sieste ? » Et sans attendre sa réponse,
elle l’entraînait vers la chambre. Dans ces moments-là, elle avait
deux petites rides au coin des yeux qui lui donnaient un air
espiègle, celui qu’elle devait avoir quarante ans plus tôt.
Le bruit de la porte du compartiment la tire de
ses pensées. Elle replie ses jambes pour laisser passer Julia et
Vincent. À la dérobée, elle les observe, leur façon de s’asseoir,
le sourire qu’ils s’échangent. Elle pressent une attirance
mutuelle. Elle examine Muriel qui jette un regard interrogateur à
Vincent. Ce ne doit pas être une marrante, pense Colette.
Julia raconte l’histoire du sourd-muet.
Colette l’écoute à moitié. L’amour avait été la
grande aventure de sa vie. Ses coups de foudre avaient décidé de
tout. Derrière son aspect sans fantaisie, se cachait une femme qui,
dès qu’il s’agissait des sentiments, marchait à l’aveugle,
s’abandonnant tout entière à son instinct et à l’emprise de ses
émotions. Elle avait dû quitter précipitamment son village natal
pour s’être laissé séduire par un forain de passage. Elle pouvait
encore se souvenir du moindre détail de son visage, les deux
marques profondes entre ses sourcils, son nez cassé, son odeur
aussi. C’était curieux comme certaines choses restaient très
présentes. Elle avait lu qu’on perdait en premier la mémoire
immédiate, et que même chez les plus gâteux, la jeunesse ne
s’effaçait pas. Et pour cause ! Comme si c’était utile de se
souvenir de soi, diminué, décrépit.
— Il a fallu payer pour le billet du pauvre
muet, poursuit Julia. Alors on s’est tous cotisés. Et votre mari
(elle se tourne vers Muriel), il a été formidable, il a donné
20 euros. C’était mon idée, mais il a jamais voulu que je le
rembourse !
Vincent sent son visage s’empourprer jusqu’à la
racine de ses cheveux.
— Ah bon ? fait Muriel, d’un ton pincé.
Tu as donné 20 euros…
— Il a eu raison, intervient Nicolas. Si
j’avais été là, j’en aurais fait autant.
Sa phrase est accueillie par un silence que tous
remarquent d’autant plus que le train est à l’arrêt.
Aude jette un regard furtif à Julia. Cette fille,
à qui Nicolas n’arrête pas de sourire, ressemble à une de ces
chanteuses qui font un tube puis disparaissent aussi vite. Un
souvenir d’enfance se superpose : sur la piste d’un cirque où
l’avaient emmenée ses parents, un chimpanzé attifé d’un chapeau,
d’une robe et d’un sac à main parade au bras d’un clown. Aude se
sent honteuse d’une telle association. Nicolas dirait encore
qu’elle est élitiste. Pas élitiste. Non, juste exigeante. Il n’y a
pas pire faute que celle du goût. Elle nous couvre d’un ridicule
imparable à notre insu comme si on avait coincé sa jupe dans son
collant, ou forcé d’une manière outrancière sur le rouge à lèvres.
Et en plus elle a de gros mollets, pas très joli avec ses
escarpins.
Julia se lève.
— Je vais fumer une cigarette,
dit-elle.
Quel âge peut-elle avoir ? Trente-cinq ?
Quarante ans ? se demande Colette en la suivant du
regard.
Elle, à quarante ans, elle faisait tout le temps
l’amour, avec ses collègues, avec des internes aussi et même
parfois avec des malades. Elle s’offrait sans retenue tel un fruit
bien sucré. Elle espérait que la belle femme pleine de vie qu’elle
était alors continuait d’exister dans la mémoire de certains de ses
amants.